‹ Albert Grisar: étude artistiqueChapitre 4 sur 11 · III II · texte numérisé non relu

III II

incapable de rien faire, pas même d'écrire à un frère que j*aime. Je ne t'écrirai donc que quelques mots pour te dire que le succès du Cbien du Jardinier est le plus grand que j'aie encore obtenu ; il est franc, et il n'y a qu'un avis : pièce, musique, acteurs, mise en scène, tout fait le plus grand cFet. — Comme difficulté, aucun musicien ne l'aurait fait ; c'est ce que dit du reste Adam dans son feuilleton. — Je te ferai parvenir incés* samment tous les feuilletons que je me suis procurés, afin que vous puissiez les envoyer à Emile avec la partition et le poëme. Colombier vous enverra aussi les partitions; soyez donc tous tran* quilles. — Je te répète que ma musique a fait la plus grande sensation, plus grande même que tu ne le crois ; espérons donc que je pourrai tomber sur une autre bonne pièce, car il faut le dire, celles que j'ai ne me satisfont point ; celle de Duvert et Lauzanne (i ) est drôle, mais prête peu à la musique ; j'ai fait tout ce qu'on en pouvait faire, mais je doute que je fasse bien de la laisser jouer, d'autant plus que mes ennemis (?) se remuent diablement et qu'ils viennent de machiner quelque chose qui pourrait bien retomber sur leur nez. (Je

(i) — Le Voyage autour de ma chambre.

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t'en tiendrai au courant.) — On attend de moi énormément dans ce moment-ci et on a raison ; je me sens fort, quoique un peu fatigué, car depuis quatre ans j'ai produit les Porcherons, Pantalon, le Carsl" lonneuTy les Amours du Diable et le Chien du Jardinier, et c'est bien de la musique !

Tu me disais dans une de tes dernières lettres que nous pourrions peut* être retirer quelque chose des forges cette année (i).— Mon cher Félix,, je ne veux rien retirer, mais si j'avais pu toucher (non pas le bénéfice), mais seulement les intérêts de ma part, c'est alors que je serais un véritable artiste et que je pourrais faire de grandes choses. Car ces modiques intérêts, joints à l'intérêt de mes petites économies (2), pourraient me faire

(i) — Des forges situées en Allemagne, et qui faisaient partie delà succession du père deGrisar. Quoi qu'elles fussent d'une valeur très-médiocre, ces forges étaient devenues le dada de Grisar, qui fondait sur elles des espérances ridiculement exagérées, d'autant plus exagérées qu*elles furent plutôt un embarras qu'un profit pour la succession, ce dont il fut bien obligé de s'apercevoir plus tard. Je ne maintiens ici ce passage de sa lettre que parce quUl mène à une réflexion relative à sa vie artistique.

(2) — A cette époque, m'écrivait M. Félix Grisar, Albert avait fait 60 à 80,000 fr. d'économies, qu'il avait placés en obligations deschemins de fer de Lyon.

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choisir mes pièces, les attendre, les faire faire à ma guise, et ne faire jouer maintenant qu'un opéra en trois actes , avec la certitude d'un succès éclatant. — Voilà ! — Il s'agit de savoir si cela se peut, et si cela ne se pouvait pas, cela serait malheureux ; car, pour manger mon capital, je ne le ferai pas ; il ne faut qu'un mal de tête pour mettre un artiste à néant. -—Je suis l'aîné de la famille, je lui fais honneur, voilà 25 ans que je travaille à avoir du talent ; si la famille croit la chose faisable, je lui en serai reconnaissant.

Je te répète encore que le Chien au Jardinier a obtenu le succès le plus éclatant y et que c'est tapé dans le bon chique {sic), La presse est unanime et Topinion aussi. — Je te dirai qu'on m*a fait des ouvertures très-sérieuses pour le grand Opéra. — Mais ici, comme à l'Opéra-Comique, il faut la bonne pièce, à eFets nouveaux et servant la musique. J'ai répondu que ce n'était qu'à cette condition-là que je consentirais.

Je vous embrasse tous de cœur.

Ton frère affectionné,

Albbut Grisar.

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C'est à la suite de la représentation du Chien du Jardinier que Grîsar fut atteint d'une sorte de maladie noire^ d'affection à la fois physique et intellectuelle^ qui le retint longtemps éloigné de tout travail, de toute préoccupation artistique. De^ venu mélancolique et sombre, sauvage et presque misanthrope, vivant presque en ermite« ne sortant pour ainsi dire plus de chez lui^ il fuyait toute espèce de société et ne trouvait ni charme, ni consolation, même dans la culture de Tart qu*il aimait tant. On

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ne le voyait plus nulle part, il avait complètement disparu de ce monde parisien qui lui était si cher, et personne n'entendait plus parler de lui. Ce fâcheux état moral dura deux années pleines, et chacun s*en attristait, Grisar étant aussi aimé et recherché comme homme qu*il était apprécié et estimé comme artiste (i).

(i) — Je trouve dans la correspondance de Grisar des détails précis à ce sujet. Le 26 Juillet i858^ il écrivait à son frère Félix: c .••Cher frère, on sait bien quand on tombe malade, mais on ne peut rien dire de la guérison, qui arrive souvent plus tard qu'on ne voudrait. Les médecins même se gardent bien de vous dire toute la vérité ; ainsi donc, Gendrin savait bien qu*à la suite de ma congestion j'aurais pendant deux ans au moins des crises nerveuses, ce qu'il a eu bien soin de me cacher. Je pouvais donc espérer un rétablissement plus prompt... t — Dans une autre lettre, écrite le 10 Novembre suivant, et que je citerai plus loin tout au long, il lui disait encore : c. . .Tranquillise-toi donc, mon cher Félix, et comprends bien qu'une maladie de deux ans coûte de l'argent à Paris comme partout j que si j'avais su, en tombant malade, que ma maladie se prolongerait deux années, je me serais arrangé différemment, et que dans ce cas je n'aurais pas dépensé ce que j'ai dépensé. Mais, mon cher Félix, ce sont des raisonnements qu'on fait après

i64 Q4LBERT GRISAI^,

Nous trouvons donc là un point d'arrêt dans sa carrière, une interruption qui ne dura pas moins de quatre ans et demi. Ce n'est qu*au bout de ce temps^ le 1 2 Août i SSp^ qu*on le vit reparaître à la scène avec un petit acte de MM. Duvert et Lauzanne^ le Voyage autour de ma chambre.

Je n'ai pas besoin de dire que cet ouvrage n'avait aucune espèce de rapport, hormis le titre^ avec Tadorable fantaisie du comte Xa* vier de Maistre, et que ce n'était nullement une adaptation théâtrale des fameuses dissertations sur Tantagonisme de Ta âme» et de la « bête. hLeVoyage autour de ma chambre était simplement un de ces imbroglios fantasques , bizarres y très - mouvementés , pleins d'esprit et d'humour, tel que ses auteurs en avaient tant produit sur nos scènes de genre. Seulement, destiné dans l'origine à un théâtre de vaudeville et conçu en vue de l'excellent comédien Arnal, interprète préféré de MM. Duvert et Lauzanne et compa*

la guérison et non pas pendant une maladie nerveuse, delaquelleonespèreêtredébarrassédemoisenmois...]»

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gnon habituel de leurs succès^ cet amusant « voyage » était, de sa nature même, presque hostile à la musique^ et sa trasformation en opéra- comique, fruit de je nesaisquel hasard, ne lui fit pas acquérir les qualités lyriques qu'on n'avait pas songé à lui donner tout d'abord.

Il résulta de là que la partition écrite par Grisar sur ce poëme qui n'en était pas un, fut, sinon de qualité^ du moins de caractère très-secondaire. Avec son tact ordinaire, son intelligence parfaite du théâtre, le musicien comprit qu'il devait cette fois s'effacer complètement devant ses collaborateurs, que ceux-ci lui avaient donné non un texte, mais un simple prétexte à musique, et que ce qu'ils lui demandaient^ c'était plutôt une sorte de demi-renoncement , d'abdication déguisée ^ qu'une aide dont, en somme, ils n'avaient nul besoin. On a dit qu'en ce cas le compositeur avait poussé trop loin la discrétion, que sa modestie avait dépassé les limites voulues, et on lui en a fait le reproche. — flf II est de notoriété, disait à ce sujet un critique^ qu'à rencontre d'une fouie de ses confrères, Gri^

