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Les anciens, auxquels on peut reprocher, en revanche

Les explications données plus haut sur le monastère de Saint -Nicolas suffisent. Nous savons que Jourdain de Saxe, second supérieur général de l'Ordre des frères prêcheurs, y résidait ; que le couvent était situé hors Bologne , non loin des murs de la cité ; que lorsque Albert vint s'y réfugier, la maison florissait, pour nous servir d'une expression éminemment ecclésiastique : cela signifie qu'elle était abondamment pourvue de moines; nous n'ignorons plus enfin que Saint-Nicolas vivait en parfaite intelligence avec la ville , et qu'entre l'université de Bologne et le camp retranché des frères prêcheurs, c'était , en ces temps lointains, un continuel échange de bons procédés. Les religieux s'en allaient révérencieusement entendre les leçons des maîtres laïques , et les maîtres , d'autre part , ne résistaient point toujours aux allocutions des religieux. La communauté de

de n'avoir point été assez spéciaux, avaient bien plus que nous d'hommes complets, tout à la fois bons capitaines, écrivains, orateurs, administrateurs, philosophes. Rien d'humain n'était étranger à leurs grands hommes. Et quelle est une des causes de notre infériorité vis-à-vis des Grecs et des Romains? Une éducation si murée, si triste, que l'esclave antique n'eût point consenti à se racheter à ce prix de la servitude, si peu propre à former des hommes libres, qu'après sept ou huit années de réclusion, si l'on veut toutefois devenir un homme, il faut secouer ses fers, se recueillir ^ s' affranchir soi-même et se refaire, en un mot, l'àme et l'esprit.

Saint- Nicolas semblait comme illuminée d'ailleurs parles souvenirs tout frais de Dominique, ce qui lui donna pendant de longues années je ne sais quel ascendant, je ne sais quel droit d'aînesse sur les autres communautés dominicaines. La vie qu'on menait en ces parages était pure, austère et studieuse, nous nous le persuadons volontiers. De vieilles histoires confirment le fait : elles y logent toutefois la vertu à de telles enseignes et lui inventent de si bizarres emblèmes qu'on aurait peut-être quelque peine à la reconnaître si Ton n'était prévenu. « Si tu veux le sauver de la tempête, recommande sérieusement un naïf auteur^ va au couvent de Saint-ISlcolas; tu y trouveras Fétable de la pénitence, la crèche de la continence, r herbe de la doctrine, l'âne de la simplicité, le bœuf de la discrétion \ » La question de domicile a-t-elle, du reste, une réelle importance? Une chose est certaine, les objets, la société qui nous entourent n'exercent sur nous qu'une influence relative, car, sous quelque toit, en quelque compagnie que l'on s'arrête, on n'y trouve presque jamais que ce que l'on y apporte. Dans ce monde, et il faut bien l'accepter tel quel, on ne rencontre guère d'autres ressources que celles que l'on se crée par soi-même, et l'on ne sau-

\. Gérard deFrachet, Vie des Frères, liv. ï, cliap. m.

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rait trop se le répéter pour ne point trop se préparer de mécomptes. Plantez votre tente n'importe où, n'ayez nulle crainte, vous serez hébergé selon votre état. Le même champ, si vous y semez le désintéressement et la sagesse, semblera produire à votre ombre ces végétations rares et charmantes : grattez seulement un peu la terre, serait-elle trois fois aspergée d'eau bénite, si l'esprit du mal habite en vous, un démon vous répondra. Les dispositions dans lesquelles Albert le Grand fit profession dans l'asile de prédilection de saint Dominique ne sauraient , ce semble, être discutées. Evidemment, son existence entière le prouve, il accepta de grand cœur ou stoïcjuement, selon qu'il plaît de le considérer comme chrétien ou comme philosophe, cette forme nouvelle de sécurité et de dévouement, l'habit religieux. Qu'importe maintenant la place exacte de sa cellule? Elle n'indique que son parti pris. Pourquoi nous attarder sous les arcades de Saint-Nicolas? Le moine, quelque temps, a veillé, prié sous ces voûtes: Albert le Grand vécut ailleurs,

Padoue, Bologne, Paris! II était écrit, paraît-il, que l'intelligence du docteur universel, avant de devenir elle-même un centre, roulerait, graviterait, en décrivant une sorte de courbe ascendante autour de ces trois sphères superposées. Padoue n'a-

