‹ Albert le Grand: l'ancien monde devant le nouveauChapitre 33 sur 77 · Montaigne, Essais, t. ], p. â43, édit. de mdclxix · texte numérisé non relu

Montaigne, Essais, t. ], p. â43, édit. de mdclxix

1?G ALBEKT LE GRAND.

mais, éventez et nasillant dans l'eau de pluie, rissolez ou souffletez par l'inclémence de Phœbus ou d'Éole...

NEGO, DISTINGLO.

On peut, du reste, à l'aide d'indications glanées çà et là, sans toutefois négliger le point de vue intellectuel — nous prendrons le soin de rappeler tout à l'heure de quelles sortes de matières il y était traité — et pour satisfaire aux archéologues, aux curieux, essayer de donner un aperçu de l'aspect matériel sui generis que dut offrir une classe de théologie au \uf siècle. Qu'on imagine donc une salle basse, un carré long ; au milieu d'un des plus petits côtés du carré, la porte d'entrée; puis, en face de la porte, à égale distance des deux angles, une chaire de forme particulière, très -profonde et très-haute. Cette chaire éveille à la fois l'idée d'un trône et d'une de ces chaises moitié siège, moitié prison, où l'on enferme encore quelquefois les enfants, dans les campagnes. Tomber en avant, ils ne le peuvent, les pauvres petits : une sorte de barrière fixe les maintient et les retient; marcher et se mouvoir à leur aise, ils ne le sauraient point non plus : la machine roulante et pesante les protège et les suit , comme plus tard les guidera, les embarrassera peut-être le regard, la consigne ou la menace du maître ou du pédagogue. Le meuble en question pouvait contenir deux per-

sonnes, le docteur, raspirant au gracie de licence. Le premier, le docteur, dominait le public et, bien entendu , son disciple ; le second , le futur docteur, assis aux pieds du magisler^ prenait des notes ou feuilletait les livres de la loi sur une tablette *. Que faisait le docteur? Le docteur expliquait le texte, qu'il chargeait aussi son subordonné de développer. Quelquefois encore une question subtile étant mise sur le tapis, il lui laissait engager l'argumentation avec un des simples écoliers, quitte à intervenir, en temps et lieu, dans le débat. Il s'interposait alors entre les deux champions , à la façon- de ces prévôts d'armes qui, dans les duels entre Biirschen de Bonn ou d'Heidelberg, parent les coups de pointe illicites ou trop dangereux. Nul ne pouvait enseigner la théologie à moins de l'avoir étudiée pendant huit années

1 . Pour cette description d'wie chaire de théologie au moyen âge nous avons eu recours d'abord à nos souvenirs de voyage, puis aux excellentes indications du D"^Sighart. (V. AlbertusMa- GNDS, Sein Lehen und seine Wissenschaft.) A Ratisbonne, dans l'aile d'un bâtiment qui faisait autrefois partie du couvent des frères prêcheurs, on montre une salle qu'on appelle la salle Alberline, et où, paraît-il, Albert le Grand aurait solennellement enseigné la théologie. Dans cette salle se voit une sorte de trône en bois sculpté, avec les figures de saint Vincent Ferrier, d'Albert le Grand et de saint Thomas grossièrement tracées sur les planches de chêne. On en a pris le dessin au crayon, et on le reproduit ici à la plume.

consécutives, et de compter au moins trente-cinq ans révolus ^ «... Comme les livres coûtoient beaucoup à écrire et que la gravure n'étoit point usitée comme à présent 5 rapporte judicieusement un vieil auteur, il y avoit sur les murs des peaux étendues, sur les unes desquelles étoit représenté, en forme d'arbres , le catalogue des vertus et des vices. Pierre de Poitiers , chancelier de Notre - Dame de Paris, est loué dans un nécrologe pour avoir inventé ces espèces d'estampes à l'usage des pauvres étudians *... »

Les étudiants en théologie se partageaient en deux grandes catégories distinctes : les Biblici^ les Bibliers, surnommés les Practici^ les Pratiques, lesquels se bornaient sagement à méditer devant la lettre, Hsaient, relisaient, soulignaient, n'inventaient point, et ne se livraient que fort rarement aux divagations spéculatives; les Sententiarii ^ les Sententieux, ou, si l'on veut, les Theorelici^ les Théori-

1. V. du Boullay, t. III, p. 81. « Ward denMagistern einebestimmle Kleidung vorgeschrieben. » — Raumer, t. VI, Hohenslaufen, p. 502.

