DE CONCEVOIR PROGRESSIVEMENT DANS L'ÉVIDENCE ET
DANS l'amour. Mais si Vâme se dégage en Dieu et se meut en lui par ce seul fait qu'elle s'épure et le cherche, l'intelligence ne parviendra pas moins sûrement à lui par le moyen de la dialectique. La
•I. Platon, De republica, 519, B.
marche de la dialectique platonicienne « consiste à ne point s'arrêter jusqu'à ce qu'on soit parvenu à l'Etre même, au souverain Bien qui est\ » Or voici sous quels auspices, par quelles inductions magistrales elle procède. Attendu que tout objet sensible reproduit une idée du Créateur ; attendu encore , toujours selon Platon, que toutes les idées sont en Dieu, que Dieu les contemple et qu'il a construit le monde d'après ces idées « afin que le monde soit aussi sembla^ ble que possible au vivant intelligible et parfait %» tout objet créé doit ramener la raison à Dieu, à la fois centre et mobile de tout ce que contient l'univers.
Peut - être aura - 1 - on saisi , quelque rapide , quelque incomplet et sommaire que soit nécessairement l'aperçu que nous venons de présenter, et bien que nous ayons cru devoir nous imposer, pour arriver droit au but et résumer en peu de mots la plus large des théodicées anciennes, le sacrifice des preuves et des développements, peut-être aurat-on entrevu néanmoins la portée de la doctrine de Platon, les lignes principales de son plan, et même les affinités singulières de sa philosophie avec celle qu'ont professée, par instants, quelques-uns des plus beaux génies du christianisme. Avant la Révélation,
i. V. P. Gratry, De la connaissance de Dieu, t. I, p. 79.
pourquoi ne pas le reconnaître? Platon a positivement coiinu ce Dieu que nous appelons le vrai Dieu. Après lui saint Augustin et Bossuet', dès qu'ils planent, le rencontrent : mais ils ne vont pas plus haut^, Platon, dans sa théodicée, perçoit d'abord ce qui esl^ d'instinct, immédiatement. Son premier mouvement, c'est l'élan de l'âme vers son éternel principe. Dès que l'âme le salue, c'est qu'elle le retrouve, ce principe, en elle; elle s'en applaudit, elle triomphe, elle renaît. Par son second mouvement Platon en arrive à déployer presque simultanément et parallèlement les ressources de l'intelligence : l'intelligence lui apporte ainsi lentement , méthodiquement, la contreépreuve d'un résultat, si ce n'est obtenu, au moins victorieusement entrevu. Il eût suffi, ce semble, pour peu que nos théologiens orthodoxes eussent bien voulu se dépouiller de tout orgueil et de toute étroitesse, il eût suffi qu'ils méditassent sans arrière-pensée devant les données d'une théodicée si merveilleusement en équilibre, pour qu'ils ne se crussent point condamnés à choisir entre ces deux fameuses propositions, toutes deux sans issue, dès qu'on les accepte
\ . Plalonici de Deo vero seiiserunt quod rerum creatarum sit effeclor, etiumencognoscendarum et bonum agendarum.— Saint Augustin, De civitate Dei, p. 220. — C'est du reste l'opinion générale des Pères que Platon a connu le vrai Dieu,