t-elle point recueilli le jeune Teuton au sortir du château de ses pères et ne l'a-t-elle point façonné à la vie commune? L'adolescent a commencé là à s'instruire , à penser : il a ouvert les yeux sur l'Italie, sur Rome, sur le monde, sur Dieu. Dix ans se sont de la sorte écoulés : un sourd travail d'incubation s'est accompli. Albert entre maintenant en religion ; l'étudiant applaudi a quitté l'école de Padoue ; il a revêtu la robe virile en même temps que, la robe de bure , et le voici qui vient consulter les oracles de l'université de Bologne, oracles qui lui rendront bientôt la pareille. Encore six ans de travaux et d'ascension spirituelle , et il aura atteint le faîte d'où il ne devra plus descendre que pour incliner au tombeau. Nos aïeux du pays de France l'entendront, l'acclameront eux aussi, certain jour, sur la montagne Sainte-Geneviève, et l'on s'étonnera, par la suite, de le voir assister immobile à l'un des plus grands démêlés du temps, la dispute^ c'est-à-dire le procès jugé solennellement par le pape, à Anagni, entre l'illustre et prudente université de Paris et les Mendiants qui envahissent ses tribunes. Sous un autre aspect, n'estce point la question toute moderne de la liberté de l'enseignement qui s'agite au xiif siècle, mais d'une façon infiniment plus dramatique que ne le comportent nos mœurs actuelles? Le tribunal devant lequel pa-

reilles causes sont appelées aujourd'hui, ce n'est plus, en eiïet , Anagni, ce n'est plus même le sénat d'un grand empire , c'est en premier et dernier ressort le sens commun. En attendant, puisqu'aussi bien il n'entre point dans notre plan de parcourir les faubourgs à la hâte avant de pénétrer au cœur de la ville, asseyons-nous d'abord sur les bancs de l'université de Bologne. Nous tracerons ensuite, le plus clairement, le plus brièvement possible, en reprenant avec Albert le chemin de son monastère, un aperçu général des études théologiques, qui ne pouvaient manquer d'attirer et de retenir, vu les inclinations dogmatiques de l'époque, un vaste et subtil génie \

1. « Albert le Grand, écrivait, il n'y a point longtemps, dans un ouvrage de philosophie un docteur de la docte Allemagne (D'^Erdmann, Uber die Stellimg deutscher Philosopher, zum Leben)^ Albert fut au moyen âge le Godefroid de Bouillon de la croisade des idées. » La comparaison est bien ambitieuse et bien lourde, et on ne la relate ici qu'afm de s'abriter, tant bien que mal, sous cette grosse phrase ramassée de l'autre côté du Riiin, contre les interruptions légères de quelques Athéniens des bords de la Seine, qui, n'ayant guère entendu parler d'Albert le Grand jusqu'à ce jour, ou ne le connaissant que d'après les quelques lignes que lui consacre Voltaire dans son Dictionnaire philosophique et dans l'Essai sur les mœurs, pourraient penser que l'on prend vraiment un soin superflu en s'attachant avec plus de conscience que de raison aux pas d'un personnage médiocre, d'un pur scolastique. La critique allemande moderne, Humboldt en tête, sauf deux ou trois exceptions, sans s'abandonner au lyrisme

Les libertés municipales des villes d'Italie, leurs traditions classiques, n'ont point laissé que d'exercer une action des plus énergiques sur la formation, le caractère et les constitutions politiques de ses nombreuses universités \ Tandis que dans les autres pays de l'Europe, ces centres plus ou moins importants, plus ou moins riches en facultés^ au sein desquels venaient se grouper la jeunesse et même l'âge viril, ne semblent pouvoir exister, subsister que sur un signe et à l'abri d'une main royale, de par la volonté expresse d'un pape, ou bien encore grâce au concours heureux de certaines circonstances matérielles, lorsque, par exemple, Vécole primitivement adossée • à l'église paroissiale ayant graduellement acquis quelque renom , peu à peu ses salles s'élargissent, les maîtres accourent, et que Vécole ^ atti-

du D*" Erdmann, rend toutefois un hommage unanime à l'esprit d'initiative déployé par Albert le Grand dans les sciences en particulier, et si elle ne se rend point très-nettement compte du rôle qu'il a joué dans la société du moyen âge, du moins semble-t-elle le sous-entendre et le réserver. Circum prœcordia ladit.

\. ... Dann hiess Universitas oder Studitim générale keineswegs eine Anstalt, \\o dieGesammtheit aller Wissenchaften gelelirt werden sollte (vielmehr felilte einigen Universitaten wohl eine ganze Facuitiit); sondern der Name Universitas bedeutete nach romischen Sinne , ein^ Genossenschaft, oder corporatio die sich bei Veranlassung des Lehrens and Lornens unter Lehrern und Scliulern gebildet batte.— Uaumer, t. YI, p. 488; Savigny, t. III.

rant alors les regards, la munificence ou la bénédiction, se réveille un matin avec le grade d'université, du fait de quelque autorité ecclésiastique ou séculière , par cela même rentre aussitôt dans cette loi commune qui veut qu'un titre honorifique ne s'achète que par la dépendance ou la servitude ; — en Italie, au contraire, les universités se produisent, sortent de terre, pour ainsi dire, spontanément, se maintiennent par leur énergie propre, ne relèvent que des institutions à l'ombre desquelles elles éclosent ou de leurs règlements particuliers, et, comme il est aisé de le pressentir, recueillent les bénéfices très-nets d'une situation indépendante : elles pensent comme elles le veulent, vivent comme elles l'entendent, sont enfin des personnes libres et non plus des créatures de la mitre ou del'épéei. Malheureusement la liberté ne se garde pas sans péril et se paye toujours assez cher. Ce que l'on gagne en s'alTranchissant de tout contrôle et de toute entrave, on doit s'attendre à le perdre en repos. Elles furent originales sans doute,