2. Gonsult. l'abbé Lebœuf, cité par YHist. littér., xiii* siècle, p. 488. L'abbé Lebœuf ne fait d'ailleurs que traduire le chroniqueur Albéric : « Petrus Pictavinus, cancellarius Parisiorum, excogitavit arbores historiarum Vcteris Testamenti in pellibus dcpingere. » Albéric, p. 442.

ques, gens moins timides. Ces derniers commentaient le plus doctement , le plus témérairement , le plus subtilement possible % les Sentences de Pierre Lombard, découpaient les matières théologiques par chapitres et par articles et appliquaient irrévérencieusement les procédés de l'analyse à Celui dont jamais aucun art ne saisira ni ne détaillera les perfections , ne précisera , ne rendra palpable ni même compréhensible Tinconcevable, Timmatérielle beauté, ne limitera non plus l'étendue ni ne cataloguera les attributs, Celui qui se donne aux cœurs simples, Dieu *. Un mot, en passant, du livre des Sentences

4 . Opusculum magnœ suhtiliiaiis, tel est Téloge que décerne Pierre deGand au commentaire de saint Bonaventure sur les Sentences, (Henricus de Gandavo, De illusl. Ecoles, scripl.) Saint Bonaventure est cependant le seul de tous les théologiens du xin* siècle, il faut lui rendre cette justice, qui ait mêlé un peu de grâce et de suavité à Taridité fastidieuse des argumentations, des distinctions et des controverses. On pourrait dire de son œuvre que le miel de saint François d'Assise y corrige çà et là l'acidité du vinaigre scolaslique.

2. « Scholastici nostri aut nolunt aut nesciunt modum congruum in discendo servare; et idcirco multos studentes, paucos sapienles invenimus. » Hugo de Saint-Victor, Oper,, 111, 7. — V. Bulaeus, t. II, p. U3.

Dans un pamphlet du xiu' siècle, sorte de protestation contre la direction déplorable que prenait dès lors le haut enseignement, on lit ces vers latins qui certes ne manquent ni de bon sens ni de mérite, et qui prouvent une fois de plus que jamais, en aucun

lîm ALBKRÏ LE GRAND.

de Pierre Lombard, sorte de recueil, jadis fameux,

des opinions des Pères de l'Eglise sur mille questions quodlibétiques^ sur les vérités de dogme ou de tradition , ou plutôt sorte de tremplin indéfiniment élastique sur lequel ne recula devant aucun étalage d'équilibre périlleux et de souplesse la brillante école des théoriques. L'ouvrage de Pierre Lombard se divise en quatre parties. Il y est naturellement traité dans la première de Dieu, cause de toutes choses, et de la sainte Trinité. Dans la seconde on considère surtout la création, on s'étend sur les rapports journaliers du monde visible avec le monde invisible, et particulièrement sur ceux de l'homme, roi de la création, avec l'éternel principe. Pierre Lombard expose ensuite l'ensemble des décisions dites obligatoires sur la rédemption, sur la foi, sur l'espérance et la charité , sur les sept dons du Saint-Esprit, sur les différentes espèces de vertus, sur les variétés innombrables du genre péché. Les sacrements défilent enfin protemps , l'absurde ne triompha sans rencontrer quelqu'un qui lui ail dit son fait :

Nonne circa logicam si quis laborabit

Spinas atque tribulos illi genninabit?

In sudore nimio panom manducabit.

Vix tamen hoc illi garnila lingua dabit.

in arcnam logions frustra semcn scrit ,

Nam metendi tempore frnctus nulliis erit , etc., etc.

{W'rUjkt polilical soiigs of England, p. 207.)

cessionnellement , sur le dernier plan , au fond du théâtre, devant le chrétien stupéfait, et la toile se baisse sur les fins dernières.