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sar, dont le talent délicat et gracieux l'a fait plus d'une fois comparer à Grétry, s'efface modestement devant ses librettistes, et sait les faire valoir sans se laisser oublier. Voyez plutôt les petits chefs-d'œuvre qui ont le plus contribué à glorifier son nom : Gilles ravis^ seur^ Bonsoir^ Monsieur Pantalon^ le Chien du Jardinier. Son dernier ouvrage est de la même famille, mais, nous l'avouerons, à un degré quelque peu inférieur. Dans cette cir-? constance, le renoncement de Grisar a peut-* être été poussé à l'extrême, et sa coopération musicale n'a pas assez déguisé l'origine de ce vaudeville travesti en opéra-comique. A l'exception d'un seul morceau, sa partition nou* vellene se compose que de couplets et d'ariet* fe^, tout au plus dignes, parleur contexture étriquée, d'un théâtre de genre. Ce n'est pas à dire pour cela que Grisar ait failli à ses qualités ordinaires^ qu'il ait abdiqué l'abon* dance et le charme de ses mélodies, la finesse et la distinction de son style, ce cachet^ en Un mot, dont il frappe chacune de ses compositions.. Nous nous bornons à regretter qu'il ne leur ait pas fait une plus large

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place à travers la prose de ses coUabrateurs.» Effectivement, par son peu d'importance, la partition du Voyage autour de ma chambre échappe en quelque sorte à l'analyse et se dérobe à la critique. Je ne crois même pas qu'elle ait été publiée^ et il me semble que quelques morceaux seulement en ont été gravéS; séparément. En interrogeant mes souvenirs, je me rappelle un air de baryton :

Sergent du guet,,, ^ qui ne manquait ni de crânerie, ni de verve, ni de caractère, et un morceau scénique, le seul dont l'importance fût réelle, dans lequel on retrouvait avec plaisir toutes les qualités d'inspiration et de facture qui distinguaient le musicien (i).

(i) — Led deux rôles les plus importants de ce petit ouvrage étaient ienus d*une façon désopilante par Couderc et l'excellent Lemaire (mort il y a quelques années}> qui, l'un et l'autre, s*y montraient impaya* blés. Les personnages secondaires étaient représentés par Mil" Prost, Henrion, et M. Troy.

M. Fétis, qui n'est même pas toujours informé en ce qui concerne ses compatriotes, a écrit ceci dans la notice sur Grisar contenue au quatrième volume de ^Biographie universelle des Musiciens: — c Grisar*.* 1<K 10 Janvier x855> reparut sur la scène avec un opéra

i68 oaLBERT GRJSA^.

Ce n'est pas la composition de cette espèce de petit intermède qui dut préoccuper beaucoup Grisar, car en vérité il n'avait en rien modifié les allures premières de k pochade que lui avaient livrée ses collaborateurs : le Voyage autour de ma chambre était resté, en passant par ses mains, ce qu'il était tout

en un acte, intitulé : le Chien du Jardinier^ où Ton retrouvait son style mélodique et facile. Éloigné ensuite du théâtre par une longue maladie, il a cessé d'écrire. » — M. Fétis ne mentionne donc pas le Voyage autour de ma chambre^ bien que cet ouvrage date de 1839, et que le volume de \di Biographie y contenant la notice sur Grisar, n'ait paru qu'en 1862.

Mais ce qui est plus fâcheux, c'est que M. Fétis ait encore oublié quatre autres ouvrages de Grisar, antérieurs à ce dernier, et qui comptent parmi les plus importants du compositeur: Lady Melvil, l'Opéra à la Cour, le Carillonneur de Bruges , et les Amours du Diable, tous quatre en trois actes.

M. Félix Clément, dans la notice qu'il a consacrée à Grisar dans son livre : les Musiciens célèbres^ a commis à peu près les mêmes fautes et fait les mêmes omissions. Il est vrai que pour ce livre, intéressant d'ailleurs, M. Clément a négligé de remonter aux sources et s'est presque toujours, au point de vue historique, uniquement inspiré de M. Fétis. De là, des erreurs aussi nombreuses que regrettables.

oaLBERT GRISA'Ji, 169

d'abord, un simple vaudeville — un vaudeville avec airs nouveaux, voilà tout.

Mais bientôt il allait songer activement à remettre à la scène un de ses premiers ou* vrages, Lady Melvil, anciennement représenté à la Renaissance, et qu*il voulait transporter à rOpéra-Comique. Le Joaillier de Saint'JameSy qui fut donné à ce théâtre le 17 Février 1862, était en effet une édition nouvelle de Lady Melvil, mais édition corrigée et remaniée à ce point que l'œuvre était presque entièrement refaite^ cinq ou six morceaux seulement restant debout et intacts de la partition primitive. Ce fait paraîtra d'au* tant moins étonnant lorsqu'on saura qu'à Fépoque où Lady Melvil fut représentée à la Renaissance, ce théâtre, en quête de ténor, n'avait pu réussir encore à en trouver un, et que le rôle principal de la pièce, celui du joaillier Bernard, avait dû être confié à un artiste nommé Langeval^ qui ne chantait en aucune façon. Ce futlà encore, certainement, l'une des causes nombreuses qui durent refroidir l'inspiration de Grisar en cette circonstance et enrayer le succès de son œuvre.

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Mais lorsqu'il refit sa partition pour T Opéra- Comique, il eut pour interpréter ce rôle le ténor Montaubry^ alors très en faveur auprès du public, et non-seulement il écrivit spécialement pour lui un air et plusieurs romances, fit deux duos nouveaux auxquels il prenait part, mais dut remanier aussi à son sujet divers autres morceaux. Enfin^ plusieurs changements considérables furent encore apportés par lui aux différentes parties de son œuvre, et Ton peut s'en convaincre en comparant ensemble le livret de Ladjr Mel^ vil et la partition du Joaillier de Saint" James (i).

(i) — ■ Celle de Lady Melvil n'a pas été publiée, pro* bablement à cause de son médiocre succès. — Il n'est sans doute pas sans intérêt de mettre en regard Tune de l'autre les deux distributions de l'ouvrage sur les deux théâtres où il fut représenté t

Renaissance 4 OpéRA-CoHiQ.UBb

Bernard MM. Langevah MM. Montaubry.

Tom Krick Féréol. Sainte-Foy.

D'Esbignac Sainf'Firminé Couderc*

John Porter Henry. Lemaire.

Lady Melvil M*»» AnnaThillon. M"»» Monrose* Betzy Ghambéry. Tual^

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Pourtant, les destinées du Joaillier nt laissèrent pas que d'être tourmentées, et l'ouvrage ne demeura pas moins de six années en répétition, à chaque instant repris, abandonné, puis repris et abandonné de nouveau. On s'en était occupé longtemps avant de songer au Voyage autour de ma chambre, et, ce qu'il y a de plus singulier, c'est que le rôle principal, celui qui fut créé par M. Montaubry, après avoir étié d'abord écrit par Grisar pour ténor, fut ensuite destiné par lui à M. Faure, modifié par conséquent d'une façon considérable pour pouvoir s'adapter à la voix de baryton de ce dernier, puis, à la suite du départ de cet artiste pour l'Opéra, récrit de nouveau pour ténor, cette fois spécialement en vue de M. Montaubry. A Taide de la correspondance de Grisar, dont je vais dérouler ici une partie, je vais établir l'historique assez singulier de cet ouvrage, et cette correspondance nous fera connaître en même temps certains menus faits qui lui sont étrangers, mais qui intéressent plus ou moins la carrière du compositeur.

lya Q4LBERT GR1SA%^.

Les commencements de Todyssée du JoaiU lier remontent à une époque un peu antérieure à la maladie de Grisar^ car il dut s*en préoccuper alors qu'il était le plus souffrant. C'est ainsi qu'à ce sujet il écrivait à son frère Félix, le lo Avril i856 :

.... J^ii renoncé à plusieurs pièces qui ne ni*allaient qu'à moitié, et dans ce moment Saint- Georges et Leuven me font une pièce en trois actes que je crois fort remarquable. Lockroy ne m*a pas encore remis celle en deux actes qu*il s'était engagé à me donner le 30 Avril de l'année dernière. — Perrîn m'a fait appeler chez lui pour me prier de laisser jouer Lady Melvil vers le mois de Mai ; je crois que j'y consentirai^ car on dit que cet été sera très-brillant à cause de la paix.... Je voulais écrire à maman tous ces j ours-ci , mais comme j'étais triste de mon mal de foie, j'ai toujours remis cela au lendemain. Ce qui est remarquable, c'est que mon teint n'indique pas du tout une maladie réelle du foie ; aussi mon médecin est-il convaincu que j'ai de l'istérie {5ic\ ou maladie nerveuse très -prononcée. Mais il croit que je m'en débarrasserai lestement si je change d'air et prends les eaux de Vichy.— Si Lady Melvil %^ joue^ comme c'est plus que probable, puisque cela

Q/iLBERT GRISA% 173

dépend de moi, maman pourra l'entendre cet été; je crois que Faure y sera bien remarquable....

Quinze mois après^ Tapparition de Tou* vrage n*est encore entrevue que dans les brouillards de Tavenir^ comme on peut le voir par les lignes suivantes, adressées au même, à la date du 21 Juillet iSSy, et Grisar se trouvant alors dans une maison de santé :

«... Ma santé continue à être très-peu satisfaisante^ vu surtout les grandes chaleurs qu'il fait dans ce moment-ci et qui me sont contraires....

