‹ Albert le GrandChapitre 47 sur 83 · I. Dictus imperator. Consult. Magnum bullarium romanum · texte numérisé non relu

I. Dictus imperator. Consult. Magnum bullarium romanum

à Rome contre l'Église romaine, à seule fin de nous en chasser, nous et nos frères, contrairement aux prérogatives d'honneur et de dignité qui appartiennent au saint-siége, contrairement à la dignité ecclésiastique et au serment qu'il a prêté à l'Église.

(( Nous l'excommunions et l'anathématisons parce qu'il a empêché, usant de l'influence de quelques-uns des siens, l'évêque de Palestrine, légat du saint-siége, de procéder dans sa légation contre les Albigeois.

(( Nous l'excommunions et l'anathématisons parce qu'il ne permet pas de remplir les sièges vacants de quelques églises cathédrales vacantes dans le royaume de Sicile, ce qui met en danger la liberté de l'Église et même la foi, attendu qu'il n'y a plus là personne qui annonce la parole de Dieu et qui gouverne les âmes. Les évêchés vacants sont au nombre de vingt, avec deux monastères.

« Nous l'excommunions et l'anathématisons parce que dans le même royaume les clercs sont pris, emprisonnés, proscrits et mis à mort. On y profane et on y détruit les églises consacrées à Dieu. Frédéric ne permet point de rétablir l'église de Sore.

(( Nous l'excommunions et l'anathématisons parce qu'il retient le neveu du roi de Tunis qui venait à l'Église de Rome pour recevoir le baptême ; parce qu'il a arrêté et retient en prison Pierre Sarrasin, citoyen romain, qui venait à Rome de la part du roi d'Angleterre.

« Nous l'excommunions et l'anathématisons parce qu'il

a Leone magno usque ad Clementem X : Gregorius nonus, t. I, p. 106.

a envahi plusieurs territoires qui relèvent de l'P^glise, entre autres la Sar daigne.

(( Nous l'excommunions et l'anathématisons parce qu'il a également envahi et ravagé les terres de quelques nobles du royaume de Sicile, que l'Église tenait en sa main.

« Nous l'excommunions et l'anathématisons parce qu'il a dépouillé de leurs biens plusieurs éghses cathédrales et plusieurs monastères , principalement par d'injustes impositions.

(( Nous l'excommunions et l'anathématisons parce que, dans le même royaume, les Templiers et les Hospitaliers, dépouillés de leurs biens, n'ont pas été rétablis entièrement dans la propriété de ces biens, suivant la teneur de la paix conclue.

« Nous l'excommunions et l'anathématisons parce qu'il a contraint les prélats, les abbés de Cîteaux et d'autres Ordres encore, de donner certaines sommes chaque mois pour la construction de nouvelles forteresses.

(( Nous l'excommunions et l'anathématisons parce que, contrairement à la teneur du traité de paix, ceux qui ont tenu pour le parti de l'Église ont été dépouillés de leurs biens et contraints d'aller en exil, leurs femmes et leurs enfants demeurant en captivité.

(( Enfin nous l'excommunions et l'anathématisons parce qu'il ne vient point au secours des chrétiens de terre sainte et s'oppose au rétablissement de l'empire de Romanie. Et nous déclarons absous de leur serment tous ceux qui lui oui juré fidélité, leur défendant expressément de se conformer à leur serment tant que sera maintenue la présente excommunication.

(( Quant aux vexations exercées par Frédéric sur les nobles, les pauvres, les veuves et les orphelins, nous prétendons aussi l'admonester et procéder selon la justice; mais quant aux articles qui précèdent, articles au sujet desquels il a été averti souvent et soigneusement, et nonobstant n'a point obéi, c'est à cause de ceux-là que nous l'excommunions et l'anathématisons.

«Attendu, du reste, que Frédéric est notablement diffamé, presque par tout le monde, tant à cause de ses paroles que de ses actions et en particulier parce qu'il n'a point de bons sentiments au sujet de la foi catholique , nous procéderons à ce sujet, Dieu aidant, selon que l'ordre du droit le requiert ^ »

4. Consult. Math. Paris, an 1239. — Raynald, an. 4239, n» 4 6.

— Kinglon , History of Frederick II, etnperor of ihe Rotnans.