La ligne de démarcation très-nettement accusée, paraît- il, entre les étudians pratiques et les théoriques subsista, comme de juste, quelque temps entre les maîtres , et les uns prirent ouvertement le titre de Bibliers, les autres celui de Sententieux. Mais, peu à peu, l'esprit de distinction à l'infini et d'investigation sans limites ayant gagné du terrain, l'épithète de théologien à Bible prêta à rire dans les écoles. Vint le jour où l'on tourna le dos avec mépris aux humbles et placides pèlerins, pieusement agenouillés devant le texte, systématiquement attardés devant chaque parole de l'Evangile. Honnis soient les Bibliers ! répétèrent bientôt à l'envi clercs et laïques. Aussi le chœur des théologiens se débattait-il plaisamment, luttait- il avec frénésie devant l'arche, quand Albert le Grand parut. Rome toutepuissante laissait faire et s'applaudissait. Parce qu'à Babel on l'encensait , Rome bénissait triomphalement Babel. Entre les Bibliers et les Sententieux, les Pratiques et les Théoriques , Albert le Grand n'eut donc point à opter : il fut enrôlé parmi les Sententieux, d'office, et, vu ses aptitudes universelles, il sortit aussitôt des rangs. Mais qui sait, s'il ne se

fût point prononcé comme théorique^ en science divine (la théologie s'appelait alors science divine), qui sait si, par la suite, il lui eut été permis de se montrer çà et là pratique en histoire naturelle, éclectique en philosophie? Qui sait s'il ne consentit point volontiers à perdre quelques heures à disputer dans les ténèbres parce qu'il entrevoyait, cet obstacle fran^ chi, la lumière? — Ceux-là mêmes qui servaient Dieu nont point été stables, murmure Job sur son fumier, et Dieu a trouvé du dérèglement jusque dans ses anges ^. — 11 était peut-être inévitable que le religieux courbât la tête devant l'idole officielle pour qu'on laissât passer l'homme, et que le moine achetât de la sorte, un peu cher, il est vrai, le droit d'interroger en paix la nature.

« La raison ne se compose point seulement d'évidences : sa partie la meilleure et la plus grande est obscure et cachée, » a fort raisonnablement dit Sénèque. « La philosophie se compose de choses que tout le monde sait et de choses que personne ne saura jamais, » déclare de son côté Voltaire qui se rencontre ici avec Sénèque, non point du côté de l'esprit, l'esprit, quoiqu'on ait souvent répété le contraire, sert rarement de trait d'union, mais du côté

i. Job, IV, 18.

du bon sens : le- bon sens rapproche et noue en une sorte de faisceau les grands talents de tous les temps, les talents les moins semblables. Cette belle parole de deux philosophes ne s'applique point seulement, ce semble, avec une parfaite justesse à la raison, dont la partie la meilleure demeure, en effets obscure et cacliée; dès que l'on se hasarde à lever les yeux sur le passé , qui se compose encore moins d'évidences que le présent, involontairement, forcément, on s'en souvient. C'est que l'histoire aussi bien que l'intelligence laisse dans l'ombre la moitié de ses faits, et celle-ci pro(Juit même, sans en avoir pleine conscience, la moitié de ses actes. De l'existence hors ligne que nous essayons de recomposer et de présenter sous son vrai jour, séparé que nous sommes des milieux et des mobiles de ses évolutions par une énorme distance, nous n'apercevons assurément que les côtés moins lumineux : sa part la meilleure et la plus grande, avouons-le, nous échappe et nous fuit. Et pourquoi ne pas appuyer sur cet aveu ; pourquoi ne point pousser la franchise jusqu'à laisser percer la pointe des déceptions secrètes? Albert ne salue-t-il pas, au sortir de l'école de Padoue, la plus brillante des universités italiennes, Bologne? Savons-nous de source certaine comment il y pensa, comment il y vécut? Nultement. Voici que les portes du cloître de

Saint-Nicolas viennent de se refermer sur le moine. On peut parvenir encore, à la rigueur, à relever^ à entourer de frais ombrages , à seule fin d'y reposer un instant les regards, la maison préférée de saint Dominique, et s'en aller rêver, par un effort de l'imagination, au pied de ses majestueux portiques. Mais une main invisible ne nous défendra-t-elle point toujours l'accès de la cellule, où, comme en un creuset, s'est élaboré, fondu, dégagé, ce je ne sais quoi de mouvant, de fragile et d'impérissable dont se cornpose le génie? Nous serait-il même donné de franchir le seuil interdit, que nous n'assisterions encore que de très-loin à ce combat, le plus beau spectacle que l'homme puisse cependant s'offrir à lui-même, la lutte de l'âme contre les passions, les étroits embrassements du sentiment et de la raison devant l'idée, la simple notion de Dieu. Qui nous soufflera le dernier, le premier mot de cet admirable drame? Aucune puissance humaine, hélas! Notre lot, à nous autres chercheurs, soupirerait peut-être un classique, sera donc éternellement de sentir à nos talons la morsure de Cerbère , et d'errer le long du Styx et du Léthé, parmi les ombres, sans jamais contempler Minos ! Albert le Grand étudie présentement la science divine j la théologie. Eh bien! pourquoi ne point le suivre jusque sur cette cime ardue? En

