y. Signoreili, t. II, p. 491. — Gaetani, t. II, p
dentée qu'on l'envisage , c'est au bord de la .Méditerranée, en regard de tant de sites délicieux, non loin des rivages où la riante imagination des anciens a découpé l'île des Sirènes, quelquefois à Palerme, le plus souvent aux environs de Naples ou sous les bosquets d'Amalfi , que le Giaour de Germanie, fidèle encore sur ce point aux usages des patriciens du Latium, semble avoir établi de préférence ses dieux lares, et, près des ombres de Virgile et de Tibulle, per arnica silentia lunœ, sacrifié aux Grâces dans les bras de la bonne déesse, Frédéric revient sans cesse en ces lieux dès que ne le retiennent plus au milieu des Barbare's les grosses affaires, les sottes querelles ou les combats. C'est là, devant les ondes bleues qui roulent mollement entre Gastellamare et Sorrente , qu'accoudé sur la balustrade d'un de ses palais, le père du blond Manfred hello corne il padre, le croyant indocile , l'astucieux , l'intelligent despote , le dilcltanle, le vaillant, le brillant chevalier, l'ardent mais inégal ami, le commensal aux reparties attiques, l'un des grands seigneurs assurément les plus accomplis et les plus corrompus qu'ait applaudis le inonde depuis Alcibiade, se livrait librement à ses rêveries et s'abandonnait sans remords à ses penchants. Condamner, sans admettre à son endroit le bénéfice des circonstances atténuantes, le souverain, le novateur, le
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politique, cela serait faire preuve, pensons-nous, de non moins d'irréflexion que d'injustice, et, pour résumer en une ligne notre sentiment sous ce rapport, nous saurons toujours quelque gré h ce condottiere de l'idée, embusqué derrière un trône, d'avoir fait œuvre de ses dix doigts, d'avoir cru devoir prendre l'initiative en toutes choses, et, s'il s'est écarté souvent du droit chemin, d'avoir au moins frayé quelques voies nouvelles. S'endormir au faîte des honneurs est si facile, ne rien hasarder est si commode, ne point se compromettre, quand on ne couche point sur la paille, est de si bon goût ! « Que ceux qui travaillent de leurs mains se réjouissent, a dit le dernier des Pères de l'Église : Jésus -Christ est de leur CORPS. )) Ceux qui travaillent passionnément de leur esprit semblent parfois avoir le diable au corps ^ j'en conviens ; mais on ne craindra point d'assurer que ce ne sont point là les possédés du démon qui doivent déplaire le plus au divin Maître. Ils baisent à leur insu un pan de sa robe ; ils le servent parfois, sans s'en douter; ce ne sont point toujours ceux qui portent la croix d'or sur la poitrine qui plantent la croix dans les entrailles du genre humain. Comme particulier, j'abandonne sans réserve et sans pitié Frédéric Hohenstaufen aux sévérités des censeurs, et l'on n'admet même point que le vague reflet qui tombe de la pourpre et qui relève
aux yeux de quelques honnêtes gens les débauches royales, les colore, les excuse ou les pallie. Je voudrais bien voir un voyageur ne point prendre garde aux reptiles qui rampent autour des ruines des temples de Pœstum, parce qu'il aurait lu dans Horace que jadis, en ces lieux, on cueillit des roses. Les ruines, les campagnes de Pœstum, c'est pour nous l'histoire; le voyageur, c'est le critic|ue : il montre du doigt les vipères sous les fleurs fanées.