— Raumer, Geschichle der IIofienstaufeîi„ t. III, p. 636-637. — Natalis, Selecta hislorîœ ecclesiasticœ, secw\\im xiii, pars prima, p. 52. — Rohrbacher, Hist. de V Église catholique, t. XVIII, p. 267-269. — Pour le précis des accusations portées contre Frédéric par Grégoire IX, nous nous sommes décidé, pour plusieurs raisons, à recourir à la traduction barbare de l'abbé Rohrbacher, grand admirateur et partisan du pape, et à ne point présenter la nôtre. Singulièrement inélégante et incorrecte, mais ecclésiastique, la version de Rohrbacher a du moins ce grand mérite de ne pouvoir inspirer que confiance à certaine partie du public. Rien de plus aisé, du reste, que de recourir au texte latin d'une des bulles qu'adressa Grégoire IX aux évoques et prélats d'Allemagne chargés d'annoncer aux peuples que Frédéric est mis au ban de la chrétienté, et que ses sujets sont déliés du serment de fidélité.

« Gregorius episcopus, servus servorum Dei, dilectis filiis Al-

Ce fut le 24 mars de l'année 1239 que le pape Grégoire , après avoir conclu une sorte d'alliance

berto,archicliacono Palaviensi, et Philippe de Assisio,Nuntio nostro in Alemania commoranti , salulem et apostolicam benedictionem.

« Quia Fredericus, dictus imperator, de multis et gravibus excessibus suis a nobis diligenter et fréquenter admonitus, non solum satisfacere noncuravit, sed corde nequiter indurato, jugiter etiam détériora committit, nos de fratrum nostrorum consiiio, in eum et in omnes illos qui in hujusmodi excessibus vel alias contra romanam Ecclesiam sibi praesliteruntauxilium, consilium vel favorem, excommunicationis et anathematis sententiam duximus promulgandam.

« 1° Omnes qui ei fidelitalis juramento tenentur, decernendo ab observatione juramenti hujusmodi absolutos, et firmiter prohihendo ne sibi fidelitatem observent, juxta canonicas sanctiones.

« 2° Ad hsec civitates, castra, villas et alla loca ad quae ipse pervenerit, quamdiu ibi fuerit, ecclesiastico supposuimus interdicto, ita quod publiée, vel secreto, nullum ibi officium divinum celebretur...

« 3° Universis patriarchis, archiepiscopis et episcopisper Alemaniam constitutis, nostris damus litteris in prœceptis, ut praedictam excommunicationis et anathematis sententiam, pulsatis campanis, accensis candelis, necnon alia quae continentur in ipsis, in singulis civitatibus, castris ac villis et locis suarum diœcesium absque dilatione aliqua publicari solemniter ac etiam nuntiari singuli faciant eorumdem.

« 4° Et nihilominus omnes, tam clericos quam laicos, qui ei adversus fidem catholicam et libertatem ecclesiasticam ac sponsam Christi sacrosanctam Ecclesiam machinanti, cum armis, vel sine armis, auxilium praestiterunt vel favorem, excommunicationis vinculo innodari.

« 5° Quocirca discretioni vestrae per apostolica scripta manda-

L'EMPIRE ET LA l'APAUTÉ. '273

ofTeiisive et défensive avec Gênes, Venise et la Lonibardie, prononça cette excommunication solennelle contre Frédéric ; mais la foudre pontificale tombait sur une tête de bronze qui par deux fois déjà avait essuyé , sans fléchir, sans seulement s'incliner, l'anatlième. Dès l'année de grâce 4227, peu de temps avant la mission d'Albert le Grand en Allemagne, attendu que l'insouciant et narquois empereur prenait, paraît -il, assez légèrement son parti du complet insuccès d'une croisade qu'il n'avait d'ailleurs entreprise qu'à contre-cœur, passait, coulait, sans faire en aucune façon pénitence, le mois de septembre tout entier dans sa délicieuse villa de Pouzzoles, près de Naples; le jour, forçait le cerf et le sanglier sous les ombrages de la forêt de Licola; puis, le soir, dans sa molle Pouzzoles, s'endormait au son des violes et des luths, dès l'année 1227, Grégoire IX avait fulminé contre le traître^, et l'avait

mus, qualenus si dicti archiepiscopi praeceptum nostrum neglexerint adimplere, vos eos ad id, per excommunicationis sententiam, appellatione remota, cogatis, constitutione de duabus dictis in generali Concilio édita non obstante- Quod siambo his exequendis potueritis interesse, alter vestrum ea nihilominus exequatur.