De Lurieu et Bernard Lopez m'ont remis en entier leur pièce en trois actes, intitulée Us Trois Nicolas i cela me semble bien réussi, mais j'ai cependant besoin d'y réfléchir à tête reposée et sans me fatiguer (i).

Couderc m'a dit qu'on voulait reprendre les répétitions de Lady Me/pil 9ycc Faure, pour lequel

(i)— On voit que le poème des Trois Nicolas, mis ensuite en musique par Clapisson, avait été d*âbord offert à Grisar. On se rappelle que cet ouvrage, représenté à rOpéra-Comique au mois de Décembre i858, servit de début à M. Méntaubry.

174 GILBERT GRISA l^.

j*ai arrangé le rôle du Florentin et où il sera ad« mirable. Je ne sais si je ferai bien d'accepter, car il me sera impossible d'assister aux répétitions sans de nouveau retomber dans mes crises . On devrait donc répéter sans moi^ comme on a fait pour Gil/es ravisseur. — Perrin doit venir me voir à ce sujet, et je te dirai ce que nous aurons décidé. Il est certain, selon moi, et je l'ai toujours dit, que Lady Me/vi/zursL un très -grand succès....

Écris-moi directement à l'établissement hydro* thérapique, à Bellevue, près Paris.

Au bout d'une autre année^ les choses sont toujours dans le même état, ou à peu près. Le Joaillier est en répétition pourtant^ mais non pas encore près d*être joué, et l'on voit intervenir le Voyage autour de ma chambre. La lettre que voici est du 19 Juillet i858, et depuis plusieurs mois déjà M. Nestor Roqueplan a succédé à M. Perrin dans la direction de TOpéra-Gomique :

.... Tu verras par la lettre ci-incluse de Roqueplan, et par l'apostille de Duvert (toujours farceur malgré ses 66 ans)^ ^u'il s'agit de mettre

QéLBERT GRISAQ(. 175

immédiatement en répétition ma pièce : Foyage autour de ma chambre; deux pièces en répétition en même temps sont une rude besogne, d'autant plus que la pièce de Duvert n'est pas entièrement orchestrée ; et pour arriver à bonne fin, il faut absolument que j'aie une entière liberté d'esprit et que je sois exempt de toute espèce de préoccupation*

Le lendemain de la première représentation de la pièce de Duvert, je touche comptant, chez Colombier (par traité), trois mille francs ^ desquels un tiers^ soit mille francs y reviennent à mes collaborateurs ; à la 45' représentation, je touche pour moi seul mille francs pour mes soins apportés à la publication, ce qui fait trois mille francs. — Pour Lady Melvil, tu connais mon traité avec les suc* cesseurs de la maison Meissonnier.

.... Si tu peux me rendre ce nouveau service, mon cher Félix, cela me permettra de faire un magnifique hyver (sic) et une superbe rentrée à rOpéra-Comique ; car, outre Paris, il n'y a pas une ville de province qui ne se dépêchera de jouer mes deux pièces, après le succès énorme obtenu partout par les Amours du Diable.,,, Il est certain qu'il s'agit ici de 30,ocxD francs à gagner cet hiver; j'espère donc que tu pourras me rendre ce nouveau wnrice,,.,

176 QéLBERT GRISA<11.

Une nouvelle année se passe^ et le pauvre Joaillier n*a pas vu le jour. M . Faure a quitté rOpéra-Comique pour l'Opéra, et la combinaison Montaubry prend naissance :

Le jeudi I2 Mai 1859.

Mon cher Félix, Je procède par ordre^ attendu que j'ai répétition à midi.

Lundi, j*ai dtné chez la tante ; maman n'était pas bien du tout, et je voudrais la conduire chez Gendrin.

En sortant de chez Mlle Brcuillé^ j'ai causé avec Merle (i) du Joail/ter et je lui ai dit que j'avais arrangé le rôle de Faure pour ténor, et que Montaubry y ferait merveille. Il m'a beaucoup engagé à en parler à Montaubry, comme c'était mon intention.

Hier donc, mercredi, j'ai eu l'occasion d'en causer avec Montaubry, qui est très-impatient de prendre connaissance de ce rôle et qui m'a offert de venir chez moi, attendu que nous serions plus

(i) — M. Merle, compatriote de Grisar et deuxième chef d'orchestre de l'Opéra*Comique.

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tranquilles que chez lui et que cela m'éviterait la peine de trimballer ma musique. — Merle est venu m'interrompre à ce moment, et je l'ai laissé avec Montaubry, parce que je l'avais prié de le sonder. — Un moment après Mcrlé m'a rejoint ; il en avait causé avec lui et il m'a dit qu'il avait l'air très-monté pour ce rôle, attendu que c'est un rôle très-poétique et sympathique. — Voilà où nous en sommes. Je ne te dirai pas que cela se fera, mais je pense et je crois qu'on peut l'espérer. Mais je ne veux pas en dire davantage, car les affaires de théâtre sont incertaines comme toutes les autres. Si cela était^ ce serait une fameuse affîûre. Et il ne serait vraiment pas dommage que la chance me revienne, après tous les ennuis éprouvés jusqu'aujourd'hui.

Les recettes de FausÉ ont beaucoup baissé au Théâtre- Lyrique, et l'éditeur se plaint que la musique ne se vend pas. C'est la mélodie qui manque (i) • — On n'a pas donné suite à l'idée de

(i)^Si les recettes de FaM5f baissèrent un instant, il faut avouer qu'elles se relevèrent singulièrement par la suite, et que, de plus, l'éditeur n*eut pas longtemps à se plaindre de la vente, car, sous tous les rapports, on a vu peu de succès aussi productifs et Aussi prolongés que celai de cet ouvrage.— Quant à

lyS GILBERT GRISA^.

reprendre les Amours du Diable maintenant, attendu que c'est une diablerie comme Faust, Mais je crois qu'on va reprendre à ce théâtre les Travestissements^ pour Meillct et sa femme. — Je le crois,,..

Plus heureux que le Joaillier de Saint- James, son frère puiné, le Voyage autour de ma chambre, était admis à faire valoir ses droits à la... représentation^ et paraissait devant le public le 12 Août iSSg. Puis, pour charmer les loisirs que lui laissait une longue attente, Grisar écrivait, en se jouant, deux petits morceaux destinés à trouver place dans une pièce de M. Alphonse Karr (i). Enfin,

rappréciatîon de Grisar, je lui en laisse toute la res> potisabilité, et je continuerai, pour ma part, à considérer Faust comme un des ouvrages les plus remarquables qui se soient produits depuis vingt ans sur la scène lyrique française.

(i) — Tout a son intérêt dans les productions d'un artiste distingué. C'est pourquoi je signale ici ces deux morceaux, écrits par Grisar pour la Pénélope normande, pièce tirée par M. Alphonse Karr de son roman portant le même titre, et représentée au Vau-

Q^LBERT GRISA'H. i79

comme il ne pouvait rester indéfiniment dans l'inaction^ que d'ailleurs sa santé s'était remise^ il songea à autre chose^ et^ sans laisser le Joaillier dans l'abandon, il en vint à s'occuper d'un ouvrage qui fut l'un de ses meilleurs succès : la Chatte merveilleuse. C'est ce que nous apprend ce nouveau fragment de lettre (lo Juillet iSSg), dans laquelle Grisar,

deville le i3 Janvier 1860. De ces deux morceaux, l*un, la Chanson du Baptême, « dédire à son ami La • fontaine^ » était chantée par cet artiste; le second, Chanson de la Goélette, était un chœur à quatre voix d'hommes. Tous deux ont été gravés.

C'est à cette occasion que Grisar fît la connaissance de M. Lafontaine, aujourd'hui sociétaire de la Comédie Française, et qu'il écrivait à son frère le billet suivant ;

« Mon cher Félix,

« Ayant écrit à Gustave plus longuement que je ne croyais^ îl ne me reste que le temps de t'embrasser, toi et tous les tiens, et de leur souhaiter ainsi qu'à toi de longues années de bonheur, comme vous le méritez. Quant à moi, je^ dois tt répéter que ta bonne affection m'a consolé de bien des épreuves qui durent encore, mais qui, Dieu aidant, auront une fin ; courage donc, et que je puisse rentrer dans mon calms et m*acquitter de ce que je dois à de bons frères.^

« J'ai fait ces jours-^i la connaissance intime de Lafontaine, acteur du Vaudeville, homme d'élite, et qui a été pouif

i8o Q^LBERT GRISA^l.

sans nommer l'ouvrage^ le désigne d'une façon suffisamment claire :

.... Quant à Tadministration (de l'Opéra* Comique), elle branle dans le manche et on dit, on dit y que d^ici à un mois il y aura du nouveau . On parle de Perrin, — Cela serait très-heureux.