1. ... Insofern als mehre Universitaten, besonders in Italien, nicht aus Dom-und anderen geistlichen Schulen hervorgingen, sondern fast ohne ailes Zuthun von Slaat und Kirclie entstanden, entwicli;elte sich die Eigentliiimliclikeit der Einriclitungen um so scharfer und die Selbstandigkeit ward um so grosser. — Grandung und Wesen der Universitaten.

prime - sautières plus qu'aucune corporation de France ou d'Espagne du même temps, ces vaillantes compagnies de jurisconsultes , de médecins et de lettrés où se conservait un reste de fierté romaine et d'élégance atticiue ; mais l'absence à peu près complète de privilèges, noble conséquence de leur altière individualité , leur organisation républicaine et variable , l'immixtion extrêmement rare de l'autorité dans leurs querelles intestines, laissaient, il faut l'avouer, au sein des académies italiennes porte ouverte aux passions les plus étrangères à celles d'apprendre ou d'enseigner. Avait-on maille à partir, par exemple, avec les podestats ou les municipalités des villes — et les villes, tantôt faibles, tantôt taquines, quoique toujours très-jalouses de posséder une université dans leurs murs, tantôt devenaient les victimes des caprices de leurs clients, tantôt les opprimaient ellesmêmes — les écoliers se trouvaient -ils être plus forts ou plus nombreux que leurs hôtes : ils ne se contentaient point toujours de tirer des conséquences vexatoires d'un raisonnement syllogistique , ils soutenaient quelquefois impunément les plus mauvaises thèses à grands coups de bois vert ou de gantelet. Les bourgeois, par hasard , prenaient-ils le haut du pavé : ils ne se montraient point toujours généreux ni conciliants envers les nourrissons des 31uses, et

ils leur tenaient longtemps le poing sur la gorge. Deux nations en venaient-elles aux mains dans les rues, nulle milice assez bien armée pour oser venir les séparer. Dépourvus, quant à eux, de tout caractère officiel, ne tenant leur mandat ni du trône ni de l'autel , sans émoluments fixes, et, selon le plus ou moins de succès de leurs cours, puisant plus ou moins largement au fond d'une bourse que leur présentaient leurs élèves, les maîtres se trouvaient réellement vis-à-vis de ces derniers dans une position fausse et précaire \ Cette idée que les ministres émérites de la science ou des lettres, passé quarante ou cinquante ans, devraient être exemptés de droit de l'obligation de partir en expédition et de guerroyer, eut quelque peine encore à pénétrer dans la cervelle des Italiens du moyen âge , gens éclairés , si on les compare aux ignorants des nations voisines, peu enclins cependant à sacrifier Mars à Minerve. Athènes n'a-t-elle point représenté d'ailleurs la pi'udente déesse un casque sur le front, une lance dans la main droite? L'Italie d'autrefois conservait religieusement à Minerve ces attributs. Aussi voyons-

'I. Es mangelte an sicheren Anstellungen und Besoldungen; die Lehren sahen sich ganz auf die Einnahmen von ihren Schiilern beschrankt und wurden von ilinen sehr abhangig. — Raumer, t. VI, p. 489.

nous jusque dans la seconde moitié du xiii*" siècle les graves docteurs de Bologne et de Ferrare, ceux-là dispensés, il est vrai, par exception, du soin d'échanger à tout propos le bonnet contre le heaume, contraints néanmoins et continuellement requis, bien que souvent ils ne fussent originaires ni de Bologne ni de Ferrare, de contribuer aux frais généraux d'équipement, ce qui écjuivaut en somme à l'obligation de fournir indéfiniment un soldat, et dut sembler un peu rude à des commentateurs partisans de la maxime antique : cédant arma togœA. Autres particularités qu'il importe de relever, nouvelle matière à noise, à récriminations et à griefs. Pour qu'un enseignement quelconque porte ses fruits, il paraît indispensable, n'est-ce pas, que les professeurs ne se renouvellent point sans cesse, soient tenus d'achever la démonstration commencée, et ne posent point enfin sur la chaire , pour employer l'expression consacrée, comme l'oiseau sur la branche? Qui a pris une fois possession d'une chaire n'y doit point renoncer du jour au lendemain , par caprice , et qui n'a fait en réalité qu'y passer a pu difficilement servir la bonne cause. Or le bien-être, les applaudissements, la gloire môme, un ciel pur et du soleil ne sont point

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