« Datum Laterani, nono kalendas decembris, pontificalus nostri anno tertiodecimo. »

V. Magnum bullarium romanum, Gregoriusnonus, 1. 1, p. 1 06 Lugduni, Laurentius Arnaud, MDCLXXUI.

274 ALBERT LE GRAXD.

mis au ban de la chrétienté . L'intervention , les remontrances des archevêques de Reggio et de Bari, prélats d'humeur conciliante que Frédéric avait envoyés à Rome pour apaiser les ressentiments du souverain pontife, expliquer sa conduite et prévenir, autant que possible, la guerre ouverte , cette intervention et ces remontrances avaient complètement échoué devant un mauvais vouloir opiniâtre et des résolutions arrêtées. Le mécréant fut donc anathématisé à la hâte , le 29 septembre 1227 : Frédéric passa la main sur son visage et ne se sentit point touchée L'année suivante, V indocile avait été excommunié derechef, cette fois encore parce qu'il tardait à mettre à la voile et à retourner en Palestine, mais avec des considérants qui ne le déclaraient plus seulement traître et rebelle, mais déchu et dépouillé de sa couronne. Dans sa circulaire aux évêques, datée du jour de l'Ascension, 1228 : « Nols ordon.noxs, avait signifié Grégoire IX, qu'on s'abstienne de célc-

\. a Frederick sent two judges at Rome to explain ail, and went lo recruit himself at ihe baths of Po/.zuoli, near Naples, where he could Imnt in Ihe forests around Licola... Ile despalched a furlhcr embassy to Gregory... The Pope wouid not beliove a M'Ord the said; but calling togellier as many Bischops be could, he publicly excommunicated the recréant crusader on the 29 th. of september 4 227. » Y. Kington. lli^l. of Frederick llie Second. London, 1862.

brcr le service divin partout où s'arrêtera Frédéric ; nous le traiterons désormais comme hérétique ; nous délions ses sujets de leur serment de lidélité et le dépouillons de son royaume, qui est inotue fiée, et

rOLR LEQUEL IL NOUS DOIT FÉAL HOMMAGE \ »

On peut juger, ce semble, pour peu qu'on tienne compte du retentissement et de la portée de tant de coups terribles, et d'après le ton de plus en plus véhément du langage ofticiel de la cour de Rome, à quel degré d'irritation , d'emportement en était arrivé le vieillard, sorte de despote irrascible et sanguin, qui veillait alors aux destinées de l'Eglise. Ses fureurs et ses menaces tombaient fort malencontreusement pour sa dignité sur un prince orgueilleux et lettré, plein de ressources et de talents, sans moralité aucune, mais inaccessible à la crainte^ profond jusque dans ses railleries et ses Tischreden, insidieux , insinuant à en remontrer à ses amis les Grecs, capable de rivaliser en fait de générosité et de faste avec Saladin, poussant, en un mot, à leur apogée toutes les hardiesses, toutes les grandeurs et tous les vices, apanage de la race des Hohenstaufen. Il faut voir de quel air le prend avec le pape, — et n'ou-

\. V. Kington, Hist. of Frederick II, t. II. — Raumer, Geschichte cler Ilolienstaufenj t. IIL— Rolirbacher, Uist.dc V Église ccUholiqiie : Grégoire IX el Frédéric IL

blions point à quelle époque nous sommes, en plein moyen âge, — l'élégant successeur de Barberousse, le tyran qui vient se heurter au milieu de son triomphe contre le front d'un autre tyran. Frédéric Hohenstaufen daigne bien quelquefois se laver des crimes que lui impute Grégoire; il condescend à plaider les circonstances atténuantes; il se donne même quelquefois le malin plaisir de protester devant ses peuples de sa parfaite innocence et de son inaltérable pureté d'intentions; mais, le plus souvent, se posant vis-à-vis de l'Europe comme l'oint du Seigneur et le fils des Césars , tantôt il traite la papauté comme une marâtre, tantôt comme une insolente affranchie : il ne se lasse point de lui reprocher la fameuse donation de Constantin ^ Plaira-t-il de considérer d'un peu près un si téméraire et si singulier personnage?