On croit que Mme Carvalho ne restera pas au Théâtre -Lyrique, et je le suppose, car Carvalho, qui n'a pas pu prendre d'engagement avec moi, relativement à Riçuet, où je voulais absolument Mme Carvalho, m'a proposé et remis entre les mains une féerie de Dennery et Dumanoir pour

beaucoup dans les derniers succès d'Octave Feuillet {patûa et le Roman d'un jeune homme pauvre)» Il est on ne peut mieux avec tout Tentourage de rimpératrice, et il prétend (|tt'il faut ^ue je fasse une grande entrée à TOpéra avec une pièce en cinq actes. Il dit que je ne suis pas à ma place et qu'il veut que j'y sols, et que pour cela je n'ai qu'à le vouloir. Nous nous occuperons de cela après la première représentation d'une pièce d'Alphonse Karr qu'il repète au Vaudeville.

f Ce Lafontaine est en même temps auteur et acteur, et est, je te le répète, un homme d'élite comme talent et comme cœur.

« Allons, mon bon Félix, de nouveau un bon baiser de ton frère affectionné,

« Albskt.

« 31 Décembre 1859. »

Q/3LBERT GRIS A ^, i8i

Mme Ugalde et pour MM. Meillet et Michot (i), pour être jouée au mois de Janvier prochain. J'y ai déjà travaillé, et quand Carvalho reviendra de Londres, où il assiste aux débuts de sa femme dans la pièce de Meyerbeer, je lui demanderai une réponse définitive.

Il faudrait que je lui livre ma pièce le i«' Novembre au plus tard. — Le sujet est moins grandiose que Riçuef ^zis est fort bien traité et sympathique.

Je voulais ne t'écrire que quelques lignes, et voilà quatre pages.

A bientôt. Je t'embrasse.

Grîsar travailla avec activité à la Chatte merveilleuse^ et fut bientôt prêt. Mais quelque circonstance inattendue vint retarder aussi l'apparition de cette dernière, car, à la fin de 1 860, il était question de ne livrer cette partition au public que pour l'inauguration

(0— La distribution définitive deTouvrage modifia singulièrement les prévisions premières, car les troiâ rôles principaux, destinés d'abord à M** Ugalde, à MM. Meillet et Michot, furent créés par M"»* Marie Cabel, MM. Lesage et Monjauze.

i82 GILBERT GRISAIi.

prochaine de la nouvelle salle du Théâtre- Lyrique. Cest ce qui ressort de la lettre que voici, dans laquelle nous allons voir réapparaître le Joaillier^ et où il est question, d'ailleursj de beaucoup d'autres choses :

Paris, 8 Décembre 1860.

(Terminée le 10.)

Mon cher Félix,

Voilà cinq jours que je suis couché pour me débarrasser d'un rhume négligé, qui m'empêchait absolument de travailler; je vais beaucoup mieux, et j'espère demain ou après-demain être tout à fait débarrassé et recommencer mon travail.

Tu auras appris par maman le traité avantageux conclu par moi pour Vinauguration du nouveau Théâtre Lyrique ; cette inauguration se fera avec la plus grande solennité, et à mon avis la direc^ tion ne pouvait choisir pour cela une pièce plus heureuse que la mienne ; je crois que c'est ce que j'ai fait de mieux, et comme pièce c'est ce que j'ai eu de plus complétât de plus varié. Cela va en crescendo y et le dernier morceau de la pièce, qui est un duo entre le ténor et la femme, sera peutêtre le plus grand effet de la pièce. — Dans ce moment-ci, le Théâtre -Lyrique ne possède pas de femme capable de jouer mon rôle, car Mlle Ro^

Q^LBERT GRISAIi, i83

ziès n'a pas la voix suffisante pour chanter ma musique, ni assez d'âme, — Elle est gentille, mais insuffisante. — Nous n'aurions pu en outre arriver qu'au mois de Mars, à cause des décorations qui sont très-importantes ; chaque jour alors nous rapprochait de Pété et des chaleurs, enfin c'était une mauvaise affaire^ tandis que joué en Septem* bre, nous avons tout Phiver devant nous et chaque jour nous conduit au froid. — Voila.

Quant à T Opéra-Comique, j'ai lieu aussi d'être satisfait. — Tu sais que, devant M. Bapst, M. Roqueplan s'était engagé à nous jouer dans le courant de l'année 1 860, et qu'il engagerait aussi son successeur, s'il venait à quitter l'Opéra -Comique. — C'est ce qu'il a fait très -loyalement (i), et comme l'année 1860 touche à sa fin, et que, par des embarras réels, la direction actuelle n'a pu tenir cet engagement» nous en avons pris un autre par lequel elle nous mettra en répétition après la pièce d'Auber, qu'on répète et qui pourra être jouée dans le courant de Janvier. — Nous y gagnons comme distribution, car le rôle principal, écrit pour baryton, sera joué par Montaubry,

(I) — M. Beaumont avait remplacé M. Roqueplan comme directeur de rOpëra-Comique, où il ne devait pas rester longtemps d'ailleurs;

i84 Q4LBERT GRISAI^.

ce qui vaut beaucoup mieux, car Faure n'est plus à rOpéra-Comique et celui qui îe remplace ne faisait pas trop notre affaire. Et puis, un ténor étant en somme plus convenable pour jouer un amoureux qu'un baryton. — Cela va me nécessiter un travail de quelques semaines, mais je trouve que cela en vaut la peine.

Je te dirai aussi, mon cher Félix, que j'ai presque entièrement composé la musique d'un opéracomiqùe à trois personnages, ténor^ soprano et basse-taille, et dont je ferai quelque chose de trhbon. C'est à crever de rire, mats c'est musical , tandis que le Voyage autour de ma chambre (qu'on rcprcn* dra, je pense, un de ces jours) ne prêtait pas beaucoup à la musique et a été joué par des gens qui ne chantaient pas et qui m'ont fait couper un air et un duo excellents. — Je pensais terminer cette petite pièce pour la fin de Décembre et j'aurais pu la faire jouer en Carnaval^ soit à l'Opéra- Comique, soit au Théâtre -Lyrique, à mon choix y mais le travail que j'ai à faire pour le Joaillier m'en empêchera, et le Joaillier est d'ailleurs une affaire plus importante.

Mon traité avec Réty(i) porte qu'il faudra que

(!) — Qui avait succédé, comme directeur du Théâtre- Lyrique, à M. Carvalho. !

Q^L&ERT GRISA^H. i85

je livre ma partition toute terminée le i*' Mars i86i, dernier délai ; il -faut donc aussi que je sois en mesure de ce côté. (Je ne t'envoie pas le traité de Rét/, écrit sur papier timbré, double feuille, à cause du port, mais je le montrerai à Guénet.)

Tu vois par ce qui précède, mon cher Félix, que ma position s'améliore et que pendant Pété j*ai, grâce à Dieu, entièrement terminé un opéra en trois actes et six tableaux, et presque terminé un opéra en un acte, ce qui n'empêche pas Riquet à la H»uppe et la pièce de Lockroy en deux actes. De sorte que l'avenir se présente bien.

La musique du ballet d'Offenbach (i) est détestable ! C'est honteux pour l'Opéra. Son opéracomique, qu'on répète (2), est une orJure, poème et musique, à ce que tout le monde dit (régisseurs, acteurs, choristes, musiciens, etc.). On ne dit pas de bien non plus de la pièce d'Auber (3), dans

(0— Le Papillon, représenté le 26 Novembre 1860.

(2) — Barkouf, « chien nerie » en trois actes (comme rappelait Scudo), qui éprouva une chute scandaleuse, et qui eut six représentations. La septième, quoique affichée, n*eut jamais lieu, et le théâtre fit relâche le jour où elle avait été annoncée.

(3) — La Circassienne% représentée le 2 Février 186 1, C'était, au point de vue musical, un ouvrage aimable et distingué, qui n'obtint pas tout le succès qu'il méritait, en raison du fait même signalé par Grisar.

i86 Q^LBERT GRISA%

laquelle Montaubry se trouve travesti en femme pendant deux actes, ce qui ne me semble nullement sympathique.

Je te prie de communiquer cette lettre à maman, à qui je n'ai pas le temps d'écrire.

Je crois que l'affaire du Théâtre-Lyrique sera une grande affaire^ non seulement à cause du mérite de Tœuvre, mais aussi à cause de l'inauguration d'une salle magnifique, qui pourra faire comme maximum 7,200 francs de recette. — Comme tu le penses bien, je me contenterai à moins, et il y a tant d'étrangers à Paris vers le mois de Septembre, que je crois qu'on fera beaucoup d'argent. — Mme Faure-Lcfebvre est enceinte, Mme Ugalde aussi; cela entrave beaucoup le répertoire, et surtout le mien, -r- Nous voici bientôt au !•' Janvier, c'est un vilain jour pour moi dans ce moment-ci.

Je t'embrasse, ainsi que tous.

Ton frère affectionné,

Albert.

