Saint Thomas à l'école d'Albert
Mais, quelle que soit la mesure plus ou moins grande des résultats' obtenus par lui sur le terrain exclusivement naturel, il est fâcheux qu'aucun de ses disciples et de ses successeurs ne l'ait suivi dans la voie qu il a ouverte à l'étude de l'histoire naturelle. Thomas d'Aquin déjà quitte cette voie et relègue l'histoire de la nature à l'arrière-plan. Partout ailleurs et particulièrement dans les études spéculatives, Thomas a considérablement surpassé son maître. Il trouva le terrain nivelé, les matériaux assemblés et purgés. Aussi voyez quelle précision il apporte à la construction de son propre système : quelle clarté et quelle vigueur dans l'exposition de sa méthode ! avec quel esprit inventif il applique les dispositions aristotéliques, qui lui servent de points de
départ, à de nouveaux et de plus profonds développements! Aussi, soit qu'il emprunte, soit qu'il se serve d'idées étrangères aux siennes, il fait passer à travers toutes ses œuvres le rayon éclatant de son propre esprit. Mais Thomas s'arrête là; il ne va pas plus loin. Il marque le point culminant au-dessus duquel la scolastique, du moins sous le rapport philosophique, n'est jamais montée, et cela parce qu'elle a négligé les études naturelles, qui seules auraient pu l'élever davantage et la faire croître. Ce n'est qu'en se livrant à des observations indépendantes sur la nature actuelle et sur le monde, que la scolastique se serait débarrassée des liens de la sagesse biblique traditionnelle * et qu'elle aurait fait passer la science de l'école dans la vie pratique.
1. Le caractère des discussions qui absorbèrent toute la force intellectuelle du xiv^ siècle nous montre la décadence de la scolastique. Cette décadence vint de la prépondérance exagérée de l'ancienne tradition, que ne limita aucune critique historique. On ne s'inquiéta pas de savoir quel développement antérieur de la spéculation avait amené Aristote à formuler ses idées fondamentales et si ces idées se seraient soutenues séparées de cette base historique ; on se contenta de les accepter toutes comme si elles étaient des dogmes, mais on disputa sur les conséquences multiples que l'on pouvait en tirer, Ainsi personne ne chercha à connaître de quelle constitution expérimentale de la réalité venait la nécessité de distinguer en elle la forme et la matière ; mais on disputa pour savoir si Dieu pouvait créer la matière sans la forme,
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Mais Albert n'eut personne pour le suivre. Avant de reprendre le fil interrompu de Fhis-
si Vhommo pouvait avoir, en dehors de son ùmo rationnelle, iiito autre forme siibstnnticUc (ce qui peut attirer l'idée i; acrale à l'individualité do l'être concret parliculier},ct enfui si les êtres purement spirituels étaient aussi susceptibles d"unc différence individuelle ou si chacun d'eux était uni- (jne dans .son genre. — Melcuior Cams écrit {Loci théol», lih. /A', cap. vu) : («Qiiis cnim ferre possit disputationcs illas de univcrsalibus, de nominum analogia, de primo cognito, de principio individuationis (sic enim inscribunt), de distinctione quantitatis a re quanta, de maximo et minimo, de infiniio, de intensione et extensione, do proportionibus et gradibns dcque aliis hujusmodi Icrccntis?... Quid vero illas quaîstiones referamus? num Deus materiam possit facere sine forma, num plures angelos ejusdem specici condere, luimconlinuum in omnes suas partes dividerc, num relatioicm a subjecto separarc, aliasque multo vaniores, quas scribcro hic ncc libet ncc decct, ne qui in hune forte locum inciderunt ex quoruradam ingcnio omnes scholaî auctores ;i?stimant. » Melchior Canus confirme co que nous venons de transcrire, en disant, lib. XII, cap. m) : «DivumThomam semper excipio, apud quem mirabilis est contextus rerum, summus questionum et articulorum ordo, et compositio disciplinai incredibilis. Adeo respondent extrema primis, mcdia ulrisque, omnia omnibus, etc. » — La scolastique n'a pas atteiiil au moyen âge le développement qu'atteignit, dans son ordre, l'architecture gothique, parce qu'elle s'est exclusivement bornée à la manipulation do l'antique matériel scientifique si infécond. Aujourd'hui même, elle n'est pas arvenue à son complet épanouissement, et il est réservé à nos temps d'en exclure, au moyen de la critique et de l'histoire, tout ce qu'elle contient d'inutile, tout ce qui n'y est pas justifié en soi, tout ce qui, en un mot, est simplement réglé par la marche de la philosophie grecque, pour n'en conserver que ce qui est vraiment utile, afin de la développer, de la perfectionner eu l'asseyant sur les données aujourd'hui acquises dans les sciences naturelles.
toire de sa vie, arrêtons-nous encore un instant à ses travaux théologiques. Albert n'a pas pu achever sa Somme , son principal ouvrage sur la science sacrée. Il a écrit des commentaires fort complets sur l'Ancien et le Nouveau Testament, de nombreux sermons, des livres d'édification chrétienne, des dissertations fort remarquables sur les prérogatives de la Mère de Dieu. Mais ce qu'il nous a laissé de plus considérable, c'est son commentaire sur le livre théologique le plus célèbre du moyen âge, sur les Sentences de Pierre Lombard, écrites au siècle précédent. Les conférences qu'il tint sur ce prodigieux ouvrage, après son arrivée à Paris, furent la cause qui attira autour de sa chaire les innombrables auditeurs dont nous pariions plus haut.
D'après ses biographes, Albert était déjà à cette époque maître dans la théologie {M agis ter in sacra theologia). D'autre part, un décret du légat pontifical, en date du 15 mai 1248 , qui ordonnait de brûler certains livres d'origine juive, mentionne, parmi les plus célèbres théologiens dont on avait pris l'avis, Albert le Teuton (Alhertus Teutonicus), C'est à la fin de cette même année 1248 qu'Albert quitta Paris pour retourner