V. Lettre à M. de Bonald
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son rival, empeuelr des âmes et des corps ^ Quant à la vulgarité des attaques que se permettaient l'un contre l'autre les deux chefs de la chrétienté, pendant que Timpassible Albert menait à bonne fin sa mission dans les diocèses d'Allemagne, on n'en a pris encore qu'un avant-goùt en entendant Frédéric insultant Grégoire. Grégoire l'emporte décidément en invectives forcenées sur Frédéric. Une seule et unique citation , et nous coupons court aux trivialités d'un dialogue aux tournures apocalyptiques. Au souverain pontife , successeur de Pierre et des apôtres , le dernier mot.
(( Des profondeurs de la mer vient de surgir une bête pleine de paroles de blasphème, quant aux pieds semblable à un ours, la gueule semblable à celle d'un lion en furie , semblable pour les autres membres au léopard. De sa gueule s'échappent des blasphèmes contre le nom de Dieu, des flèches empoisonnées contre la voûte du ciel et les saints qui demeurent au cieL \\ec ses griffes et ses dents d'ai-
1. « Ce n'est guère qu'à partir de l'an 1000 que la prétendue donation de Constantin fut généralement adoptée comme base de la propriété ecclésiastique... Le Dante blâme ladite donation comme un acte inconsidéré, mais il n'en conteste point l'authenticité.» V. Dante, Inf'erno, c. xiv. — Consulter Huillard-Créholles, Ilist. diploni., sumptibus de Lu\ nés. — Vie et correspondance de Pierre des Vif/nes, p. 171.
rain la bkte a tonte de tout déchirer, avec ses pieds de tout écraser, et elle ne se dresse plus à la dérobée , mais en plein jour. Appuyée contre les mécréants, elle lance ses griiïes hérétiques contre le Christ, rédempteur des hommes, et contre les Tables d'alliance... Regardez attentivemem le chef,
LE ventre, la queue DE LA BÊTE, — CEST L'eMPE- REUR M... »
Il est certaines lois générales, si régulières et fixes qu'on n'y prend seulement point garde et qu'on les respecte sans y songer, qui gouvernent harmonieusement les deux mondes , le monde intellectuel et le monde physique. La nature, elle, n'y déroge jamais, et si l'on est de temps en temps dans la nécessité d'avouer, ainsi que l'a confessé avec profondeur, avec simplicité un franc philosophe, que ce que nous voyons du gouvernement de Dieu n'est point un assez gros morceau pour que nous puissions y admirer, en pleine connaissance de cause, la beauté et l'ordre de l'ensemble, du moins pouvons-nous nous rendre à nous-mêmes ce témoignage que tout ce Cju'il nous est donné d'entrevoir ou d'apercevoir nous met constamment en présence des deux idées d'ordre et de beauté, abondamment développées, religieusement
\ . V. MaUh. Paris, 342. Annal. xiii% 1 138. — Raumer. — Kington. I. 20
présentées l'une à l'autre par les évolutions de ce mobile univers. Or Tesprit humain, aussi bien que la nature, doit obéissance à ces lois immuables; il est libre toutefois de s'en écarter, et dans cette faculté de pouvoir désobéir réside, en effet, sa supériorité sur la matière; mais l'on remarcjuera qu'en les violant, il déchoit; dès qu'il les méconnaît, il se trouble. Coupable de lèse -majesté envers l'harmonie suprême, son premier châtiment est de tomber dans l'incohérence et le chaos : la forme se ressent toujours des fautes originelles de l'esprit. Que si les idées premières d'ordre et de beauté prévalent dans cette mystérieuse partie de l'être où, — si l'on peut toutefois appliquer à l'intelligence ce magnifique mot d'Aristote, — Dieu passe, montrant la voie, suivi de la justice qui punit les transgresseurs de la ligne droite, des idées, amoureusement et fermement jointes dans une sorte d'unité lumineuse, la clarté, le liant, la grâce se mêlent naturellement au langage qui les reçoit, les exprime et s'en pénètre, et le style se ressent ainsi de la piété de l'auteur envers les types éternels. Que si, au contraire, les conceptions que l'on nourrit, que l'on prétend vulgariser et imposer, ont été viciées dès l'origine , les plus riches vêtements dont on les couvre ne dissimulent jamais qu'à grand'pcine leurs obscurités, leurs infirmités et leurs