avant! ouvrier, courage! On se transporte, en effet, docilement, hardiment, sur les pas du Maître, au milieu des clameurs et des subtilités de l'École ; on soulève, on annote la marge poudreuse des commentaires et des Sommes; on étale sur une chaire gothique d'un côté la Bible, de l'autre les chefsd'œuvre souvent vantés, bien que non moins souvent incompréhensibles, de vingt docteurs réputés naguère irréfragables : quelques gouttes de cette vie originale qu'a possédée chaque siècle tombent çà et là sur le parchemin rafraîchi et les figures que l'on ressuscite. Voilà qui semble fait : E pur se muove! Point du tout. Et le grand homme, aux pieds duquel on agite, on regarde osciller tout un monde, sommeille-t-il pendant qu'on lui rend son auréole; en quel sens agit-il, vers quelle opinion penche -t- il, quelles émotions a-t-il bien éprouvées ; entre tant de fûts de colonne épars, en quelle forme le surprendre; sur quel système a-t-il jeté son dévolu? Encore une fois, sur toutes ces questions, doute, incertitude, mystère*. C'est ainsi qu'en dépit des plus constants efforts, de l'impétueux désir de connaître ou de l'âpre et persévérant labeur, ce qui nous intéresse et nous

1. « A dream which is not ail a dream. « U7i rêve qui n'est point totU à fait un rêve. » — V. Byron, le Rêve. Miscell. poems.

touche particulièrement dans le passé, ce qu'on en pourrait appeler le suc ou la moelle, se dérobe, en fin de compte, à l'analyse, et que, pour nous consoler de cet échec, il ne nous reste plus qu'à contempler les vivants , moins indifférents sans doute, mais non moins impénétrables .que les morts.

Entre les vivants et les morts , il convient peutêtre de placer les anciens : les anciens ne vieilliront jamais. De l'antiquité grecque et romaine coulent à grands flots la jeunesse et la vie. A mesure que nous rentrerons dans la hberté morale, le voile transparent qui l'enveloppe laissera voir chaque jour plus de beautés, et cette aïeule au front sans rides nous apparaît déjà en ce siècle autrement maternelle et riante qu'à nos ancêtres du moyen âge, qu'à nos pères de la Renaissance. Le moyen âge lui a emprunté l'art de raisonner; la Renaissance, le goût et la science du Beau : nous commençons aujourd'hui à converser familièrement avec elle. Pour ne parler ici que du moyen âge, personne n'ignore l'influence sans pareille qu'exerça alors Aristote sur la méthode théologique et sur toute science en général , influence qu'étendit et précisa maint commentaire d'Albert le Grand*. Ce

4. Consulter Jourdain, Mémoire sur les traductions latines d* Aristote. Voir aussi Averroès et VAverroïsme, par M. Benan.

qui semble avoir été moins observé, c'est qu'en réalité l'autorité d'Aristote balança sur bien des points celle de l'Église, et que l'Église, sans précisément céder, après l'avoir à plusieurs reprises frappé d'anathèmes et avoir interdit la lecture de ses œuvres par des excommunications réitérées, de guerre lasse, se l'associa et fit entrer le loup dans la bergerie, dans l'espoir un peu chimérique qu'elle l'emploierait à garder son troupeau*. Après avoir d'abord redouté sa méthode, Rome raisonneuse la lui emprunta, et, ne pouvant parvenir enfin à trouver une manière qui lui fut personnelle, elle eut recours au style du Stagirite, pour exprimer sa pensée. Les exigences de l'œuvre que nous avons entreprise vont nous entraîner bientôt loin des matières sur lesquelles pesa d'une façon toute spéciale l'intellectuelle royauté d'Aristote : de l'universitaire et mystique Italie on va bientôt remonter au nord de l'Europe, en Allemagne, et assister sur un terrain

1. Les prélats de France, par une décision motivée et solennelle, ordonnent de livrer les ouvrages d'Aristote aux flammes et défendent de le lire sous peine d'excommunication. (V. an. 1209. Felib., Hist. de Paris, t. I, p. 251. Hist. littér.j xiii* siècle, Institut.) — Robert de Courçon renouvelle le veto en 1215, et ne fait grâce qu'à la Logique. (V. du Boulay, t. Ilf, p. 82-83.) — Simon de Brie revient une troisième fois à la charge au nom du saintsiége. (Y, Hist, lilL, xiu* siècle.)