1. Ce qui faisait au fond la force de Frédéric, car le conflit dont on retrace ici quelques-unes des péripéties brûlantes ne fut nullement un combat singulier d'homme à homme, mais bien une dispute d'idées traversée par des événements, c'est qu'une foule de gens, et des plus honnêtes, se rangeaient de son parti. Nombre de fervents chrétiens, au moyen âge, s'indignaient déjà de voir le successeur des apôtres porter couronne. Qui ne sait par cœur ces vers de Dante :

Ahi Constantin , di quanto mal fu madré Non la tua conversion , ma quella dote Chè da te prose il primo ricco Padre !

Dantf, Inferno , xix.

L'KMPIRK KT LA PAPAUTK. 277

Quand âo mauvaises nouvelles lui parvenaient du coté de Rome, dans un de ses palais du golfe de Naples, entre le mont Vésuve, les bois d'orangers et la mer; quand un de ses pages lui remettait à genoux quelque bulle furibonde, le Giaour de Germanie dépliait nonchalamment la sainte missive : il en examinait les expressions et le style, car il se connaissait en latinité et il supportait à la rigueur qu'on le damnât, pourvu qu'on lui épargnât les solécismes; puis, se tournant vers une de ces filles mauresques qu'il avait ramenées d'Orient , esclaves couleur olive dont les ris l'égayaient et dont les pas voluptueux le distrayaient de ses ennuis, il lui faisait signe, comme si de rien n'était, de continuer la danse ou de traîner en modulations sonores, tout en se balançant sur les hanches, un air plaintif des bords du Nil \ Parfois, s'assombrissant tout à coup et parcourant des yeux l'immense baie de Naples, aux flots d'azur : GregoriuSy Gregorius, g régis disgregator potius , murmurait-il à voix basse, en plissant la bouche avec amer-

1. « When the meal is over, ihe company are amused by tlie feats ofsome of tlie Almelis, brought from th3 East. Two young Arab giris of rare beauty place tbemselves each upon Uvo l)alls in the middle of the flat pavement. On thèse they move backwards and forwards, singing and beating time with cymbals and castanets , while throwing Ihemselves into intricate postures.» — V\Kington, Ilùl. of Frederick II, t. I, p. 471, passim.

tume \ Dans un de ses moments de loisir, de veine ou d'orageuse humeur, il appelait encore près de lui le chancelier de l'Empire, Pierre des Vignes, et Pierre des Vignes écrivait alors sous sa dictée. On ne relira peut-être point , aujourd'hui même , à distance , sans y trouver quelque intérêt, — car au milieu de maintes énormités qu'elles contiennent ne laissent point de briller, pour ainsi dire, quelques fugitifs éclairs de bon sens, — la teneur de ces dépêches ironiques, osées, familières, aussitôt rédigées que conçues, aussitôt expédiées que rédigées, et qui stupéfiaient, alarmaient, ébranlaient tour à tour les électeurs d'Allemagne, les républiques d'Italie, les rois de France et d'Angleterre , les grands maîtres de Saint-Jean de Jérusalem et du Temple. Nous nous bornerons à relater ici, sans nous arrêter plus longtemps aux difjlcullés préliminaires, la réponse de Frédéric II, empereur des Romains, à la troisième excommunication de Grégoire, serviteur des servi- (eiirs de Dieu, A travers la prose imagée, sarcastique, gouailleuse, subtile, éloquente de ce très-curieux et considérable document, se trahissent çà et là, pêle-

'I. Le jeu de mots latin est inti^adiiisible en français. '(Grégoire! Grégoire! on ne devrait pas te nommer ainsi, car tu clésagrèges le troupeau , » ne pjTsente point à l'oreille le cliquetis voulu.

môle, nous a-t-il paru du moins, la rage contenue et le courroux classique d'un Julien l'Apostat, en même temps qu'éclatent avec pompe et malice, par boutades, les théories indécises, fougueuses, heurtées d'un réformateur qui s'essaye. Frédéric flotte évidemment entre Julien et Luther. Ce qu'il regrette, sans aucun doute, l'arrogant monarque^ c'est le vieil absolutisme païen, tel que l'ont connu l'Europe et l'Asie sous les Titus et les Auguste : cet ordre de choses n'existe plus, n'existera plus, et le geste du potentat catholique qui salue, deux cents ans après l'an 1000, la fruste image de Jupiter Gapitolin, doit être considéré comme indécent et impie. Ce qu'il réclame, au contraire, V indocile, le novateur, le révolté, en termes plus ou moins voilés, plus ou moins accentués, c'est la déchéance et la condamnation immédiate de l'absolutisme antichrétien, préconisé, quasi établi par Rome nouvelle, et l'avenir, l'histoire, la raison inscriront sa protestation sur leurs tablettes. Encore quelques jours, en effet, et l'idée de Frédéric aura fait son chemin ; encore quelques semaines, pour emprunter leur langage aux prophètes, et l'A-ngleterre et l'Allemagne, une moitié de l'Europe, vont se dérober à la juridiction spirituelle et temporelle des papes \