206 ALBKirr LE GRAND.
sans réserve : Est-ce la Foi qui doit précéder l'InteU ligence? — Est-ce r Intelligence qui doit précéder la Foi? Avec Platon, l'âme et la raison, loin de se fuir et de se défier réciproquement, en coupant ainsi l'homme en deux parts, se rencontrent, en effet, se consultent et se portent mutuellement secours. Ce sens du divin auquel Platon en appelle sans cesse, sans toutefois négliger la dialectique, mais, si je ne me trompe, c'est bien là la foi, Fides quœrens *Intellectum^ et la dialectique, c'est l'instrument de l'intelligence , Intellectus quœrens Fidem , qui ne forme point encore la conviction, mais qui l'appelle. Quoi de plus pondéré, de plus satisfaisant au fond que ce système? Voilà justement pourquoi il ne put point être adopté par l'Ecole, et dut infailliblement déplaire en haut lieu, dans les régions théocratiques. Au moyen âge, temps d'affirmation acerbe et absolue, triste époque qui vit le prêtre oublier son mandat ou plutôt son caractère, et réclamer dogmatiquement l'omnipotence spirituelle et temporelle, vous souvient-il comment on entendait le mot foi dans les lieux où se professait la théologie? Loin de chercher quels peuvent être ses rapports philosophiques avec le sens du divine, l'exégèse orthodoxe ne la regarde plus que comme le terme contraire à cet autre terme, hérésie; et par cela même elle se détourne de l'âme
OÙ Dieu réellement réside, et elle ne le contemple plus que dans le texte matériel, où il n'est pas. Or, dès que l'on soumet l'âme à la lettre^ d'une part, insensiblement le sens du divin se retire, s'atténue, s'évanouit, car on le méconnaît et l'insulte; d'autre part, l'intelligence, ne retrouvant plus au centre son point de ralliement naturel, immédiatement s'égare au sein de mille subtilités, qui l'encombrent sans la nourrir, et l'ébloirissent sans l'éclairer.
On raconte de saint Thomas que, se trouvant un jour à la table de saint Louis , lequel lui pointait grand respect^ I'Ange de l^Ecole cessa tout à coup de toucher aux mets qu'on lui présentait et que, frappant du poing la table, il s'écria : Je viens de trouver un argument invincible contre les manichéens^ l L'argument a pu vous paraître invincible, ô docteur, mais le sainct roy qui ne l'avait ni cherché, ni trouvé, mais qui priait dévotement, était, ce semble, dans le vrai plus que vous. Il s'agit bien, depuis l'ère nouvelle, ô docteur, de terrasser et de confondre les manichéens, qui demain n'existeront plus, ni même ceux qui le seraient aujourd'hui sans le savoir! Sous prétexte de créer l'unité factice, craignez
1. V. Rohrbacher, Histoire de V Église calhoL, t. XVIJI, p. 503.
d'attiser la révolte ou de produire rindifférence *. Que ne nous efforçons- nous au contraire, loin d'attenter aux droits de l'esprit et de disputer sur les mots, de développer au fond de nous-mêmes et de chacun de ceux qui nous entendent ce sens du divin, que ne sauraient en réalité détruire, mais aussi que n'affineront, que n'accroîtront jamais les plus déliés arguments, les interprétations les plus savantes, les renvois à la page les plus exacts, les plus impeccables enchaînements de la thèse la plus serrée ! Il était dans le vrai plus que vous, et par conséquent plus près de Dieu, ce précurseur de Jésus sans le connaître, qui, sans autre lumière que celle dont parle saint Jean au début de son Evangile, lumière qui illumine tout homme lorsqu'il vient dans ce monde, sans autre guide que sa foi , celle-là que ne fixaient ni ne limitaient les vaines décisions d'aucune autorité, non plus que tel ou tel passage plus ou moins sérieusement traduit d'aucune Bible, a bien pu prononcer d'inspiration ces magnifiques, conciliantes et vraiment chrétiennes paroles : « L'homme qui, par Vamour de la vérité, travaille surtout à développer en lui le sens de l'immatériel et du divin, celui-là nécessairement
i. Les deux résultats sont obtenus : la révolte^ ce fut la Réforme; l'indifférence^ c'est Tétat actuel.
atteindra V immortalité autant que la nature humaine en est capable; et puisqu'il n'a cultivé en lui que le divin et qu'il a nourri dans son âme l'esprit divin qui y réside, il doit aller à la souveraine félicité... Toute vie s'alimente par son aliment propre et par le mouvement qui lui convient. Mais le divin qui est en nous a pour naturels mouvements les pensées et les mouvements universels. Ce sont là les mouvements et les pensées sur lesquels tous les hommes devraient se régler : tous devraient travailler à corriger en eux, par la contemplation de l'harmonie et du mouvement du tout, ces mouvements propres et déréglés que la génération a excités au foyer de notre âme, afin que le contemplateur, devenant semblable à l'objet contemplé, reprtt sa première nature, et, par cette divine ressemblance, devînt propre à posséder enfin la vie parfaite que Dieu présente aux hommes et pour le temps présent et pour Tétemité ^ »
i . Platon , Timée, 90. V. P. Gratry, De la connaissance de Dieu, 1. 1, p. 93. — a S'il fallait citer entre toutes les littératures le chef-d'œuvre de l'art de composer et d'écrire, je ne serais point éloigné de nommer le Banquet, » a dit quelque part M. de Rémusat. Cette opinion de l'auteur ù'Abélard est aussi la nôtre et nous inclinons à penser que Platon fut peut-être le premier des écrivains grecs. Tenter de faire passer les beautés de son art de dire en notre langue semble donc une entreprise (/'t^n grand dessein, propre entre toutes à donner la mesure des talents. Un philosophant de bonne volonté, mais médiocre, un écrivain qui n'a point I. 14
Devant ces fragments de la sagesse antique, le premier moment de surprise et d'admiration passé, cette proposition-ci , conforme du reste au sentiment général des Pères, ne paraîtra peut-être plus trop hasardée, même aux profanes : F Académie de Platon fut comme le vestibule de l'Église *. Pourquoi donc, depuis des siècles, la théologie catholique a- 1- elle délaissé Platon * ?
