LIVRE DEUXIÈME
Albert dominicain. — Il entre au couvent de Saint-Nicolas, près de Bologne. — De l'extension extraordinaire de Tcéuvre de saint Dominique. — De la vie des universités italiennes au moyen âge. — L'université de Bologne. — Du mouvement théologique au xiii'' siècle. — La théodicée de PlatoD et la théodicée d'Aristote. — Pourquoi le moyen âge penchat-il vers Aristote? — Albert le Grand quitte l'Italie et se dirige sur Cologne, à travers l'Allemagne, sa patrie.
L'homme qui vient de se résoudre à un grand parti, ses intérêts matériels seraient-ils seuls engagés, ne foule point la terre du même pas qu'avant d'être sorti d'indécision. Le front penché se redresse ; l'intelligence s'applaudit, et, de ses profondeurs satisfaites, se projette une lueur jusque sur le visage. Je ne sais quoi de net et de solennel s'imprime soudain aux gestes, à la démarche, à la parole. C'est que vouloir* c'est deux fois vivre, et vivre avec inten-
site, c'est régner. L'homme qui n'hésite plus acquiert par cela même, dans sa sphère étroite et toute proportion gardée, un peu du superbe aplomb de Moïse rapportant les tables de la loi du Sinaï. Arrière les nuages : une idée. Plus de détours : la ligne droite. Au lieu du pour et du contre : un rayon. Et comme les énergies qu'on pensait endormies, dispersées , épuisées , à peine leur a-t-on présenté clairement un but, se rassemblent, se ravivent, se fécondent autour de cette cime, tout heureuses qu'on leur dise : Allons! La résolution semble-t-elle toucher à nos intérêts éternels, doit-elle influer sur toute la vie et peut-être même peser sur l'autre, alors elle ne produit plus seulement une réaction, elle nous transforme comme une révolution change un pays. Sollicitées par un impérieux appel, les forces en réserve qui se dérobaient tout à l'heure, errantes, confusément refoulées dans les régions inférieures de l'être, remontent, se décuplent aussitôt comme par miracle et apportent une valeur, une spontanéité nouvelles aux facultés mises en branle. Tout mouvement intérieur généreux précipite encore au sein de son auteur un flot de munificences imprévues, la paix, l'espoir, les joies calmes, une sorte de confiance à part, et la possession de la vérité tout entière doit receler, en effet, d'incomparables délices, si
la rencontre quelquefois passagère de n'importe quelle certitude morale apporte de telles aises et commoditez plénières à l'esprit. Telle est la loi générale. Nous ne pensons point qu'Albert le Grand y ait échappé. Lorsqu'il entra en religion, nul doute qu'il ne se soit senti envahir par cette allègre quiétude qui suit de près tout libre accomplissement d'un dessein magnanime et raisonnable, et qu'en portant les yeux vers l'avenir il n'ait vu s'ouvrir devant lui un champ tout nouveau d'activité. Qui sait? La nature que jusque-là il avait aimée, étudiée, uniquement pour elle-même, lui apparut peut-être désormais sous une autre face, car on a pu s'assurer que les objets qui frappent les sens suivent un peu le sort de nos idées : se modifient-elles, ils changent d'aspect. Quelque hardie que puisse d'ailleurs sembler la conjecture en un sujet si délicat, quelle que soit la difficulté de contrôler à distance ce qu'une piété banale appelle négligemment une vocation, il sera toutefois permis de remarquer qu'Albert de Bollstadt, âgé vers cette époque d'environ trente ans, dans la verte maturité de son jugement, d'un tempérament austère et d'habitudes fermes, ayant déjà beaucoup réfléchi, beaucoup cherché, éminemment apte à conclure, fit tout simplement choix du meilleur état de vie, le plus conforme à ses nobles et studieux penchants, en revêtant au
xiii^ siècle l'habit de moine. La bure, en ce temps-là, abrita quelquefois l'indépendance ou la soutînt. Les biographes exaltent, selon l'invariable usage des panégyristes des saints, le mérite qu'il eut d'abandonner pour le froc et la solitude du cloître une fastueuse existence, des palais de marbre {Palaste von Marmor)j les jeux et les ris\ Ils oublient trop, cette fois encore, le caractère du personnage, sa gravité native, ses goûts simples et surtout te par&it mépris qu'inspire à toute nature élevée le vain attirail dont ils font un pompeux étalage. Quand on a le bonheur et l'honneur d'apercevoir Dieu, au bout de n'importe quel chemin, est-ce donc un si dur sacrifice d'y marcher, serait-ce sur son propre cœur? Non certes; et je voudrais bien savoir quel mortel favorisé d'un tel spectacle pourrait seulement en détourner la vue. Le tout est de pouvoir se le donner, du moins se le promettre, et, loin de regretter et de mettre seulement en balance mille douceurs auxquelles il suffit d'avoir goûté pour n'y vouloir revenir jamais, il est infi-
1. « ... Aus dem reiclien Studierenden, der schon durch seine Wissenchaft glanzte, der in vornehmer Tracht so manche lahre durch die Strassen Padouas gegangen, der in einem Palasle von Marmor iîi Fûlle gelebt, war jetzt ein armer Monch gevvorden...» — D"* Sighart, Alberlus MagnuSj p. 21. — Ennen, Albert der Grosse, ein Lebensbild. Koln, 1856, p. 16.