^. Pierre des Vignes, chancelier de l'Kmpire. prononça de son

(( Ouvrez les yeux, fils des hommes, et voyez ce qui se passe autour de vous; écoutez avec vos propres oreilles. Contemplez l'état d'angoisse, d'aigreur et de malaise du monde actuel, les peuples désunis, la justice étouffée. De l'initiative et du fait des patriarches de Bahylone découle tout ce néant : ceux-là se donnent le bon air de savoir gouverner les nations; ils ne font que changer le pouvoir en fiel et le droit en absinthe. Puissiez-vous examiner notre cause, vous princes, vous peuples, et reconnaître que nous sommes blanc comme neige! Songez que vous serez mesurés vous-mêmes avec la mesure qu'on nous applique à nous-même : le sage apporte sa cruche d'eau lorsque la maison du voisin brûle.

(( Nous avons cru dans le temps que le pape ne pensait quaux choses d'en haut et quil vivait dans le ciel, Grégoire IX ne s'occupe, au contraire, que des choses de la terre, et il nous montre bien qu'il n'est qu'un homme. // est même descendu plus bas, car il foule aux pieds V humanité. Les Lombards, qui donnent traîtreusement le nom de liberté à la révolte et

côté une harangue solennelle pour défendre son maître. Il prit "pour épigraphe de son discours ces vers d'Ovide :

Leviter, ex merito qiiidquid patiare ferendum ost ; Quae venit indigne pœna dolenda venit.

Ne se croirait-on pas en pleine Renaissance?

qui traînent dans la poussière nos droits séculaires sur leur pays, les Lombards ont été chercher auprès de lui aide et protection; et tandis que, d'une part, il est venu nous requérir pour appuyer par nos armes ses prétentions mal fondées contre les citoyens de la ville de Rome, d'autre part, il n'a point tenu à lui qu'il n'arrêtât la marche de nos troupes, lesquelles s'avançaient pour soutenir notre incontestable souveraineté sur nos possessions d'Italie ^ La ville de Milan , le

\. Il s'établira probablement dans l'esprit du lecteur certaine velléité de rapprochement entre la situation de Grégoire IX et celle de Pie VIL Le rapport existe, en effet, mais les rôles sont intervertis. S'il est vrai de reconnaître que Grégoire IX fut molesté par Frédéric comme Pie VII fut malmené par Napoléon, Pie VII apparaît en définitive comme une victime, et Grégoire IX comme un despote auquel un autre despote rend le mal pour le mal. Tout le monde a maintenant sous les yeux la correspondance de Napoléon I**", ou plutôt l'intéressante et consciencieuse étude de M. d'Haussonville : chacun peut donc aisément comparer le langage et le style de Napoléon à celui de Frédéric, dont il est offert ici un 5;?efcme/î. On nous saura peut-être gré cependant d'appuyer, en passant, sur les points de contact de deux génies si divers et séparés par un abîme, la Révolution. Qu'on relise entre autres la lettre de Napoléon, lors de la détention du pape Pie VII à Savone. Napoléon ne fait, en somme, que reprendre en sous-œuvre les arguments de Frédéric : « Le pape — ce n'est plus ici Frédéric qui prend la parole, c'est Napoléon — le pape demande communication avec les fidèles; mais cette communication, comment Pa-t-il perdue? Il l'a perdue par la violation de tous ses devoirs... de paix et de charité! // a mmidit Vempereur et l'autorité civile

centre reconnu des plus pernicieuses hérésies, la ville de Milan est plus chère à Grégoire IX que ne lui est chère la personne de l'empereur des Romains. Une ligue d'agitateurs acquiert toutes les sympathies du pape; il ne tient aucun compte de la dignité impériale, f/ui a cependant aidé l'Eglise à se fonder^ et qui depuis tantôt mille ans la protège et ta défend ^ Aussi ne

dans une bulle d' excommimicalion dont l'original a été saisi à Rome. Est-ce pour maudire les souverains que Jésus-Ciirist a