(i Si le Dieu des Juifs avait eu mon royaume, la terre de Labour, les Calabres, la Sicile et l'Apulie, le Dieu des Juifs n'eût point tant célébré la Terre promise ^.. » Telles étaient les religieuses réflexions que Frédéric rapportait de Palestine , et ses plaisirs furent toujours assaisonnés de sarcasmes ou d'allusions impies. Dans un de ses palais d'Apulie, celui qui conseillait aux clercs de revenir aux us et coutumes de la primitive Eglise entretenait un harem , dont un Arabe, — on l'appelait Ben-Abou-Zeughi , personnage d'une invention, d'un désintéressement et d'un tact extraordinaires, — avait la haute surveillance et les clefs. Il ne se passait guère de mois que ce haut fournisseur ne reçût quelque nouvel envoi du cadi de Palerme. La Sicile ne produisait plus alors autant de
\i Salimbene, passage déjà cité;
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blé que du temps des Romains ; on ne pouvait plus la regarder comme le grenier de l'Empire; mais elle était restée féconde en belles et souples créatures, faites à souhait pour les amours. Ben-Abou-Zeughi moissonnait pour son maître la beauté, comme le préteur antique assistait du haut de son char à la récolte des épis, et, par ses soins intelligents, en bateau, s'étalait par lots bruns ou vermeils, à fond de cale ou sur le pont, Vénus, comme jadis s'était entassée Gérés. Des eunuques gardaient, selon la mode d'Orient, ce troupeau de filles sarrasines, scandale de la chrétienté, et lui, Frédéric, sultan d'Europe, ne différait de ses frères d'Egypte ou d'Asie dans ses façons d'agir avec elles que sur ce point caractéristique : sa volupté occidentale n'admettait point la paresse; — il jetait son mouchoir aux aimées, mais ce mouchoir, les aimées Vavaient ourlé. Chacune de ses femmes recevait chaque matin sa tâche : elles s'occupaient de couture, de piquage, de tapisserie ou de broderie. Ben-Abou-Zeughi distribuait à chacune, non pas seulement l'aiguille et le fil, mais les patrons les plus nouveaux, et, quand l'ouvrage était mal fait, il est probable que, non moins inflexible sur les négligences et les maladresses de l'atelier que sur les gaucheries ou les inexpériences de maintien commises ailleurs, il punissait la lente, la brusque, la brouil-
lonne ou l'étourdie \ Les robes des maîtresses du roi des Romains , celles des dames de sa cour sortaient presque toutes de ce gynécée singulièrement bien tenu, où les étoffes ne perdaient rien de leur lustre ni de leur éclat, et, qui sait? les voiles de l'altière Piémontaise Bianca Lancia, qu'aimait à soulever au soleil couchant, à l'ombre embaumée des bosquets de Sorrente, le galantiiomo du temps, ces voiles furent peut-être brodés au harem. Frédéric avait transporté toutes les sensualités , tous les divertissements de la vie orientale au pied du Vésuve : il conviait à mener comme lui ce genre de vie ses courtisans d'abord , puis les étrangers qu'il recevait avec une bonne grâce sans pareille. Après l'un de ces repas succulents auxquels lui-même touchait à peine, car le mécréant était sobre et se contentait de peu d'aliments, — festins arrosés de vins de Grèce ou de Syracuse et que préparait l'illustre Bcrard, premier maître-queux, lequel Bérard prétendait avoir retrouvé la recette du fameux scapece d'Apicius, — l'empereur
\. Frederick ordered them to employ themselves in spinning or in some other useful work. An Arab of the name of Ben-Abou- Zeughi superintendet the distribution of Ihe robes trimmed n illi fur, the veils, and the linen raiment, served out to each of the Emperor ladies. — Kington, JHstory of Frederick the Second, emperor of Ihe Honians, t. I, p. 476.
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menait souvent ses convives sur la terrasse, content à l'envi les chroniques, u Là, deux filles mauresques, belles comme le jour, attendaient, les pieds sur quatre boules, l'arrivée de la compagnie. Alors, se livrant à des contorsions sans fin, en avant, en arrière, chantant et se balançant des hanches, frappant des cymbales et agitant des castagnettes, elles variaient leurs poses langoureuses et paraissaient perdre la tête... La plante de leurs pieds ne se détachait cependant jamais des boules... Une musique de petites trompettes d'argent , dont jouaient des musiciens noirs, pour le plus grand plaisir de rimpératrice, complétait l'attrait du spectacle ^.. »
D'humeur fantasque et nomade, Frédéric, sans trop s'éloigner de Castellamare et de l'île d'Ischia, changeait toutefois volontiers de demeure et transportait sans cesse de palais en palais , de villa en villa, sa suite, son pompeux attirail et ses équipages. Qu'on essaye de se représenter une cour errante sous des bois d'oliviers et d'orangers ; campant un jour à Apricerna, un autre jour à Castel di Monte; traînant partout après elle des fourgons de bateleurs, des mulets chargés de coupes d'or et de vaisselle plate, des
1. Tubœ und tubectœ von Silber. V. Regest., 229-230.— Raumer, Gesch. der Hohenslaufen , t. III, p. 431. — Kington, A. I, p. 470.
troupes de pages de noble lignée, de longues files de haquenées trottant l'amble et ployant sous le poids des captives de Ben-Abou-Zeughi ^ ! Pendant une halte survenaient parfois les ambassadeurs du soudan ; ils se croisaient avec, les légats du pape : les uns déposaient aux pieds du mécréant des colliers de perles ou d'émeraudes, les autres déroulaient des parchemins ". Voyez -vous d'ici les rudes évêques teutons coudoyant des astrologues % les philosophes
'I . Zu so guten Essen und Trinken gehorten schone Palasle und reichgescbmïickte Wohnungen. Dièse filnden sich nicht allein in den grosseren Stadten Palermo, Messina... sondern der Keiser legle aucli... in den sclionsten Gegenden seines Reiciies : so z. b. in Apricerna, Garagnone, Andria, Castello di Monte. — Raumer, Geschichle dtr Hohenslaufen.