Voici enfin la dernière lettre relative à l'infortuné /oa////er. Elle est du 5 Mai 1861 :

Mon cher Félix, Deux mots pour te dire qu'à mon grand regret

Q^LBERT GRIS Ali, 187

il me sera impossible de quitter Paris dans ce moment-ci, même pour quarante-huit heures.

Voici pourquoi :

Montaubry, qui a deux mois de congé qu'il devait prendre à partir du i*' Juillet, les prend, de commun accord avec le directeur, le i®' Juin, pour être de retour le 1*' Août, afin de pouvoir jouer /e Joaillier dans les premiers jours de Septembre au lieu d'Octobre. — Or, comme j'ai depuis quinzp jours eu à ajouter quatre morceaux à la pièce, et que Montaubry veut absolument que tout soit réglé, répété et su avant le 30 Mai, jour où il prend son congé, je suis dans ce moment-ci telle- * ment absorbé et occupé que ce voyage d'Anvers pourrait me détourner les idées. — Je le regrette bien vivement, et je te prie de le dire à Juliette.

Les morceaux que j'ai eu à faire sont : un duo capital entre Montaubry et Couderc, au premier acte ; un duo capital entre Montaubry et Mlle Monrose, au second acte ; un chœur avec des variations pour Mlle Monrose sur l'air de Paisiello, la Molinaray et un petit rondo final pour la fin de la pièce.

J'ai maintenant à remanier le finale du second acte, où je veux faire un bel andante pour la situation, et j'espère le réussir aussi bien que les autres

i88 Q4LBERT GRlSAQi,

morceaux, qui sont frès-hlcn venus et qui ont de la largeur et une belle conduite.

Ce travail, mon cher Félix, ajoute cent pour cent à la valeur et à l'importance de la pièce, qui est destinée, je crois, à un plus grand succès que ks Percherons . — C'est l'avis unanime au théâtre.

Mais cela va bien m'occuper pour que tout soit su et répété pour le 30 Mai, et il est essentiel qu'il en soit ainsi pour que le i^^^Août nous puissions descendre au théâtre et mettre la pièce en scène.

C'est ce motif déterminant qui me force de rester à Paris, à mon grand regret.

Je vous embrasse tous, et je vous quitte pour aller prendre un bain, car je suis réellement exté» ténue de fatigue.

Ton frère affectionné,

Finalement, et en dépit de tous les obstacles qui avaient entravé sa marche, le Joaillier vit le jour, et fut représenté, comme il a été dit plus haut, le 17 Février i86a. La partition de cet ouvrage, malgré la tendresse que Grisar ressentait pour elle (tendresse qu'il prodiguait d'ailleurs, commeon le verra

Q^LBERT GRIS ATI, 189

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plus tard, à tous les enfants de son imagination), n est pas une des meilleures qu'il ait écrites ; elle se ressent^ malgré tout^ de son origine première, et constitue plutôt un recueil aimable de romances^ de chansons et de couplets^ qu'une œuvre dramatique dans l'acception rigoureuse du mot. On y rencontre cependant quelques morceaux bien venus, et deux ou trois pages de cette inspiration exquise qui n'a jamais fait complètement défaut à Grisar^ même dans ses ouvrages les moins réussis. C'est ainsi que je signalerai, au premier acte, outre une romance trèsexpressive et d'un sentiment tendre : Ils ont paré celle que faime, outre un air de danse en forme de gigue, à la saveur trèsaccentuée, à l'allure originale et franche, un charmant quatuor^ d'un style très-guilleret, d'un tour spirituel et fin, accompagné avec goût, et dans lequel les amateurs de science musicale appliquée au style dramatique trouveront un canon adroitement agencé.

Le chœur féminin qui sert d'introduction au second acte, écrit sur un rhythme onduleux et caressant, est d'un caractère plein de grâce

igo GILBERT GRIS A ^,

et de morbide\:{a ; ce même acte contient des variations sur le thème adorable de la Molinara^it Paisiello : Nel corpiù non misento, qui pouraient, me semble-t-ii, être mieux tracées pour la voix. Mais au troisième, qui renferme un air de ténor d'un style vulgaire et d'une facture assez difficile à comprendre, on rencontre deux véritables joyaux : les couplets de Tom Ksick, Il vous aurait donné sa vie, et la romance attendrissante de Bernard, Adieu ^ madame^ adieu! Les couplets de Tom, empreints d'un sentiment profond, sont d'un caractère mélancolique et touchant : ils existaient dans la partition de Lady Melvil, car on les redemandait chaque soir à Féréol ; mais M. Sainte- Foy y obtint plus de succès encore à la première représentation du Joaillier de Saint-James^ et les chanta avec tant d'âme et de chaleur, avec une expression si vive, que le public, charmé^ voulut les entendre non pas seulement deux, mais trois fois ; c'est un des plus beaux succès de larmes que j'aie jamais vu remporter par un comique. Quant à la romance de Bernard, qui exprime la passiion la plusdéso«

lée et la plus intense, elle se compose de douze mesures seulement, et Ton conçoit difficilement comment le compositeur a pu atteindre une émotion aussi poignante avec une cantilène d*une forme aussi simple et d*aussi minces développements. C'était là, du reste, une des qualités (qualité bien rare pourtant, surtout en musique) particulières à Grisar ; il sB.vaiX/aire court — et complet.

En somme , le Joaillier de SainUJames n'eut guère plus de succès que Lady Mehil, et son existence, autant que je merappelle,ne se prolongea pas au delà d'une trentaine de représentations. Peut-être méritait-il mieux, et cependant on ne peut pas dire non plus que le public se soit montré injuste à son égard. Les œuvres dramatiques, surtout celles qui empruntent à la musique son concours étroit et dévoué, sont soumises, en dehors même de leur valeur artistique, à certaines conditons particulières, difficiles à expliquer et à définir, mais dont le public a conscience sans s'en douter, et auxquelles elles ne peuvent se soustraîrç sous peine de nç pas trouver grâce devant ce public. Or,

19* Q4LBERT GRISA^.

que ce fût directement par la faute des auteurs du poëme, ou que ce fût plutôt (et je le crois) par le fait des entraves qui avaient été d'abord apportées à leur marche, ces conditions ne se trouvaient observées ni remplies dans Lady Melvil. Le musicien, sans créer assurément un chef-d'œuvre, avait, à tout prendre, fait preuve de talent ; mais en eût-il dépensé dix fois davantage, il faut reconnaître que la nature même de Touvrage, la façon dont il avait été primitivement conçu, ne le destinaient pas à être heureux à la scène.

Il n'en était pas de même de la Chatte merveilleuse y dernier ouvrage important 4onné par Grisar au théâtre, et dont il s'occupait, on l'a vu , concurremment avec le précédent. Aussi le succès de cette œuvre distinguée, qui fit son apparition au Théâtre-Lyrique le i8 Mars 1862, juste un mois après la représentation du Joaillier à TOpéra-Comique, fut-il beaucoup plus accentué, et justifia-t-il toutes les prévisions du compositeur.

Q4LBERT GRIS A 11. 193

Chacun connaît les vers de La Fontaine :

Un homme chérissait éperdûment sa chatte; Il la trouvait mignonne, et belle, et délicate,

Qui miaulait d'un ton fort doux :

Il était plus fou que les fous.

Cet homme donc, par prières, par larmes,

Par sortilèges et par charmes.

Fait tant qu*il obtient du Destin

Q.uesa chatte, en un beau matin,

De'^'ient femme ; et, le matin même,

Maître sot en fait sa moitié.

De ce thème, tracé par le bonhomme, Scribe avait tiré, en compagnie de Mélesville, un vaudeville en un acte que le théâtre de Madame {alias ^ le Gymnase dramatique) présenta au public, sous le titre même de la fable : la Chatte métamorphosée en femme^ en Tan de grâce et de Charte constitutionnelle 1827. A l'aide de quelques remaniements, le vaudeville, transformé plus tard en opérette, avec accompagnement musical de M. OfFenbach, avait été reproduit aux Bouffes-Parisiens en i858. Plus ingénieux — ou plus diserts — que Scribe et Mélesville, MM. Dumanoir et d'Ennery s'avisèrent un jour de combiner les éléments de Tapologue

194 Q4LBERT GRISA ^.

de La Fontaine avec ceux de Fun des contes les plus charmants de Perrault : le Chat botté. De cette combinaison résulta le livret bon enfant, amusant et gai, avec une pointe de tendresse, d'un opéra-comique en trois actes et neuf tableaux, qu'ils intitulèrent la Chatte merveilleuse^ et dont ils confièrent à Grisarle soin d'écrire la musique.

Cest donc à Tunion on ne peut mieux assortie d*un apologue et d'un conte de fées, que la muse fertile de Grisar devait prêter cette fois Tappui de sa grâce toujours juvénile et de sa suprême élégance. Se peut-il plus .

attirant sujet pour un artiste sans prétentions exagérées, dont l'unique ambition est de caresser l'oreille par des rhythmes flatteurs, d'exciter la rêverie par des mélodies vaporeuses, et de provoquer parfois l'émotion à Taide d'une inspiration venue du fond de l'âme ?