ÉTÉ MIS EN CROIX?... CEPENDANT LA CONDESCENDANCE DE l'eM- PEREUR A ÉTÉ AU POINT DE SE RORNER AU DÉDAIN d'uNE EXCOMMU- NICATION RIDICULE PAR SON IMPUISSANCE, QUOIQUE CRIMINELLE PAR

SON INTENTION... Qiicl iisagG a-t-il fait de son ministère? Il a envoyé des brefs pour soulever les chapitres, brefs aussi remarquables par l'ignorance des canons et des principes que par leur caractère de malveillance... H sait quun millier de prêtres, gens d'ailleurs simples et bons, sont fanatisés par l'idée d'obéissance qu'ils croient lui devoir, etc., etc.» — Y. V Église roinaine et le premier Empire, par M. d'Haussonville. Lettre à MM. les députés dictée par S. M. l'empereur à M. Bigot de Préameneu, 9 février 1812. (Cette lettre ne se trouve pas dans la Correspondance de Napoléon P'.)

1 . On se permettra de rappeler, pour l'intelligence complète de ce passage, que l'empereur Frédéric II, parfaitement indifférent du reste aux questions de dogme et de discipline ecclésiastique, ne laissait point de poursuivre à outrance les héiétiques et les brûlait sans merci, uniquement dans le but de paraître l'ardent défenseur et l'énergique gardien de l'Église. Grégoire IX tenait à prouver de son côté aux fidèles qu'il vomissait les tièdes et s'entendait à servir Dieu. Cette touchante rivalité de zèle entre les deux chefs de la chrétienté entretenait le feu des bûchers.

L'EMPIRE KT I. A PAPACTK. ^83

CONCr.UONS-NOUS PAS PUÉCISKMKNT A I,A DÉPOSITION

DU PAPE ACTUEL, Grégoirc IX, mais le déclaronsnous incapable de représen fer Jésus-Chris f., d'occuper la chaire de saint Pierre et de veiller aux intérêts de la foi et des âmes.

« Peu soucieux, en eiïet, de conférer avec les cardinaux ses frères sur les moyens de rétablir l'ordre dans l'Eglise, comment se comporte Grégoire IX? Il s'assoit à l'écart dans ses appartements, la balance (Fun marchand sur les genoux; et là, selon l'inclinaison des plateaux, liant, déliant à tort et à tra- * vers, écrivant, comptant, supputant, il demeure isolé sans demander conseil à personne. Mais à nous incombe le devoir de ne point laisser la chrétienté paître dans les champs de l'erreur sous la conduite d'un pâtre pareil. Xous en appelons à un concile général. Nous exposerons devant le concile les griefs mentionnés plus haut, et d'autres plus cuisants encore ; nous formulerons alors nos accusations contre le pape. Lorsque nous ouvrons le livre de notre conscience, nous avons beau chercher, nous ne parvenons point , en vérité , à découvrir quels sont les motifs qui ont pu irriter de la sorte cet homme vindicatif contre nous. Serait-ce qu'il nous en veut, par hasard, pour cetle raison que, considérant semblable union comme très-indigne, nous n'avons point voulu

consentir au mariage de notre fils avec sa nièce? « Quant à vous, rois et princes du monde entier, ne nous plaignez pas seulement, déplorez surtout le sort malheureux de l'Eglise. Sa tête est débile; son guide ressemble au lion rugissant, fli homme sans foi, un prêtre souillé, un vain prophète, trône en son milieu. Et si nous vous écrivons en ces termes, ne pensez point que la force nous manque pour faire respecter nos droits. Nous tenons simplement

A CE qu'il soit reconnu A LA FACE DE L'lNIVERS QUE c'est METTRE EN TERIL l'iIONNEUR DE TOUS LES SOU- VERAINS QUE d'en offenser UN SEUL \ »

Lors de la publication de son second manifeste, véritable appel au peuple, Frédéric ÏI livre encore plus clairement sa pensée; il s'abandonne à plaisir à sa verve impétueuse, et ne garde plus cetle fois aucun ménagement. Le prince s'est d'abord adressé aux princes, parce que le pape, en effet, Ta dénoncé aux princes. L'homme contre lequel on va tenter de soulever les masses fraternisera désormais avec les instincts de la multitude : il s'appuiera sur le suffrage universel, Rome a prétendu l'accabler sous telle ou

\. V. Concil. XTii, 1157. — Ricob, iHsl. Jmp., 127. — Petrus de Vinei?, I, 21.— Matth. Paris, 3il. — Kington, Uisl. of Fréd. II , t. lî, p. 113-118. — Raiimer, Gesch. Ilohenstaufen, t. III, p. 648.

