V. P. Gratry, De la connaissance de Dieu, t. I, p
Premier syllogisme. — Majeure. Tout ce qui est en mouvement est mû par un moteur autre que soi ; en d'autres termes, rien ne se meut soi-même.
Mineure. Or nos yeux nous montrent le fait du mouvement.
Conclusion. Donc il y a quelque autre chose qui meut ce que nous voyons se mouvoir.
Second syllogisme. — Majeure. Il ne peut y avoir une série infinie de moteurs ; en d'autres termes, il ne peut y avoir qu'une série finie de moteurs ; en d'autre^ termes, il y a un premier moteur.
Mineure. Or ce moteur ne serait pas premier moteur s'il était en mouvement , puisqu'il serait alors mû par autre chose. (C'est ce qui résulte de la première majeure.)
Conclusion. Donc il y a un premier moteur immobile. Nous l'appelons Dieu*.
Nul exemple, nulle citation choisie ne saurait, nous le pensons du moins, donner une idée plus claire de la puissance d'argumentation que permet de déployer, des dangers que présente à la fois, en théologie , l'emploi du procédé syllogistique , que la preuve de l'existence de Dieu ainsi reproduite et mise
4. « Les syllogismes. sont réguliers, mais sont-ils. vrais? Qui démontrera ces majeures?» V. P. Gratry, De la cennaissance de Dieu, t. I, p. 151.
en forme. La démonstration en question n'est -elle point à la fois irréprochable et fausse , régulière et de pure imagination • d'aspect solide et insoutenable quant au fond? Grâce à ces quelques lignes juxtaposées en bon ordre , selon des lois strictes, jadis chères à tout un monde de théologiens disparu, chacun, que l'on soit familier ou non avec l'art de raisonner, chacun a pu juger de la sûreté si ce n'est de la valeur de leur méthode, et d'autant mieux que c'est précisément cette forme que le Portique prête à la pensée, ce n'est point la pensée même d'Aristote qui les enchaîne et les séduit. Matérialistes en un sens, ils lui empruntent son instrument, non ses lumières , et ils ne s'en servent que comme d'un outil, instrumentum regni, sans demeurer fidèles à la raison.
Aristote paraît avoir eu parfaitement le sentiment, d'ailleurs, des inconvénients de sa méthode en théodicée , par ce seul fait qu'il se rapproche, dès qu'il s'élève , des franches bien qu'un peu vagues allures de la dialectique platonicienne. Çà et là il se trahit lui-même et il abandonne inopinément le terre-à-terre de la logique rigoureuse et suivie, dès qu'il prétend poser, lui aussi, des conclusions spiritualistes. Du moment que le gouverneur d'Alexandre renonce à s'appuyer sur la matière, le témoignage des sens semble
en réalité laissé de côté. C'est alors, selon nous, que cette intelligence extraordinaire touche à l'apogée de ses plus puissantes facultés. Voici que l'âme subitement s'illumine, et que l'esprit se défait, comme par miracle, des habitudes et des routes convenues. Tout d'un coup, la Foi, le sens du divin l'emportent sur le système : l'homme se recompose à son insu en face du Vrai, du Beau et du Bien. Avant de prendre congé, à la suite de ce trop court entretien, de la plus prodigieuse organisation philosophique qui ait jamais paru, ne serait-il point à propos de rappeler quelques-unes de ces prime -sautières affirmations d'Aristote? Elles ressortent en relief sur les tablettes de l'imperturbable logicien, et le jettent, à la dérobée , pour ainsi dire , de son propre génie , entre les bras de Platon. «... Le Désirable et rintelli" gible meut sans être mû... Il meut comme objet d'amour*... Dès qu'il y a un être qui meut, quoique immobile , et qui est immobile , quoiqu'on acte, cet être n'est point soumis au changement. Ce moteur est donc un être nécessaire , et, en tarit que nécessaire, il est le Bien, il est le Principe. Tel est
LE principe auquel SONT SUSPENDUS LE CIEL ET LA
4. Ktvet ^è £^e. Te éptxTov xal to voystov xivel cù xivo6p.£va, xivet ^è «; Iptoaevcv. — Arist., Métaphys., XII, 7.
NATURE *... Son bonheur est son acte même ^.. »
Aristote a été vingt ans disciple de Platon et il s'en est souvenu'. — Reste à savoir, à présent, comment s'expliquera ce fait d'une singulière importance : la théologie catholique officielle , au moyen âge, s'est séparée de Platon; pourquoi? Rien ne nous autorise à supposer que l'Église renoue jamais
les liens d'une ancienne et glorieuse amitié : l'Eglise demeure encore, à l'heure qu'il est, la cliente du gouverneur d'Alexandre; encore une fois, pourquoi?
1 . ... 'EÇ Toiàunj; àpa àpx'îiî TnpryiTai ô oùpavb; xai r, «puaiç. — Arist., Métaphysique, XII, 7.
2. 'Ewel xai "h "h^w îvep-yeix toutgu. — Arist., Mëlaphys., XU.
3. Après avoir médité sur les mêmes problèmes qui ne devaient pas moins préoccuper que lui Aristote et Platon, Albert et saint Thomas, le philosophe grec Xénophane s'écrie en ces très-beaux vers que nous a conservés Sextus Empiricus : « Il n'est point de mortel qui ait pu voir clair dans ces profondeurs; il n'y en aura pas qui puisse jamais savoir à fond ce que sont les dieux et l'univers dont f essaye de parler. Si quelqu'un par hasard rencontrait un jour la vérité complète, il ne saurait pas lui-même jusquà quel point il la possède, et sur tout cela il n'y a jamais EU QUE VRAISEMBLANCE. » (V. Origines de la philosophie grecque. Œuvres d' Aristote. Traité de la production et de la reproduction, Barthélémy Saint-Hilaire, p. clxv.) — Mille ans et plus nous séparent de Xénsphane : il nous semble toutefois que sa conclusion dernière en théodicée est encore , à tout prendre, la seule raisonnable et que l'aveu que contiennent les très-beaux vers conservés par Sextus Empiricus eût pu être médité avec fruit par lesscolastiques et filii.
« DiSGIPDLUS ADSUM QUI TRES EXCOGITAVï CAUSAS, MAGISTER * I »
« Toute théologie un peu profonde s'appuie nécessairement sur une psychologie , » remarque avec infiniment de justesse l'un des modernes que saluerait le plus volontiers Albert le Grand, s'il revenait en ce monde, car tous deux se sont rencontrés en Aristote et ils pourraient se dire l'un à l'autre : M eo vivimus et sumus. a ... Ce fut la doctrine d'Aristote qui régna durant tout le moyen âge, non pas qu'elle fût la plus vraie , mais parce qu'elle était la plus régulière... La croyance religieuse ne courait aucun danger à ce contact. Les faits étaient parfaitement observés par le philosophe païen : on les lui empruntait. Quant aux doctrines qu'il en avait tirées, on s'en inquiétait peu, et, au besoin, on savait les accommoder avec le dogme * . »
La méthode d'Aristote prévalut, parce qu'elle était la plus régulière. Quant au fond de ses idées, on ne s'en inquiétait que médiocrement. . . Voilà que
4 . <c C'est un spectacle assez surprenant de voir toute la théologie chrétienne déserter le platonisme, qui lui est si conforme, pour adopter la psychologie péripatéticienne dont les conséquences sont si contradictoires à U orthodoxie, » — V. Barthélémy Saint- Hilaire. Œuvres d'Aristote, Traité de l'âme, préface.