N'est-ce pas d'ailleurs un monde charmant que ce monde des conteurs et des fabulistes, ce monde singulier, si différent du nôtre, où le malheur n'est que passager, et où tout finit toujours au souhait de ceux qui l'habitent?

N'est-ce pas un pajrs enchanteur que ce pays

GILBERT GRISAQI. 195

de la féerie et des songes d'or, oîi règne en souveraine la blonde Fantaisie^ fille aimable de la Grâce et du Caprice, et où Ton voit défiler tour à tour le prince Charmant, la fée Gracieuse, l'Ogre aux bottes de sept lieues, le marquis deCarabas, et Trilby, et Cendrillon, et Peau-d'Ane, et TOiseau bleu, et la Fée aux miettes, et la Belle au bois Dormant?... N'est-ce pas une aimable contrée^ en vérité, que celle où le ciel est toujours pur, où Tonde est toujours calme, où les arbres sont toujours verts, les fruits savoureux, les fleurs parfumées, les femmes jolies, les hommes honnêtes, les dieux serviables; où Ton entend chanter au loin les grillons, murmurer les ruisseaux, soupirer les zéphirs, babiller les oiseaux; cette contrée où l'on voit voler les sylphes, courir les lutins, danser les gnomes, briller les feux follets? N'est-ce pas enfin une terre d'élection que cette terre de la jeunesse éternelle, des amours constantes^ des palais magiques, *des forêts enchantées, des baguettes toutes-puissantes, des pantoufles de verre, des citrouilles soumises, des chats bien élevés^ des loups spirituels et des

196 Q^LBERT GRISA li,.

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fillettes naïves ? Tout cela n'est-il pas bien fait pour tenter un poëte, un rêveur — ou un musicien, ce qui est tout un — et cette fantasmagorie légère, qui passe devant ses yeux ravis en lui rappelant les beaux jours de son enfance, moments envolés sans retour, n'est-elle pas vraiment de nature. à provoquer son imagination, et à faire éclore des chants aimables, faciles, doucement émus, conçus sans fatigue et de même entendus ?

Aussi est-ce parla facilité, par la grâce, par l'enjouement, par une émotion contenue, que brille la musique de la Chatte merveilleuse, a Elle est simple, a dit un critique, naturellement écrite, vive, fine, spirituelle, digne de Tauteur de FEau merveilleuse, de Gilles ravisseur et des Porcherons, M. Grisar était là sur son terrain. Les situations fortes, les grands sentiments^ les passions violentes ne lui vont pas. Demandez-lui de la verve comique, de la gaieté, de la grâce, et vous serez servi à souhait! Il y a'parfois de la faiblesse dans le premier acte, mais les deux derniers sont charmants. Cela est plein d'idées, toujours chantant, fort bien écrit pour les voix.

et les détails piquants abondent à Torchestre, qui est riche sans luxe inutile, et qui ne fait jamais de bruit. On y entend tout, on y comprend tout sans effort et sans fatigue. 1»

Je suis vraiment embarrassé pour parler comme je le voudrais de la partition de la Chatte merueilleme^ car, même en mettant à part la veine mélodique très-abondante et les qualités de facture qui la caractérisent^ il me semble qu au point de vue du charme, du sentiment et de la tendresse, on a écrit depuis vingt ans peu d'ouvrages de cette valeur. Ce n'est pas par une couleur particulière, comme dans Gilles i par un style voulu et d'une grande unité, comme dans le Chien du Jardinier i par une certaine élévation de pensée, comme dans lesPorcherons^ que Grisar s'est distingué cette fois, mais par l'ensemble assurément remarquable des qualités énumérées plus haut^ qualités qui sont comme l'essence de notre opéra-comique, et que Ton rencontre rarement poussées à un pareil degré.

On trouve dans la Chatte merveilleuse plusieurs chœurs de caractères très-différents^ et tous également réussis : au premier acte,

198 Q^LBERT GRiSA<J^

celui des fées, Chantons^ mes sœurs, avec son joli accompagnement de harpe; au second, celui des moissonneurs, franc du collier, bien rhythmé, d'une bonne harmonie et d'une sonorité vigoureuse; au troisième, celui du printemps :

Le printemps N*a qu'un teinps^ Et l'amour N'a qu'un jour.

Jouissons Et dansons Aux doux sons Des chansons.

chanté dans la coulisse, oti il est accompagné par un petit orchestre, celui-ci, par son style vaporeux et doux, rappelle la manière de Boieldieu.

Parmi les morceaux d'ensemble on peut distinguer, outre le trio du premier acte, qui est construit de main de maître, dont la mélodie est à la fois abondante et fine, et que sa strette syllabique termine d'une façon si piquante, les deux duos d'Alison et de Babolein, écrits tous deux en style d'imitation, d'un effet comique parfait, et dignes Tun et

Q4LBERT GRISA^li,. 199

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l'autre des meilleurs jours de Grétry. On ne doit pas oublier non plus le duo chanté au troisième acte par Féline et Urbain, alors que Féline veut cesser d'être femme et rc* prendre sa forme première pour faire le bonheur de son maître, tandis que celui-ci lui exprime son désespoir et lui jure qu'il Taimc plus que la vie; il y a là des accents de tendresse et de passion qui vont droit au cœur.

Enfin il faut citer encore la ronde à deux voix : Jeune fille qui piens des champs^ si joliment accompagnée par le chœur, et qui, avec son dessin familier et plein de franchise^ son rhythme agreste, son tour ingénieux, est un des meilleurs morceaux de l'ouvrage ; puis Tensemble, d'un effet à la fois si comique et si gracieux, qui se chante pendant que se déroulent sur le théâtre les riches domaines du marquis de Carabas. Tout cela est vraiment original, et fin, et distingué.

Pour compléter cette énumération rapide, il me faut signaler encore les couplets d'Urbain ; Travaille , moissonneur^ travaille , dont le refrain est si solidement rhythmé ; la romance touchante ; Tout cet éclat qui m'en-

200 Q^LBERT GRISA%,

vironne^ dite par lui au troisième acte, et à laquelle son accompagnement obstiné donne une saveur étrange; la chanson du Chat botté, toute guillerette, toute crâne et toute pimpante, et Tair que Féline chante au premier acte, qui contient des passages adorables et dont la terminaison en duo est exquise.

Pour résumer en peu de mots mon impres:

sion sur la Chatte merveilleuse^ je dirai que ce n'est certainement pas là une œuvre de haute portée, destinée à reculer les bornes de l'art, à lui ouvrir des horizons nouveaux; eUe pèche d'ailleurs par le plan général, par l'unité de procédé ou de conception, et il est facile de voir que l'auteur s'y est plus inspiré des situations particulières qu^il avait à traiter que du fond même du sujet. Mais je dirai aussi que c'est un ouvrage aimable et distingué, qui n'affiche ni prétentions ni visées ambitieuses, que c'est une production pleine de jeunesse, de grâce et de fantaisie, dans laquelle Grisar n'a cherché, je pense, à prouver quoi que ce soit, où il n'a tenté de résoudre aucun problème politique, philosophique ou métaphysique, où il s'est contenté de

QÂLBERT GRIS A ^ 201

chanter pour chanter, comme le rossignol, où enfin il a su mettre un peu de son âme et de son cœur. En quoi il ne s'est pas trompé, puisqu'il a réussi à plaire toujours, souvent à charmer, parfois à attendrir.

A partir de la Chatte merveilleuse^ on peut presque dire que la carrière active de Grisar est terminée : il fit bien encore représenter deux petits ouvrages dant je vais avoir à parler tout à Thcure, mais il fut dès lors à peu près perdu pour Tart. En proie à des soucis trop réels et que sa prudence n*avait pas su s'épargner, assailli par des chagrins dont je ne me reconnais pas le droit de révéler la cause et que Taffection constante et dévouée des siens restait impuissante à calmer, il devenait chaque jour plus ombrageux, plus lunatique, plus fantasque encore que par le passé. Son caractère, jadis enjoué et expansif, mais qu'une maladie douloureuse, dont les traces étaient restées profondes, avait déjà porté au caprice et à la misanthropie, s'assombrissait et se concentrait de plus en plus, sa nature si droite, si franche et si loyale devenait méfiante et sou-

202 GILBERT GRIS Ali,.

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cieuse. D'ailleurs, il n'osait plus compter sur les autres et personne ne pouvait plus compter sur lui, car il avait manqué à divers engagements envers les directeurs de théâtre et envers ses collaborateurs, en ne livrant pas à Fépoque fixée les partitions qu'il s'était engagé à écrire, et on le voyait commencer tour à tour une foule d'ouvrages qu'il abandonnait ensuite, au gré de son caprice, avec la même rapidité. Ll n'avait plus de goût réel au travail, et ne croyait plus sincèrement au succès, bien qu'il cherchât à se tromper luimême par des illusions qui ne pouvaient aboutir qu'à autant de déceptions ; ses efforts étaient plus nombreux qu'efficaces, il s'agitait plus qu'il n'agissait ; il ne retrouvait plus en lui ce feu qui doit brûler incessamment l'artiste et qui entretient son inspiration, comme la chaleur du soleil entretient la fécondité de la terre ; il avait perdu la foi, l'ardeur et Tenthousiasme de ses jeunes années ; enfin il était attristé, las et découragé avant Theure, et sans qu'il y eût pour cela, aux yeux de ceux qui iTe le connaissaient pas intimement) de raison déterminante.