faiblesses; elles entraînent avec elles la marque indélébile des desseins vicieux dont elles ont subi l'influence; on s'aperçoit bien vite, à d'irrécusables indices, qu'elles sont frappées de démence, d'impuissance ou de stérilité. Le manque absolu de rapport et de cohésion qui existe entre le commencement et la fin du présent discours du pape Grégoire IX, le complet désarroi d'idées qui y règne d'un bout à l'autre, ne nous eût certainement point entraîné à des considérations de cette gravité, étrangères, en apparence, à la querelle de l'Empire et de la papauté, si, dans le profond abîme laissé béant entre telle et telle phrase de son Encyclique, nous n'eussions cru devoir relever qu'une simple infraction à la règle banale qui veut que le sens d'un discours soit suivi. Non, ce n'est pas au point de vue philosophique ou httéraire que nous vous signalerons des lacunes : ce n'est point l'écrivain, c'est le prêtre que nous venons de surprendre en flagrant délit d'irrévérence envers les lois générales d'ordre, de logique et de beauté. Dans cette notoire absence de trait d'union entre le spirituel et le temporel, dans cette impossibilité matérielle de trouver la transition entre deux sujets absolument distincts, ne puisons-nous point un réel enseignement ^ et n'est-ce point là un signe assez net de la radicale incompalibilité des pouvoirs? « Défi profon*
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deurs de la mer vient de surgir une hête pleine de paroles de blasphème, quant aux pieds semblable à un ours, la gueule semblable à un lion dévorant, pareille pour les autres membres au léopard, )) Ainsi prélude, on a pu s'en assurer tout à l'heure, la redondante missive du pape Grégoire IX. Voici comment conclut le Saint-Père en brisant tout à coup la lyre des prophètes, tant il est vrai que la forme se ressent toujours des fautes originelles de l'esprit! i^V Empereur souffle la révolte contre nous à Rome : il a .mis la maj.n SUR Ferrare, Massa, la Sardaigne , possessions QLE l'Église revendique...» Quelle chute, nouveau Samuel ! et le trépied sublime sur lequel vous montiez naguère ne serait-il donc qu'un point d'observation du haut ducjuel vous promenez vos regards sur Ferrare, Massa, la Sardaigne et ces fabuleuses îles d'Occident, concession imaginaire de Constantin^? Est-ce donc la protestation pure et simple d'un souverain ambitieux ou spolié que nous venons d'entendre , ou bien est - ce véritablement le vicaire de Jésus-Christ qui nous exhorte par votre bouche? Si vous ne tenez, Saint-Père, cju'aux choses du ciel,
1. Les îles d'Occident. On lit dans une bulle du pape Urbain 11: « Quia religiosi inniperatoris Constantini privilégie in jus proprium Bealo Pelro ejusque successoribus occidentales omnes insalœ condonataî sunt. » V. Tardif, Moniun. Iiislor.,^. 157, n°2i9.
pourquoi énumérer de la sorte, tout au long, vos titres terrestres? Si vous ne relevez, au contraire, que du droit commun, pourquoi damnez -vous qui vous oiïense? Tenez-vous, oui ou non, la croix ou l'épée? Vous portez-vous, oui ou non, prêtre ou laïque? Dans cet amalgame prodigieux, non moins fortuit que voulu, du spirituel et du temporel au fond duquel vous vous mouvez, vous distinguez-vous vousmême, pape Grégoire? Vos pareils se reconnaîtrontils? Vous persuadez-vous, par hasard, en imposer longtemps aux esprits bien faits en vous abritant sous votre qualité de clerc^ dès que votre volonté de prince a porté ses coups, et, quand le clerc en vous aura décidé, les rois et les peuples devront -ils fléchir dévotement le genou devant le prince? Il s'agit de conclure à notre tour. Frédéric II , empereur, et Grégoire IX, pape, poursuivaient à l'envi, tout en se provoquant et se combattant, tout en usant d'arguments différents, la chimère de la monarchie universelle. Ni l'un ni l'autre ne mérite assurément d'être pris en respectueuse considération, mais on doit tenir compte néanmoins d'un fait important, qui ne les décharge point, il est vrai, de la responsabilité de leurs actes, et qui cependant les domine, les pousse, les dirige et les sépare de très-haut : l'un pensait bien réellement tenir entre ses mains le vieil étendard Hoc
signo vinces. l'autre les clefs de saint Pierre. Us se croyaient tous deux responsables, l'un vis-à-vis de l'ombre d'Auguste, l'autre vis-à-vis du Fils de Dieu. (( Ses ciiers ne baoit à autre cose fors que à estre sires et souverains de tout le monde. » Tel est le jugement, de forme nette et naïve à la fois, qu'émet Brunetto Latini dans H Trésors^ à propos des instincts altiers et rapaces du plus glorieux des Hohenstaufen ; et le vieux chroniqueur ajoute : « Frédéric cuidoit par lui et par ses filz surprendre lot Vempire et la terre toute , de tel manière que ele nissist jamais de leur subjection\ » — Ses cuers ne baoit à autre chose qu'à estre sires et souverains, — ressort-il avec non moins d'évidence des paroles et de la conduite d'un des plus inconséquents et fougueux pontifes, qui, pensant l'affermir, ait ébranlé la chaire de saint Pierre, et qui par ses envies désordonnées de réunir pêlemêle dans sa main les rênes des royaumes et celles des consciences , les ait en définitive toutes laissées flotter. On aurait donc mauvaise grâce à contester que la passion n'ait souvent envenimé la dispute entre deux interlocuteurs dont le caractère, la race et le tempérament paraissent, en elTet, foncièrement antipathiques. Mais la passion abaisse, aigrit.