L'EMPIUE 1:T la papauté. 285

telle citation sanglante, tirée des saintes Écritures. (( Malheur à vous! répliquera l'empereur, et moi aussi., je vais m emparer de la Bible, et contre la Bible du prêtre ouvrir la Bible du laïque, » Quel symptôme de l'ère nouvelle qui se prépare que cette menace ! Comme on sent, en présence de cette révolte d'un des deux juges en Israël, rébellion qui ne passe point encore inaperçue, mais déjà presque impunie, l'esprit de critique et d'examen qui vaguement s'agite au fond de toutes les consciences et qui sourdement mine la forteresse de l'autorité ! Ce ne fut point un événement de médiocre portée, croyons-nous, que l'arche d'alliance du christianisme, la Bible, arrachée ainsi de force, avec fracas, à la poudre du sanctuaire et passant tout d'un coup aux mains des Philistins libres penseurs. Entendez -vous, dans le lointain, les murailles de l'antique Jéricho qui s'écroulent, et les trompettes qui sonnent des fanfares profanes devant le grand prêtre debout sur son trépied ! Le grand prêtre se tient ferme, droit; il maudit, il frappe, il foudroie; il ne se rend pas, mais il se trouble, et, dans ses épouvantements, il se répète. Sans cette infusion de sang juvénile que vinrent apporter au catholicisme les deux Ordres de Saint-Dominique et de Saint-François, nul doute que le grand déchirement qu'on a nommé la Réforme, et dont on ne saurait trop sérieu-

280 ALBEPiï LE GRAND.

sèment étudier les causes et les origines, nul doute que cette révolution dans l'Eglise n'eût commencé de s'accomplir dès la seconde moitié du xiii'' siècle. Par ses audaces, ses sarcasmes et ses blasphèmes, l'empereur Frédéric II précipite en apparence le mouvement, comme Voltaire passe encore près de beaucoup de gens, lesquels assurément l'ont peu lu, par ses moqueries légères et ses gaies ironies, pour avoir tué l'amour du Christ au fond des cœurs, profondément ébranlé la foi et troublé la région des croyances. Les croyances! mais elles restent entières, et si le patriarche de Ferney n'eut point tant ri, la Révolution eût peut-être conclu. A l'un et à l'autre, à Voltaire comme à Frédéric, n'ont manqué, au contraire, pour faire ou beaucoup de bien ou beaucoup de mal, et pour créer au lieu de démolir, qu'une qualité assez peu brillante, mais solide, qualité qui ressort de l'àme et que repousse souvent l'esprit : le sérieux^, cette muette éloquence des apôtres convaincus; il leur a manqué, en outre, l'austérité de mœurs et de vie. S'il eut toujours été de bonne foi dans les reproches qu'il adresse à la papauté, quel rôle merveilleux eut pu jouer Frédéric! En dépit de tous ses efforts, l'empereur ne fut peut-être point parvenu à prévenir le grand déchircmcnl; il eut du moins rempli auprès de la personne des souverains pontifes rolïice de ce

personnage antique, chargé de donner une leçon d'humilité aux triomphateurs. Encore une fois, s'il eut sincèrement voulu le bien , il n'eût point fourni à l'Eglise de Rome, par ses ambiguïtés fâcheuses, ses fausses manœuvres et ses sous-entendus perfides, vingt plausibles mais détestables prétextes de se déclarer seule gardienne de la morale et de la vérité. Que si Frédéric, en second lieu, n'eut point tant aimé le faste et les plaisirs, quelle salutaire et décisive influence n'eut-il point exercée sur les laïques et le clergé! JMalheureusement pour son propre salut et pour celui des papes, malheureusement aussi pour la chrétienté, ni novateur naïf, ni chrétien résolu, libertin à l'occasion à la façon d'Erasme, arbitraire, dissolu, sensuel, l'inconsistant roi des Romains était à la fois trop peu croyant, trop littéraire, trop armé^ trop puissant^ pour décide]' d'une sérieuse évolution des esprits dans l'Église \