198 ALBERT LE ÇRAND.

neuf à des conflits presque exclusivement politiques entre deux majestés, deux ambitions rivales, l'Empereur et le Pape. De l'ordre des idées, qu'on s'attende donc à passer brusquement à l'ordre des faits; de l'enceinte aristocratique et restreinte des classes de théologie, au spectacle des grandes agitations populaires suscitées dans la chrétienté par les proclamations d'un Frédéric II et les brefs d'un Grégoire IX. Mais les idées, elles aussi, n'ont-elles point leur généalogie? On n'aime point à prendre congé d'elles sans s'être édifié sur leur filiation et leurs origines. Pour les guider et les soutenir en théologie, deux modèles, deux types de théodicées — l'une si ailée, si radieuse, si divine que plusieurs bons esprits ne peuvent supporter cette opinion que son auteur n'a point eu connaissance des enseignements de la Genèse, la théodicée de Platon ; l'autre essentiellement rationaliste, sans ailes et sans élan, n'appuyant la preuve de l'existence de Dieu que sur une base syllogistique,la théodicée d'Aristote — se proposaient simultanément avec leurs deux caractères foncièrement opposés à l'esprit inquiet, troublé, des contemporains du docteur universel. Sans balancer, la masse des théologiens catholiques s'est déclarée ouvertement , au moyen âge , pour le système du précepteur d'Alexandre. Sur quelles raisons a rien

PU s'appuyer ce colossal parti pris * ? — Hoc erat demonstrandum, — voilà ce que vous eussiez déjà dû démontrer^ — me crie, ce semble, de sa voix rude et perçante, l'un de ces docteurs inflexibles dont je me persuade quelquefois avoir réellement suivi les cours et transcrit les leçons, là-bas, jadis, dans quelque ruelle obscure de la montagne Sainte-Geneviève, ou sous les arcades du cloître de Saint -Nicolas, tant il est vrai que l'on revit avec les temps qu'on traverse !

«... Platon représente spécialement l'un des deux procédés de la raison humaine, le principal, celui qui monte à Dieu * . » Platon établit d'abord, comme

1 . « Si depuis plus de cinq cents ans nos plus célèbres docteurs rapportent leur éducation philosophique à l'école d'Aristote, il faut se rappeler qite tous les Pères rapportent la leur à l'école de Platon. » V. Thomassin, prœf., t. II, n. X.

2. V. P. Gratry, De la connaissance de DieUy t I, p. It, — Nous venons de citer cet important passage de Thomassin : Si depuis plus de cinq cents ans nos plus célèbres docteurs rapportent leur éducation philosophique à l'école d'AristoU, il faut se rappeler que tous les Pères rapportent la leur à celle de Platon, Nos théologiens catholiques actuels, tout en professant un profond respect pour leurs confrères du moyen âge, n'en ont pas moins complètement abandonné leur méthode et n'usent plus des arguments de l'École. Cela est déjà un progrès. Il ne leur reste plus qu'à se défaire de l'esprit scolastique, ce qui semble plus malaisé. Quoi qu'il en soit, le P. Gra-

point de départ, cette première vérité incontestable , bien autrement solide, selon nous, que la proposition syllogistique la plus serrée, et non point seulement appuyée sur le témoignage individuel, mais mise en lumière par le consentement unanime de tous les peuples, savoir : dans les profondeurs, dans les cimes de notre être, de notre âme, réside un sens, LE SENS DU DIVIN. « Cette partie de l'âme, enseigne textuellement Platon, est celle qui habite la région la plus élevée de nous-mêmes, et qui, par sa parenté céleste, nous élève de la terre et fait de l'homme un fruit du ciel plutôt que de la terre : ce qui est profondément vrai ; car, en ce point où est V origine même

Iry, dans son plus solide et plus considérable ouvrage. De la connaissance de Dieu, ne dissimule point ses tendances : il est bien réellement platonicien. L'auteur des Sources s'agite ici dans le vrai ; il remonte avec une candeur et une humilité parfaites le vieux fleuve où se sont plongés les Pères de l'Église, et par ce seul acte condamne non moins sévèrement que nous les faux pas et les cinq cents ans d'aberration de ses maîtres en science divine. Nous trouver d'accord avec lui sur un point est une trop grande bonne fortune pour que nous ne tentions pas d'en profiter. Aussi, dans notre examen sommaire des deux théodicëes, nous abritons-nous d'autant plus volontiers derrière l'autorité que ce dernier croyant en la théologie s'est acquise aujourd'hui sur un certain public que, par une heureuse inconséquence, felix culpa, il conclut contre la méthode syllogistique, qui fut celle de saint Thomas, et pendant plusieurs siècles celle du commun des docteurs favorisés de Rome et des papes.