Génie d'abstraction et d'analyse plus que d'induction , d'une curiosité méticuleuse et tendue, philosophe plus enclin à considérer attentivement le jeu des ombres dans la caverne qu'à remonter du spec-
encore trouvé sa forme, devront nécessairement échouer. La paraphrase que nous venons de donner telle quelle de quelques passages de la République et du Timée est défectueuse , surtout en ce sens , que le théologien auquel il a bien fallu s'adresser, sunt ravinantes... s'est évidemment plus appliqué à faire paraître Platon chrétien qu'à conserver au modèle la grâce, la noblesse et la franchise attiques. Mais nous avons peut-être eu nos raisons pour citer en ce lieu le père Gratry, les mêmes qui nous engageront un peu plus loin, à propos des questions intéressant le pouvoir temporel et spirituel des papes, à nous effacer, çà et là, derrière Tabbé Rohrbacher.
4, « Academia Platonis ecclesiae velut vestibulum. » Baronius, ap. Thomassin.
2. Si depuis plus de cinq cents ans nos plus célèbres docteurs rapportent leur éducation philosophique à l'école d'Aristote, il faut se rappeler que tous les Pères rapportent la leur à celle de Platon. V. Thomassinj praef., t. II, p. 40, passage déjà cité.
tacle des ombres à la contemplation de la lumière, c'est-à-dire de nos idées et des objets à leur principe, à leur moteur éternel*; rationaliste armé d'une logique conquérante et tenace , n'admettant comme point de départ que la vérité démontrée par les sens, et s'appuyant volontiers sur le monde visible alors même qu'il conclut en métaphysique, Aristote, on ne saurait en vérité trop le répéter, a exercé un empire pour ainsi dire absolu sur le style et la pensée de nos théologiens catholiques , et si nous insistons sur ce point, c'est qu'on doit le considérer apparemment comme l'un des phénomènes les plus bizarres de l'esprit humain et l'une des singularités de son histoire. Comment n'être point surpris , en effet, qu'une doctrine dédaigneuse des pures aspirations de l'âme, et plus soucieuse de jeter l'ancre que d'arriver au port , soit parvenue à s'imposer durant des siècles à l'élite de la chrétienté? Grâce au concours de quelles circonstances ^ anormales a-t-elle bien pu s'implanter, rencontrer même quelque crédit, en plein mysticisme, tandis que dominent ou persuadent ici saint Dominique, là saint François? Entre
4 . Tout le monde a entendu parler de la caverne imaginaire de Platon, où les hommes sont figurés comme des captifs et ne peuvent ainsi préjuger du monde sensible et du monde intelligible que par des ombres ou des échos.
'il2 ALBERT LE GRAND.
le syllogisme et les stigmates , entre les amoureuses effusions d'une charité sans limites et les conclusions implacables d'un raisonnement serré, quel rapport apparent ? Il sera satisfait autant que possible à ces questions, lorsqu'entre les deux théodicées rivales on aura été mis à même de prononcer.