Q4LBERT GRISAI 2o3

II parvint cependant, avec grand' peine^ à achever quelques-uns des nombreux ouvrages qu'il avait mis successivement en train depuis une quinzaine d'années^ mais il ne put réussir à en faire représenter que deux : Bégaiements d'amour et les Dou\e Innocentes ; encore ceux-ci étaient-ils les moins importants. Le premier est cependant un petit acte charmant, digne en tous points de sa plume fine, spirituelle et élégante, et dans lequel il n'a point failli à son talent habituel. Mais avant de parler plus au long de cette bluette, j'en vais faire connaître les destinées, qui sont assez singulières pour être racontées.

Le poëme de Bégaiements cCamour^ dont les auteurs étaient MM. Charles Deulin et Emile de Najac, avait été reçu d'abord aux Bouffes-Parisiens et mis en musique par M. Léo Delibes, Les deux rôles en avaient même été confiés à M"« Tautin et à M, Désiré, et les études en furent poussées assez loin.

Mais l'apparition de cette petite pièce ayant subi divers retards successifs, pendant lesquels rOpéra avait représenté un ballet dont la musique était précisément l'œuvre àt

204 Q^LBERT GRISA^,

M. Delibes, ce compositeur ne se soucia plus de reparaître sur la scène modeste qui avait été le lieu de ses premiers exploits.Ce fut alors que Grisar, ayant eu connaissance de Bégaietnents d'amour ^ se chargea d'en écrire à nouveau la partition et de faire recevoir Touvrage à rOpéra-Comique, désirant avoir pour principale interprète M"*'Faure (M"* Lefebvre), qui l'avait si bien secondé dans le Chien du Jardinier. La partition était terminée en efifet, le livret avait été lu et accepté, lorsqu'un nouvel incident vint compliquer l'affaire et tout remettre en question : au moment d'entrer en répétitions, M"* Faure quittait tout à coup l'Opéra-Comique, et d'un bond s'en allait prendre gîte au Théâtre-Lyrique. Qu'allait-il advenir devant ce coup imprévu, qui venait arrêter encore une fois Téclosion d'une œuvre prêtelt voir le jour ? Une chose bien simple : auteurs et compositeur, livret et partition s'en allèrent de compagnie, les uns portant les autres, firent tranquillement cortège à l'actrice fugitive, et émigrèrent ensemble de la rue Favart au boulevard du Temple.

Q4LBERT GRIS Ali. ^oS

Cette fois, Bégaiements d'amour en étaient à leur dernière étape. M. Carvalho les reçut très- cordialement, et ils furent joués enfin aii Théâtre- Lyrique, le 8 Décembre 1864, par M™« Faure-Lefebvre et M. Fromant.

C'était un marivaudage musical charmant que celte petite partition : spirituelle sans recherche» élégante sans prétention, pleine d'enjouement, de finesse, de gaieté et d'entrain, elle reproduisait toutes les qualités qui faisaient de Grisar un musicieh parfait, accompli, lorsqu'il s'attaquait à ces sujets délicats et mignons, où sa légèreté de touche, sa souplesse de main faisaient merveille sans qu'il tombât jamais dans la préciosité, et oii il savait garder exactement la mesure sans même côtoyer l'exagération dans un sens ou dans l'autre. On dirait vraiment que dans cette interprétation musicale d'un texte léger et papillottant, Grisar avait pris pour devise ce vers de M"* Deshoulières :

Glissez, mortels, p 'appuyez pas.

tellement il y apportait de réserve, de tact

2o6 GILBERT GRISA%.

et de convenance, tellement enfin son goût s'y montrait infaillible.

Et pourtant, il faut le dire, l'ouvrage n'obtint pas tout le succès auquel il avait droit. Non qu'il fût mal accueilli, — tant s'en faut. Mais on ne sut pas l'apprécier à sa valeur, et cela parce qu'il n'était point dans son cadre, dans son élément. La question du milieu dans lequel elles doivent se mouvoir est une question fort importante pour les œuvres d'art, aussi bien que celle du voisinage qu'on leur peut donner. Imprimez un Horace ou un TibuUe en in-quarto ou en in-folio, placez un Boucher ou un Chardin entre deux Velasquez, transportez le Parthénon au milieu des montagnes de la Suisse ou de la Scandinavie, et vous ferez perdre aussitôt à ces œuvres exquises la plus grande partie de leur saveur, de ce qui constitue leur charme particulier. — Or, Bégaiements d'amour n'étaient pas dans leur cadre naturel au Théâtre-Lyrique, où le public s'était accou* tumé à entendre les accents grandioses et passionnés de Gluck, de Mozart et de Weber. Ce qu'il eût fallu à cet élégant papotage

GILBERT GRJSA^H^, 207

musical^ c'était la scène relativement mignonne de rOpéra-Comique, en vue de laquelle il avait été primitivement conçu, et qui d*ailleurs^ depuis plus d'un siècle, est Tasile ordinaire de ces productions tempérées^ de ces espèces de badinages musicaux, dont la grâce et Tesprit sont les qualités dominantes, et dans lesquels la tendresse et une sorte de sentimentalisme coquet tiennent lieu de la vigueur et de la passion qui sont l'essence des conceptions fortes et des œuvres héroïques (i).

(i) — Je ne crois pas me tromper sur la cause que j'attribue à Taccueil relativement froid que reçurent Bégaiements d* amour, et il me semble qu'un autre fait vient me donner raison. Lorsque M«« Faure eut pris son rang dans le personnel du Théâtre-Lyrique, M. Carvalho monta à son intention VÉpreuve villa^ geoJse, dont la reprise avait été Tun des plus grands succès de cette artiste à TOpéra-Comique. Eh bien, cette transplantation fit perdre au petit chef-d'œuvre la plus grande partie de son charme, de ses qualités exquises, et le public ne parut pas plus comprendre la gentillesse, la tendresse émue du dialogue de Des* forges, que la franchise, la verdeur et la bonhomie charmante de la musique de Grétry. La toile était comme écrasée par le cadre, et les couleurs en sem-

2o8 Q^LBERT GRISA %

Grisar aborda une dernière fois la scène avec une bluette sans grande conséquence, les Dou:{e Innocentes, qu'il avait écrite sur un livret de M. de Najac, et qui fut donnée aux Bouffes- Parisiens le 19 Octobre i863.

La vie et la carrière de l'auteur de Gilles se terminèrent donc comme la vie et la carrière d'un autre musicien charmant,de l'auteur du Chalet, Adolphe Adam, auquel on n'a pas rendu encore toute la justice qui lui est due, et devant qui la critique sera bien obligée de faire un jour amende honorable, sauf à établir en plus d'un point des réserves importantes. Comme Adam, Grisar mourut subitement, jeune encore et encore fort éloigné d'avoir épuisé sa verve et ses facultés ; comme lui aussi, il donna son dernier ouvrage sur cette scène habituée aux pasquinades et aux

blaient effacées. L'artiste elle-même paraissait se mouvoir au milieu d'éléments qui lui étaient étrangers^ et les finesses de son jeu mignon, délicat et nuancé, ne dépassaient point la rampe et perdaient tout leur effet. Aussi M»»* Faure ne demeura-t-elie pas longtemps au Théâtre-Lyrique, et prit-elle bientôt le parti de quitter définitivement la scène.

QéLBERT GRISA^, 209

lazzis d'un groupe d'acteurs étranges, qui, ne se piquant point d'un goût épuré et discret, poussaient hardiment la fantaisie jusqu'aux limites où celle-ci fait place à la folie la plus désordonnée et la plus intense (i).

