V. P. Touron, ibid
L'EMPIRE KT LA PAPAUTl-:. '245
fol espoir des âmes éprises ici-bas de l'Infini, charmant rêve toujours repris, toujours déçu! Frère Henri reconnut bientôt, non sans verser quelques larmeç, qu'une entière conformité de vues et d'état n'entraîne point avec elle la certitude de n'avoir point à souffrir des déchirements de l'absence, et que vouloir garder à ses côtés son ami en même temps que prétendre rester soumis aux exigences de la Règle, c'est un problème de géométrie sentimentale non moins difficile à résoudre que la quadrature du cercle. Pareille à la fatalité si souvent célébrée dans les chœurs d'Eschyle et de Sophocle, la Règle, divinité sourde qui préside au destin des communautés religieuses, mais qui n'a encore inspiré personne, garde un visage impassible. Elle ne connaît ni la pitié ni le remords. Scrupule pour elle égaie faiblesse. Elle commande : point de réplique. Une fois l'arrêt prononcé, elle s'adosse au trône du dieu qu'elle nomme Jupiter ou Jéhovah, peu lui importe, car elle sert ou plutôt trahit tous les dieux, et elle pousse, rapproche ou divise à son gré les mortels.
Nos inséparables n'eurent point plus tôt prononcé leurs vœux, qu'il leur fallut se contraindre, bien qu'ils eussent pris le froc dans la même compagnie, à ne plus se voir, à ne plus penser ni lire en commun, à devenir comme étrangers l'un à l'autre. Frère Jourdain,
rapidement promu aux premières dignités de l'Ordre, parcourt désormais la France, la Pologne ou l'Italie, tandis que frère Henri, dirigé, dès 1221, vers la ville de Cologne pour y fonder un couvent, s'en va demeurer aux bords du Rhin , loin du compagnon de ses vingt ans. Aussi quelles plaintes modulées à mivoix s'échappent de temps en temps de ce pauvre hospice de la rue de Stolk , dont frère Jourdain ne franchit jamais le seuil et qui vit expirer frère Henri ! Entendez-vous ces soupirs étouffés par la résignation et une piété vive, mais si tristes, si humbles, exprimant avec tant de suavité la mélancolie de l'abandon, qu'ils nous touchent et nous remuent encore, bien que nous soyons un peu plus éloignés de frère Henri que ne l'était frère Jourdain? a Où êtes-vous à présent? écrivait un jour, au hasard, sans savoir en quel lieu l'infidèle portait en ce moment-là ses pas , le prieur de Cologne à celui qu'il ne pouvait se lasser d'aimer, où êtes-vous? Qu'est devenu ce merveilleux dessein que nous avions formé naguère et qui nous avait semblé si doux : ne jamais nous quitter? — Stemus simul! — Restons ensemble! Ainsi parlions-nous jadis,.. Mon séjour à moi, cest toujours l'Allemagne^ ! )) Et pourquoi frère Henri fut-il con-
1 . V. P. ïouron, Disciples de saint Dominique : Frère Henri d'Utrecht.
damné sans appel à ne point respirer hors de ce pays? D'où vient qu'on ne songea point à le remplacer dans une station lointaine où la résidence lui fut imposée par un signe de ses chefs , et qu'un autre signe impérieux lui défendit d'abandonner? Le secret mobile de tant de sévérités devra peut-être se chercher dans les grâces mêmes et les dons heureux qu'il avait reçus du ciel, son art incomparable de bien dire et de ravir ceux qui l'approchaient. Justement parce qu'elles sont dures et sans entrailles, les autorités absolues veulent quelquefois être représentées par des hommes doux, et quand, par surprise ou par violence, elles se trouvent pouvoir disposer de leurs contraires, elles en usent alors sans pudeur et sans merci. Si jamais brocanteur de Sparte ou de Gorinthe a conçu la plaisante idée de mettre aux enchères les cordes soi-disant retrouvées de la lyre d'Orphée, laquelle domptait jusqu'aux bêtes féroces, soyez sûr qu'il ne se sera point ému des railleries de ses concitoyens , qu'il n'a jamais compté en trouver le placement en Grèce, mais qu'il les aura vendues bel et bien, ces cordes magiques, et très -cher, à quelque tyran tel que Denis de Syracuse.
On conviendra que, vu ses qualités conciliantes, ses talents et ses vertus, frère Henri n'était point un médiocre instrument de propagande. Peu de moines
durent se montrer aussi propres à favoriser, au début, l'expansion de l'œuvre de saint Dominique aux bords du Rhin. Rien de plus difficile, on le sait, que les commencements en toute chose ; > il est dangereux aussi, s'il faut en croire le proverbe, de se prendre de querelle avec les Teutons. Ses supérieurs l'avaient bien jugé. Frère Henri réussit à Cologne, en dépit de mille obstacles, et ses victoires l'enchaînèrent au sol qui lui dérobait la moitié de son âme. Sur le peuple et les seigneurs, frère Henri eut bientôt pris de l'ascendant; mais ce furent, paraît-il, les prêtres séculiers, jaloux des succès de la communauté naissante, qui lui tendirent des embûches et s'obstinèrent à ne point se laisser désarmer par tant de noblesse et de séduction. Les séculiers allaient constamment porter leurs plaintes aux pieds de l'archevêque Engelbert, et peignaient les robes blanches sous les plus sombres couleurs. «... Les dominicains mettront Cologne en état de siège. . . nous perdons tout crédit auprès des fidèles... on va nous tondre et nous dépouiller de nos ouailles... la peste soit des intrus... nous ne sommes donc plus ici chez nous...» murmuraient, allaient partout répétant les curés des paroisses qui s'indignaient et les chanoines qui s'éveillaient ^ Frère