« Les perfections de Dieu sont celles de nos âmes, hasarde Leibniz, moins les bornes qui s'y rencontrent. » Ne pourrait -on point dire aussi bien, à les considérer de haut, qu'Aristote et Platon se valent, sauf la méthode qui diffère? Mais la méthode acquiert en théodicée une si réelle importance qu'il est difficile d'admettre que deux esprits de valeur égale, dont l'un planerait en compagnie du maître qui a défini le Beau ce qui plaît au patricien honnête homme S tandis que l'autre s'attacherait aux pas du philosophe qui conclut de la mobilité des choses imparfaites à l'immobilité du Dieu parfait, puissent parvenir dans le divin au même lieu*. Notre intention n'est point, du reste, d'établir un parallèle entre deux systèmes qui inévitablement devaient se rencon-
1 . « Platon a défini le Beau : ce qui plaît au patricien honnête homme ; c'est un mot superbe, » De Maistre.
2, ... « Quae quidem erat primo duobus, ut dixi, nominibus una. Nihil enim inter Peripateticos et illam veterem Academiam differebat. » Cicéron.
trer face à face, ou plutôt s'avouer d'un commun accord impuissants en certaines régions abruptes où l'esprit, dès qu'il les affronte, s'est déjà dérobé au convenu^. Une seule chose importe ici : préciser, de telle sorte qu'on puisse aisément les distinguer, les procédés familiers à ces deux écoles , le Portique et l'Académie. N'avons-nous point vu Platon à l'œuvre? Laissons - nous maintenant guider par Aristote, le maître d'Albert le Grand , lequel lui-même enseigna
la science divine à saint Thomas, l'Ange de l'Ecole *.
4 , « Aristote arrive aux mômes résultats que Platon : car tous les génies du premier ordre se rencontrent, » V. P. Gratry, Connaissance de Dieu.
2. Une réflexion, puisque l'occasion s'en présente, qui ne pourra que jeter plus de jour sur le rôle qu'Albert le Grand a joué au moyen âge. Théologien, Albert eut tort, selon nous, d'user de la forme scolastique ; mais il a été établi plus haut qu'il ne fui point tout à fait libre d'agir autrement : quelques-unes de ses conclusions en métaphysique , où il se montre platonicien, donnent certain poids à ce sentiment. ( V. Alberti Magni Opéra , Metaphysicorum ; Hauréau, Mémoire sur la philosophie scolastique j art, Albert le Grand,) Sçavant, l'un des titres à coup sûr les plus considérables de notre héros à la reconnaissance et à l'admiration de la postérité, c'est d'avoir commenté V Histoire naturelle d' Aristote et d'avoir appliqué sa méthode aux sciences, méthode excellente, en effet, dès qu'il s'agit des objets sensibles, périlleuse et même funeste dès qu'il s'agit de fa nature et des attributs de Dieu. On aura lieu d'ailleurs de s'en assurer lorsque , au livre du Mouvement scientifique (Albert le Grand, t. II), s'expliquera^ triomphera le docteur universel.
Preuve de l'existence de Dieu , d'après Aris- TOTE. — Tout ce qui est en mouvement est mû par quelque chose. Or les sens montrent que quelque chose se meut, le soleil par exemple. Donc il est mû par quelque autre chose qui le meut. De plus, ou cet autre moteur est en mouvement, ou il est immobile. S'il est immobile , notre assertion est démontrée, savoir : qu'il est nécessaire de poser un moteur immobile, lequel est Dieu. Si, au contraire, il est en mouvement, il est donc mû par quelque autre moteur. Il faut donc, ou bien procéder ainsi à l'infini, ou arriver enfin au moteur immobile... Mais il n'est pas possible d'aller ainsi à l'infini. Donc il faut affirmer l'existence du premier moteur immobile *.
Peut-être plaira -t-il, on se familiarisera de la sorte, sans lui sacrifier trop de temps, avec la méthode scolastique, de voir l'ensemble du raisonnement ci-dessus énoncé, réduit à deux syllogismes ^
1, Quand on lit la paraphrase de la Physique d'Axistote (V. liv. VIII, Suite de la théorie du mouvement, Barthélémy Saint-Hilaire , p. 296-307), le raisonnement semble bien autrement confus. Ici, c'est le commentaire d'Aristote par saint Thomas d'Aquin qui est reproduit. Nous y avons trouvé cet avantage et de résumer ainsi la matière en quelques lignes, et de faire connaître la manière de saint Thomas, l'élève d'Albert, en même temps que celle d'Aristote. «