Un tel entourage n'était point fait pour convenir à la muse souriante, élégante et pimpante de Grisar; d'autre part, le livret qui lui avait servi de texte rentrait dans la catégorie des pièces dites « à femmes », et la

(1) — Le29 Avril i856, quatre jours seulement avant sa mort foudroyante, qui arriva le 3 Mai, Adam avait donné aux Bouffes-Parisiens un petit acte adorable, les Pantins de Violette^ qui restera l'une des manifestations les plus charmantes de son talent aimable, fin et primesautier. Mais il parait qu'Adam avait conservé quelques préjugés, car il ne voulut point consentira signer cette œuvre légère, et à laisser paraître son nom sur Taffiche du petit théâtre pour lequel il n'avait point dédaigné de travailler. Grisar eut moins de dignité ou moins de faiblesse : il ne voulut point masquer son nom derrière trois étoiles dont la transparence , d'ailleurs, ne laissait rien d'impénétrable pour personne , et ne se crut point déshonoré en se montrant, sur une scène trèssecondaire, avec un ouvrage auquel il n'en avait pas moins apporté sa conscience et son soin habituels.

aïo Q4LBERT GRISA 'Ji,,

distinction n'en était point le péché mignon. Il y avait disparate complète entre l'inspiration du compositeur (très-fine encore, cette fois, et pleine de coquetterie), et les vulgarités du livret et de l'interprétation. Ces dernières ne provoquèrent que l'indifférence du public, et malheureusement la partition fut enveloppée dans la demi-disgrâce qui atteignit le poëme (!). Je ne veux pas dire par là que la musique des Dou\e Innocentes pût être mise en parallèle avec les petits chefs-d'œuvre de son auteur, car tel n'est point mon avis; mais, à tout prendre, elle n est point indigne de lui, et j'en pourrais citer plus d'un morceau d'un esprit très-fin, d'une mélodie alerte, d'un comique franc et de bon aloi.

J'ai dit que lorsque Grisar faisait représenter au Théâtre-Lyrique et aux Bouffes-Parisiens Bégaiements d'amour et les ^ou:{e Innocentes, il avait sur le métier plusieurs autres ouvrages plus ou moins importants. Ces ouvrages étaient de différents caractères, et voici la liste qui en a été publiée après sa mort :

jo -^Riquet à la houppe y opéra-comique en trois actes, en vers, avec prologue, paroles de M. Th. Sauvage;

2« — Rigolo y opéra-comique en un acte, paroles de M, Pellier ;

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30 — V Oncle 5a/omon , opéra-comique en trois actes^ paroles de M. Emile de Najac ;

40 — Les Contes bleus, opéra-comique en trois actes^ paroles de MM. Lockroy et Cogniard;

5** — AfrofUy opéra sérieux en trois actes, paroles de M. Emile de Najac;

6« — Le Parapluie enchanté^ opéra-féerie en trois actes et neuf tableaux, paroles de MM. Charles Deulin et Emile de Najac ;

70 — Le Mariage forcée de Molière, que Grisar avait fait transformer par un de ses amis en opéra-bouffe, et sur lequel, dit-on, il avait écrit une de ses partitions les plus verveusés.

Cette liste n'est pas absolument exacte; à tout le moins est-elle incomplète, et je vais pouvoir la rectifier à l'aide de renseignements puisés dans la correspondance même de Grisar, à laquelle je vais faire encore quelques emprunts qui seront loin de manquer d*intérêt.

Tout d'abord, je dois dire que j'ai trouvé dans les lettres de Grisar la trace de deux ouvrages qui ne sont pas signalés dans la liste

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qui précède. L'un^ dont les paroles avaient été écrites par M. Lockroy, était en deux actes et avait pour titre : fJne et le Prince; l'autre, intitulé la Reine Mab, était destiné au Théâtre-Lyrique, mais je n'ai pu découvrir quel était Tauteur du poëme de ce dernier. D'autre part, je dois constater que je n'ai trouvé dans ces lettres aucune mention de trois des opéras cités plus haut : VOncle Sa-lomon, les Contes bleus et le Mariage forcé; je ne conteste nullement l'existence^ au moins partielle, des trois partitions en question, car je sais que la liste qui en reproduit les titres a été dressée à la suite de lexamen des manuscrits trouvés dans la succession du compositeur; je me borne à déclarer que je n'en ai pas eu personnellement connaissance.

Tâchons de procéder par ordre, s'il est possible, et commençons par Riquet à la houppe i le preùiier en date des ouvrages laissés par Grisar en portefeuille (i). On a vu

(i) — Je ne dois pas oublier de mentionner ici un ouvrage que Grisar avait entrepris à Tépoque de ses

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précédemment, par les lignes que M. Sauvage a consacrées à son collaborateur, que cet ouvrage était en train depuis près de vingt ans, puisqu'il avait été commencé immédiatement après la brillante apparition des Porcherons; on m'a signalé plusieurs morceaux de cette partition, particulière-

débuts h Paris, et qu'il n'acheva point, par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. Voici les détails très-précis publiés à ce sujet par M. de Forges, dans une lettre intéressante adressée par lui au Ménestrel :

« ...Vers i836 ou iSSy, Grisar nous avait demandé, àdeLeuvenetà moi, unepièce populaire pour l'Opéra- Comique, et nous lui avions iaîtdeux actes intitulés: Manon Giroux.

• L'ouvrage n'ayant pas été agréé par M. Crosnier, alors directeur, fut abandonné par Grisar, qui, bientôt après, partit pour l'Italie, où il ne devait faire qu'une excursion de quelques semaines, et où, par parenthèse, il resta dix ans.

« Manon Giroux^ transformée en vaudeville, fut jouée au théâtre du Palais-Royal, en 1839.

i Environ quinze ans après, la même donnée, revue, remaniée, augmentée d'un acte, sous le litre du Bijou perdu, et mise en musique par Adolphe Adam, servait de début à M"" Marie Cabel, à qui la ronde des Frcdses valut un si éclatant succès.

« A peu près à la même époque, Grisar, déjà de

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ment une mélodie, c< la romance de la Rose, » comme merveilleusement réussis. Nous allons voir, par des extraits de ses lettres, ce qu'en pensait Grisar lui-même.

Il s'occupait activement de cette pièce au moment même oîi il se préparait à faire jouer le Joaillier de Saint-James^ car voici ce qu'il écrivait d'Asnières à la date du 3o Juin i858 :

Mon cher Félix,

Si je n'ai pas répondu plus tôt à ta bonne lettre du 3 Juin, c'est que je me sentais fatigué de mes

Fetour en France depuis quelque temps^ et en quête de pofimes d'opéra-comique, m'écrivait :

c Mon cher de Forges,

- < Dis-moi donc si nous ne pourrions pas utiliser notre € ancienne pièce de Manon Giroux^ que Leuven et toi avez « pris le parti de faire jouer je ne sais où, après les difficultés < soulevées parCrosnier? Faites-moi donc le plaisir d'en dire « un mot à Leuven, et, si tu le juges convenable, à Sévestc c (alors directeur du Théâtre-Lyrique)»

« A toi de cœur. — Ton vieil ami, c A* Grisar. t

c Hélas! le pauvre Grisar venait trop tard. L'ouvrage fait primitivement pour lui et auquel il avait renoncé, c*était un autre qui) par des circonstances tout-à-fait indépendantes de notre volonté, en avait eu la gloire et le profit* Ainsi va le monde* Sic V9S non vobisi »

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répétitions du Joaillier (anciennement Lady Melvil), qui nécessitent de fréquents voyages à Paris par le soleil qu'il fait, et quelques changements que j'ai dû faire à la musique pour contenter la prima donna et quelques autres artistes. — Ces répétitions sont venues mal à propos inter^ rompre mon travail de Riquet à la houppe^ car, outre le retard que cela occasionnera à cette dernière pièce, à laquelle je travaillais dans mon calme et avec amour, je me ressens de la fatigue de ces fréquents déplacements, qui ont presque toujours lieu dans le plus fort de la chaleur, attendu qu'on répète ordinairement à une heure et que le matin est employé à mettre tout cela en ordre pour les changements promis. Ce qui me console, c'est que je me suis arrangé assez avantageusement avec le successeur de Meissonnier, à qui appartenait Lady Melvil^ et qui a trouvé juste de rétribuer mon nouveau travail fait et pour lequel il nous donnera (entre nous) 60 fr. par représentation pendant 18 mois, à partir du jour de la première représentation. — Tu vois donc que si la pièce se joue souvent, comme je l'espère, cela pourra me rétribuer de mes peines....

Voilà quelque temps* que je n'ai vu ma tante Duhring, à cause de la fatigue que j'éprouve. — Ce n'est pas de faire de la musique qui me fatigue^

Q^LBERT GRISAI^. 217

mais bien de causer et de rire avec l'un ou l'autre au théâtre. — Cela m'agite.

Je crois que nous pourrons être représentés fin Août ou commencement de Septembre. Tu pourras donc, à moins de circonstances imprévues, assister à la première représentation.

Je t'embrasse, ainsi que maman, et toute la famille.

Ton affectionné frère,

Albert,

Cinq mois après, le 3o Octobre^ Grîsar écrivait de nouveau à son frère, en lui donnant des détails sur Riquet et plusieurs ouvrages qu'il avait sur le métier :

J'ai dû interrompre hier ma lettre à cause de la visite de Lauzanne,qui venait encore me harceler pour ma petite pièce (i). Il a finalement fini par comprendre mes raisons et celles de Roqueplan (que j'ai vu plusieurs fois depuis ton départ et avec lequel mes rapports sont de nouveau excel-

(i)-- Il s'agit ici du Voyage autour de ma chambre.

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