1 . Certaines paroles échappées à Frédéric II montrent le fond de sa nature sous son vrai jour, et ne témoignent point seulement de sa parfaite indifférence, mais au.-si de son profond dédam pour tout ce qui touche à la foi chrétienne. « Si le roi des Juifs avait vu Naples, il aeut point été si fort entêté ue sa Palestine , » se laissa-t-il aller à murmurer un jour. L'empereur Frédéric s'embarqua effectivement pour la Judée avec cet entrain que montrent les personnes qui ne peuvent se passer de Paris, lorsqu'elles quittent Paris pour la province. Un autre jour, comme il rencontrait un prêtre qui portait le saint-sacrement à un malade :

Frédéric n'avait-il point prétendu, certain jour, ramener les séculiers à l'observance de la pauvreté primitive, et n'avait-il point eu l'audace d'en remontrer à certains évêques, dont le luxe effréné, la vie de désordre, devenaient, de l'aveu même des orthodoxes, un sujet de scandale^? Quelques fervents, quelques candides avaient naturellement applaudi. Gomment, en effet, ne point se montrer, à première vue, partisan d'un dessein qui, s'il se fût réalisé, eut peut-être ramené aux autels cinquante insolents prélats, plus soucieux de chasser à courre, de dormir la grasse matinée sous la plume, ou de vider de larges hanaps de vin de Moselle ou de Sicile, que de faire l'aumône et de se conformer aux devoirs de leur état " ?

«Qua?ndiu durabit huff'a isla?» s'écria-L-il.— Consulter Raumer, Geschichte de?' Hohenstaufen, t. III.

1. « L'Église primitive, proclamait l'empereur Frédéric en 4 227, était fondée sur la pauvreté et la simplicité, en ce temps-là où elle produisait, comme une mère féconde, tous ces pieux personnages qui sont inscrits au catalogue des saints. Or personne ne peut asseoir d'autres fondations que celles qui sont assises par le Seigneur Jésus. » V. Huillard-Bréholles, Hisl. dipL, t. III, p. 50.

2. Albert le Grand, dans ses Sermones, malmène assez rudement, on pourra plus loin s'en convaincre, \es fainéants du cloître et du sanctuaire; mais on doit rendre cet hommage à la papauté, — lorsqu'une fois elle s'en môle, forte de la conscience qu'elle a de son autorité supérieure, et, par instants, fière, et à bon droit, de

La boue se remue positivement à la pelle dès qu'on touche aux mœurs du haut clergé seigneurial au moyen âge, et l'on comprend à la rigueur que, sans donner lui-même de grands exemples de vertu, Frédéric ait bien osé dire à ses peuples : N'imitez point vos évoques. Sans chercher hors de l'Allemagne, on trouvera matière à s'édifier. Ici, c'est l'archevêque de Mayence, Rodolphe, qui se permet de fondre les statues d'un saint, bat monnaie avec le protecteur de son Église, et partage entre ses frères et ses neveux l'argent sacrilège ^ ; là, c'est l'évêque de Fûnfkirchen, que le roi de Hongrie se voit contraint d'admonester, et qu'il ne parvient point cependant à arracher aux plus honteux plaisirs ^ Rien de plus fréquent, d'ailleurs, à cette époque de grandes vertus et de grands vices, que d'entendre les chapitres des cathédrales accuser

ses mœurs pures, — la papauté porte peut-être elle-même les plus grands coups; elle frappe sur ses membres indignes avec une vigueur sans égale. Compuls. Innocenl. EpisloL, t. VI, 82; t. VIII, 1I'1-M3; Regesl.,}\ononw% ÏII, an. 1130. — Le pape Alexandre IV ne recule point devant la crudité des expressions et la nudité des détails. CowiwM. Avenlin. Annal. Boijor., t. VII, p. l-\'2^ passim. — Innocent IV et Grégoire IX déploient au besoin, ou quand le cœur leur en dit, la même sévérité que le pape Alexandre IV.

1. « Der Erzbischof Rudolf von JMainz liess die Bildsaiile der heiligen Benno einschmelzen und verllieille das daraus geschlagene Geld unter seine Verwandlen. » Raumer, t. VI.

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