Fausse Philosophie
Nous savons quels écarts s'était permis lu science humaine qui prenait si injustement le nom de philosophie. Cette prétenduephilosophie, se dépouillant de tout respect envers la vérité, n'admettant aucune limite ni aucune mesure dans ses spéculations , se disputant même avec Dieu quand elle n'en niait pas l'existence ; cette philosophie se lança dans des erreurs sans fin et s'en p^lorifia, s'appelant sagesse quand elle n'était que folie, lorsqu'elle vit ses monstrueuses productions universellement acceptées. En effet, les doctrines panthéistiques des Arabes, les idées rationalistes ou théosophistes des Juifs, les témérités impies et corruptrices que des maîtres qui se prétendaient chrétiens proposaient comme de la sagesse, rivalisaient de zèle pour dominer le monde.
Or il fallait ici un remède peut-être plus prompt et plus efficace qu& celui que nous réclamions tout à l'heure contre les erreurs théologi-
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ques : car, si la sagesse humaine n'eût pas été ramenée dans ses vraies limites et remise en sa voie, comment aurait-on pu songer à la restauration d'une science positive de la foi ? Mais l'application duremède était d'autant plus épineuse, que le remède était plus difficile à trouver.
La révélation ne présentait pas sur ce terrain des vérités assez nombreuses comme fondement, afin qu'on pût facilement s'y appuyer pour sauver dans cet immense déluge ce qui était à sauver, et pour songer, après l'écoulement des eaux, à une réédification solide de la philosophie. Malgré ces obstacles, saint Thomas écouta l'appel de Dieu et se mit à l'œuvre ; il renversa toutes les erreurs rationnelles, et, sur les ruines de la sagesse des Juifs et des Arabes, il reconstruisit pour toujours la philosophie chrétienne. Car, en faisant de nouveau reconnaître la supériorité de la foi sur la science naturelle, il a pu rétablir la vérité révélée comme une règle d'investigation pour cette même science, comme une pierre de touche infaillible pour juger ses résultats et comme un moyen de préciser avec certitude tout écart que pourrait faire la science en dehors de la vérité.
Mais la liberté et la dignité de la science ne
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ilfsaiont-elles pas être amoindries par cette manière de procéder ? Non, au contraire : ce n'est qu'ainsi que la science pouvait parvenir à une exacte connaissance de ses capacités et des limites ([u'elle ne devait pas franchir, mais dans lesquelles il lui était permis de se mouvoir en toute liberté, >ians crainte de tomber dans l'erreur *.
Si nous réfléchissons à quelles aberrations était descendue la philosophie des stagyrites avant Thomas d'Aquin, mais aussi avec quelle clarté et avec quelle précision il mit cette même philosophie au service de la vérité, nous sommes obligés de déclarer hautement que Thomas a bien mérité de la science humaine.
Il est vrai que les hommes ne lui en furent pas reconnaissants ; il n'obtint même pas la gratitude de ceux qui avaient le plus à se réjouir des services qu'il rendait aussi bien à la foi qu'à la raison humaine. Mais l'ingratitude n'amoindrit pas les bienfaits, et la vérité des principes dont il était le propagateur ne souffrit aucun préjudice de ce qu'elle ne fut pas toujours et partout reconnue et admise.
l. Voir le bref de S. S. Pie IX à l'archevêciue de Munich, en date du 21 décembre 18G3.
Tout cela posé, nous devons dire que les deux œuvres précitées de saint Thomas furent les plus importantes de sa vie entière. Les deux maux auxquels il porta remède par ces travaux étaient d'une nature bien plus dangereuse que tous les autres qui sévissaient à la fois et à la même époque. En effet, par le triomphe sur les deux ennemis intérieurs, la destruction de la foi et l'insubordination de la raison, qui firent tant de ravages dans la maison du Seigneur, on arrivait logiquement au triomphe des ennemis extérieurs, qui puisaient leur audace et leur force précisément dans les maux dont l'Eglise souffrait intérieurement. Aussi les hérétiques furent-ils déjà vaincus par cela seul que la science sacrée et la vie religieuse se trouvaient de nouveau rétablies dans toute leur pureté. Voilà pourquoi saint Thomas eut le mérite insigne d'avoir renversé les partis hérétiques de son temps, sans avoir directement engagé de controverses avec eux. Un homme d'un esprit aussi vaste et d'une pénétration aussi profonde n'était pas fait, comme d'autres polémistes, pour prendre une à une chaque proposition de ses adversaires et la renverser. Il ne saisit jamais une question sans la traiter depuis sa pre-
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niièro prémisse et à travers toutes ses conséquonces jusqu'à la dernière conclusion. La réfutation (F une erreur pouvait à peine lui fournirl'occasion , mais ne devint jamais le motif d'un écrit. Quand il prit la plume, ce n'était que pour exposer et démontrer la vérité et toute la vérité : do cette manière il renversait du même coup toutes les erreurs.
Il en fut ainsi quand son saint confrère Raymond de Pennafort, animé d'un zèle ardent pour la conversion des infidèles de l'Espagne, le pria d'écrire un livre dans lequel il dissiperait d'une part les ténèbres dans lesquels ils erraient et de l'autre il les éclairerait en faisant luire à leurs yeux la lumière de la foi. Le maître obtempéra à l'humble prière de son père spirituel et composa cette Somme que l'on connaît sous le titre de Simima contra gentiles, œuvre qui, dans son genre, n'eut jamais son égale ^ En effet, il n'y a rien de pareil dans la littérature apologétique, parce que cette Som.me va, dans ce qu'elle embrasse, bien au delà des limites de ce qu'on a coutume d'appeler une apologie et elle est devenue,
(1) Petrus Marsilius, dans de Rubeis, préf., §l(Venet., X\'III, p. IV). — Voir l'apendice n» 1 à la fin du livre.
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par son contenu, une esquisse complète de toute la doctrine chrétienne.
Il n'y a que l'opuscule dirigé particulièrement contre les erreurs des Grecs et quelques autres petits traités qui fassent exception. Dans ces derniers écrits, entrepris par ordre et dans un but déterminé, il se borne simplement à une courte explication et à la réfutation des erreurs qui se présentaient dans la question.