de notre âme, là, le divm tient suspendue à lui notre racine, notre principe, et relève V homme entier^. » Mais cette sorte de clef de voûte de l'âme, et nous ne faisons autre chose ici que commenter la doctrine platonicienne, cette clef de voûte a besoin d'être soutenue elle - même par la beauté , la pureté morales, et plus on approche en effet de la perfection , plus l'amour de la vertu et de la justice nous délivre des liens terrestres, plus Dieu alors devient saillant en nous. Se dérober à l'ombre , n'est-ce point déjà voir? Se recueillir, n'est-ce point entendre cette voix qu'étouffent les grossières convoitises et les passions brutales , cette voix qu'entendait distinctement Socrate lorsqu'il parlait de son démon ? Oui , chacun de nous porte au fond de ce qui constitue intimement sa nature , plus ou moins épanoui en des clartés plus ou moins vives, selon son degré d'élévation dans l'esprit, plus ou moins nettement accusé selon la valeur et l'ingénuité de ses élans, le sens de l'Immortel et du Vrai. Et tantôt ce sens gît comme pantelant, obscur et noyé, lorsque nous laissons envahir la région sacrée par les vapeurs de la vie matérielle; tantôt ce sens acquiert par nos généreux

\ . ...TcuTO Jtî çpaijt.6v oÎksIv p.6v rt/ft>v eTr'àxpo), wpo; S'a ttiv èv cùpav&> ou^s'veiav hzh yh^ %à; atptiv à; ovra; çutov eux e-y^iiov, àXX' oùpàviov^ ôpôoTara Xé-y&vri;. — Timée de Platon, 89 et 90.

actes une intensité, une amplitude indéfinies : il peut se faire qu'à force d'avoir repoussé l'absurde et anéanti le vulgaire, l'âme, vivant sanctuaire, ne recèle plus en définitive que le divin. « Ecoute dam ton fondy reprend à son tour le grand Bossuet : écoute à l'endroit où la vérité se fait entendre^ où se recueillent les pures et simples idées. )> L'évêque de Meaux ne semble-t-il pas avoir dérobé le secret de ce langage à la fois philosophique et éloquent à l'un des convives du Banquet ou à l'un des interlocuteurs du Timée? Mais, de grâce, ne nous laissons point distraire par les imitations, les amplifications modernes €n face de l'original antique. « Il y a dans l'âme, ajoute Platon dans la République ^ en développant et parachevant l'exposition de sa théodicée, des qualités que l'on obtient par l'exercice et l'habitude, absolument comme le corps se donne par l'exercice certaines forces et certaines aptitudes. Mais ce en quoi la raison montre son origine divine et prouve qu'elle vient de plus haut que nouSy c'est en ce qu'elle ne perd jamais sa force, mais devient utile ou nuisible SELON LE SENS où NOUS LA DIRIGEONS*... Dégagez les âmes de ces lourdes masses attachées aux plaisirs de la table et aux voluptés du même ordre ; ôtez

r Platon, De republica, 518, E.

ce poids qui déprime le regard de Vesprit vers tout ce qui est bas. Au^ssitôl et dans la même âme^ le regard^ rendu libre^ se tourne vers ce qui est et y voit clair aussi bien qu'il y voit présentement dans tout ce qui l'occupe ^ »

Rien n'est donc plus certain, au dire de Platon, l'âme possède en puissance, ou, si l'on veut encore , à l'état latent, la notion de Dieu. Cette conscience innée, indéfiniment extensible, du Bien et du Beau suprêmes serait ainsi non pas seulement le soutien et l'aliment journaliers de notre être, mais elle en est comme la racine et l'impérissable fondement, et cette sorte de conscience à part deviendrait enfin susceptible — pour peu que nous ne transgressions point la loi morale, que nous nous dégagions de plus en plus des obstacles intermédiaires et que nous nous fécondions, si l'on peut parler ainsi, par la pratique de tout ce qui semble honnête et noble , par l'élimination du mal et de l'injuste — de sentir,

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