niment probable qu'Albert , cheminant vers Bologne avec Jourdain de Saxe, se félicitait, en toute placidité d'âme, le long de là route, d'avoir enfin trouvé dans l'Ordre qui attirait alors à lui les plus vaillants citoyens de l'univers le. milieu le plus favorable au développement de son génie.
Au moment où le néophyte qu'on appellera bientôt le docteur universel allait frapper à la porte du couvent de Saint- Nicolas de Bologne, l'Institut dés frères prêcheurs traversait, lui aussi, une crise solennelle. L'Ordre venait de perdre son chef, et, comme cela arrive toujours lorsqu'une œuvre n'est point bâtie sur le sable, mais s'appuie, au contraire, ne serait-ce que par une de ses assises, sur le sentiment net et précis des besoins ou des passions d'une époque, quand elle se produit en un mot en pleine actualité , la maison spirituelle de saint Dominique avait pris en très-peu de temps des proportions immenses. Laissons donc, tout à sa guise, le fils des Bollstadt, nouvelle et puissante recrue qui présage l'apparition de saint Thomas, secouer la poussière de ses pieds sur la dalle de ce cloître qui vit Dominique expirer sur un sac de laine; laissons frère Jourdain l'introduire , le faire asseoir au milieu de sa famille d'adoption émue, respectueuse, un peu ébahie peutêtre; passons vite devant ce tableau qui se trace de
lui-même aux yeux : voyez plutôt ces têtes curieuses de novices qui se penchent, ces mains jointes, ces sourires, ces rides illuminées des vieux religieux, tous ces empressements fraternels autour du nouveau venu qu'ont connu les monastères du moyen âge; perçons les murs du couvent de Saint-Nicolas et mesurons le progrès de l'édifice auquel Albert le Grand apporte, sans y penser, sa coli "^ *.
Une réflexion générale avant d'entrer dans le détail. Je ne sais si les succès de saint Dominique et
•1 . Tant de lumières et de vertus sont sorties de l'Ordre de Saint- Dominique au xin*' siècle, que je ne m'étonne point que quelqu'un ait tente de relever sa maison à l'époque où nous vivons. Le dessein était hardi. Jamais mains plus pures ne se sont égarées sur des ruines. On a pris cependant peine inutile, comme chacun peut s'en assurer, comme surtout le prouvera l'avenir. Autres temps, autres formes de dévouement. La société actuelle, plus saturée qu'elle ne le croit des idées chrétiennes, justement parce qu'elles sont entrées dans son tempérament et ses habitudes, ne les salue plus sous le froc, leur costume suranné. Une robe do laine blanche passe aujourd'hui dans la rue sans opprobre , mais sans effet. C'est la livrée fanée d'une grande idée qui n'a plus que faire d'un uniforme. Pourquoi s'obstiner, quand on peut faire du bien en bonne prose, à paraître toujours en vers? L'âge héroïque est passé; en le ressuscitant sans motif on court risque de n'être plus entendu, surtout du peuple. Si vous voulezservir aujourd'hui la bonne cause, ne vous rasez plus la tête, fondez plutôt un journal, écrivez, parlez, niôlez-vous à la vie pratique... Aucun homme de la valeur de Dominique ne se fera plus dominicain.
de saint François , très-restreints , très-modesles en comparaison de la conquête du monde païen par les premiers apôtres, extrêmement importants comme résultat, car ils ont modifié la physionomie du christianisme, ne doivent point paraître plus extraordinaires. « La chose qu'on appelle maintenant religion chrétienne, a dit saint Augustin, existait chez les anciens et n'a jama^r i^sé d'exister depuis l'origine du genre humain, jusque ce que Jésus-Christ lui-même étant venu dans la chair, on a commencé d'appeler religion chrétienne la vraie religion qui existait auparavant ^ » Sans rabaisser le moins du monde la victoire des apôtres, on doit observer cependant qu'elle était prévue ; le vieux mondé "Pês attendait; ils accomplissaient une mission; ils apportaient le Dieu inconnu sous les plis de leur manteau. Quelle sublime réclame que les martyrs livrés aux bêtes dans les cirques! Quel fond de galerie mieux disposé pour faire ressortir les pures clartés de l'Evangile que les turpitudes des derniers Césars ! Quelle mise en scène naturelle que les interrogatoires des chrétiens devant le peuple, juge et maître souverain ! Que si l'on tient compte des temps et des lieux et si l'on rapproche la conversion des Gentils du mouve-