« Les fils des nobles se disputaient l'honneur d'entrer à cette école de chevalerie. » Aldimari.
2. Entre autres cadeaux magnifiques, le Soudan d'Egypte envoya un jour à son frère d'Occident, une lente, au dais de laquelle étaient suspendus une lune et un soleil, en émail. Au moyen d'un mécanisme ingénieux , les deux astres s'éloignaient ou se rapprochaient, et, selon la distance qui les séparait, on pouvait juger approximativement des heures... — Raumer. — « Som clérical... are astounded to find themselnes seated close from the turbaned men of the East. » — Kington.
3. Frédéric croyait aux prédictions des astrologues; il les consultait sans cesse. L'un d'eux, par exemple, lui ayant prédit qu'il mourrait parmi les fleurs, sub flore marcescere , il en conclut subiilement que la mort l'attendait probablement à Florence. Aussi Frédéric ne mit-il jamais les pieds dans cette ville.
de l'ccolc d'AvciToës conseilhmt la sagesse aux bouillants troubadours d'Aquitaine, l'audace et le gai propos aux larmoyants et trop discrets Minnesinger de Souabe ou de Franconie ^? Quant à lui, Frédéric, assis sur un tertre de verdure, il reçoit courtoisement les hommages, les présents et les dépêches qu'on lui adresse de toutes les parties du monde. Le Giaour parle à chacun sa langue, u soit qu'il se trouve avoir à répondre aux Arabes de Palestine, aux Grecs de la Galabre, aux Italiens de Toscane, aux Français de Lorraine, aux Allemands de Thuringe '\ » Poëte à ses heures %
1. « Zum Bewaise dass neben dem Sclierz hier aucli das Ernsteste Platz finde, konnten die vvaisen Sohne Averroës auftreten... » Raumer. — Voir sur les Minnesingei' (en français, les Chantres ou les Chanteurs d'amour) notre essai littéraire, les Chevalierspoêles d'Allemagne (Minnesinger), Didier. Paris, 1862.
2. « The Arab of Palestine, theGreeck from Calabria, etc., etc., find that César undestand them ail... With Latin of course he is fainiliar. » — Malespini ap. Kington.
3. Voici quelques-uns de ces petits vers galants de Frédéric, bons à chauler avec accompagnement de tambour de basque ou de guitare. Kington remarque avec raison que Torlhographe de la langue italienne n'a guère varié depuis six siècles.
Per voi son gioioso Gaio ed amoroso , Vizo pretioso D'amore lezioso :
Pregovi Donna mia Per vostra cortesia E pregovi che sia , Quello chel cor desia...
3i0 ALDEPiT LE GI'.AND.
législateur et théologien avec Pierre des Vignes, astronome et naturaliste avec Michel Scot % César montre à tous un visage aiïable et bienveillant ; César sait allier la gravité à la gaieté ". « Tu Messer^ » ainsi le nomment d'ordinaire , en se servant de l'antique et familière formule, ses sujets d'Italie, et cette façon de dire le réjouit ^
L'un des passe -temps favoris de Frédéric Hohenstaufen était la chasse au faucon. Dans un de ses moments de loisir, il a même rédigé par écrit, pour ceux qui comme lui volaient avec art, avec méthode et cjui se plaisaient à porter sur le poing des faucons de haut parage et de grand prix, les instructions les plus détaillées sur la façon d'élever et de dresser ces délicats animaux. Le Traité de fauconnerie de l'empereur Frédéric fait encore autorité, ce semble, pour les rares amateurs modernes de la chasse au vol qui se piquent de connaître un peu leur métier. L'ornithologiste érudit ainsi que l'historiographe des chasses peuvent y glaner encore mille précieux renseignements, des re-
1. Michel Scol traduisit, par ordre de Frédéric II, ['Histoire des animaux d'Aristote. V. Jourdain, Mémoire sur les Iraduclions latines d'Aristote, p. 130.
2. Frédéric alliait le plus grand sérieux, même la sévérité, à un génie riant et ouvert... « Das Auge driickte in die Regel die freundiiche Heiterkeit. » Gesc/i. der Hohenslaufen.