‹ Albert le GrandChapitre 60 sur 83 · LA VÉRITABLE ALLEMAGNE A TOUJOURS ÉTÉ PROTES · texte numérisé non relu

LA VÉRITABLE ALLEMAGNE A TOUJOURS ÉTÉ PROTES

TANTE. Qu'on jette un coup d'œil sur la Germanie ancienne, celle qu'a dominée Charlemagne; ciu'on la considère parvenue à sa seconde manière , sous Léon X. — la Germanie s'appellera alors Deutschland, — après l'avoir étudiée et suivie dans les manifestations prime-saulières de son génie pendant le règne de Frédéric II, on constatera que la race d'Hermann proteste et s'insurge, à quelque époque qu'on la surprenne et l'interroge, contre toute influence émanant directement ou indirectement de la puissance des successeurs de saint Pierre : opiniâtrement l'Allemagne défie Rome et lui refuse obéissance. K l'extrémité barbare, sous c{uel signe de ralliement abrite-t-elle d'abord ses inspirations confuses à l'indépendance? Sous la massue de Witikind. Neuf fois abattu par Charlemagne, — V empereur à la barbe florie n'apparaît point, en eiTet, au Teuton comme un Franc, mais bien comme un mercenaire vengeur des légions de Varus : n'a-t-il point fait bénir ses enseignes à l'ombre du Capitole? — neuf fois abattu par Charlemagne, Witikind, le chef saxon païen, se redresse neuf fois, pleure de rage pendant que coule sur sa face l'onde du baptême, et, dès qu'il ne se sent plus les mains liées, court immoler les chrétiens, embrasser ses chênes et ses dieux. La haine brute de la religion chrétienne, en tant qu'elle se

confond avec l'idée de servitude et supprime les rites antiques, — voilà Witikind. Le héros meurt; avec lui, les dieux s'en vont, soit; on plante la croix en Germanie, soit; saint Boniface achève l'œuvre ébauchée par Gharlemagne, et la croix l'emporte après l'épée : amen. Mais approchez; regardez de quelle essence de bois elle est faite cette croix sui generis : il semble, ô prodige! à peine a-t-elle pris racine en la terre allemande, qu'elle présente les mêmes rugosités que la massue de Witikind, et le symbole de la foi nouvelle va soudain servir de prétexte à la rébelhon nouvelle. A ses bras noueux va rattacher l'étendard de la révolte — et cette fois pour reprendre l'avantage contre Rome, pour lui remontrer que l'Allemagne n'a jamais accepté d'elle que le Christ , non le joug — un autre incoercible héros, Luther. Luther fait pendant à Witikind; Luther triomphe en pleine Renaissance, à l'extrémité qui nous touche, tandis que Witikind expire sur les confins de l'âge barbare, à l'extrémité opposée; mais les deux Saxons fraternisent dans une certaine communauté de sentiments et d'instincts, par delà le moyen âge, période de transition. Qui les unit? — Frédéric. Ne voyez-vous ])as que Frédéric introduit Luther, que Frédéric procède à son insu de Witikind, que Luther sent couler leur sang mêlé dans ses veines? N'admirez-vous pas,.

SOUS la grossière écorce du chef païen qualifié d'indomptable, sous la pourpre du très-délié César trois fois excommunié, mécréant, raisonneur et maudit, sous la robe noire du réformateur enfin qui, lui, coupe le nœud gordien et voit s'opérer le grand déchirement préparé de longue date, l'Allemagne, encore l'Allemagne et toujours l'Allemagne , dont ne se dément point une seule fois le caractère au milieu de ces transformations successives? La farouche mégère renouvelle, au profit de sa nationalité , le combat classique des trois Horaces ; elle souffle ses colères à l'âme de chacun de ses fils, et tour à tour elle les pousse contre Rome : le premier tout hérissé, féroce, inculte ; le second bardé de fer, mais déjà muni d'arguments; le troisième décidant de la victoire au nom du libre examen. La haine savamment formulée de tout joug spirituel, — voilà Luther. Mais derrière le théologien reparaît le Germain, et, pendant que le théologien revendique les droits sacrés de l'esprit, le Germain ne néglige point, pour faire lever le pain nouveau, de recourir au vieux levain patriotique : Luther TRADUIT LA BlBLE EN ALLEMAND. Ce qu'a tenté

Witikind, en déployant contre les apôtres d'une civilisation qu'il ne soupçonne pas les énergies d'une répulsion aveugle, a échoué, devait nécessairement, fatalement échouer, parce que, dans la prédication

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du christianisme, le chef saxon n'a distingue que ces mots : Courbe- toi devant Rome et Charlemaçjno, et qu'il dut être, en effet, à peu près impossible à cet intrépide défenseur du sol natal envahi, entre les haches des soldats qui renversaient ses idoles et décapitaient l'élite de ses guerriers, d'apercevoir et de reconnaître les bienfaisantes, les pacifiques clartés de l'Evangile. Il n'en reste pas moins acquis que Witikind a protesté. Ce qu'a tenté Luther, au contraire, a réussi et devait forcément réussir, parce que, tout en déployant la Bible contre la Babijlone empourprée^ comme son aïeul Witikind a levé la massue, au lieu de suivre son exemple et de se refuser à entendre la bonne nouvelle, il la commente, il se l'approprie, il s'aventure, il avance, il réclame à haute et intelligible voix la libre interprétation des paroles du livre de vie, il ébranle à grands coups les colonnes vermoulues du temple. Concluons : Luther s'appuie sur la croix et le sentiment patriotique pour refuser obéissance au saint-siége : le réformateur tient à la main la Bible. Witikind ne sait pas lire, ne sait pas prier, il n'a point feuilleté la Bible, il n'a point reçu l'initiation du christianisme : le chef païen ne s'est pas moins déclaré contre l'occupation romaine; il n'est que patriote, mais cela suffît : \e païen agite en l'air sa cognée. Entre ses deux acolytes

apparaît Frédéric Hohenstaufen , d'un bras inexpérimenté soulevant la Bible, d'un bras ferme portant le glaive. Entre l'arme de Luther et l'arme de Witikind, Frédéric hésite, ou plutôt il se sert indifféremment tantôt du glaive, tantôt de la Bible; et, lui aussi, il s'est séparé de Rome et il a tourné le dos aux successeurs de saint Pierre. Witikind, Frédéric et Luther sont donc protestants ; tous trois personnifient, à titres divers, l'Allemagne barbare, l'Allemagne du moyen âge, l'Allemagne de la Renaissance, toutes trois protestantes. — L'x\llemagne, la

VÉRITABLE ALLEMAGNE xN'a JAMAIS ÉTÉ CATHOLIQUE,

avons-nous hasardé en tête de cet aperçu. La proposition est démontrée , hoc erat demonstrandum , n'eut point manqué d'ajouter, après avoir fièrement soutenu sa thèse , quelque brave bachelier du bon vieux temps. Nous ne sommes point, quant à nous, si sûr de notre fait, et, précisément parce que nous avons conscience d'avoir parlé selon la raison , nous ne nous flattons point d'avoir obtenu gain de cause auprès de ceux qui prétendent encore en ce siècle au gouvernement des esprits. Qui travaille, s'agite, produit, se frappe le front, dirige, manie, rudoie la matière, la fait servir à ses desseins, en un mot cherche ol propose, à l'heure qu'il est? — Le laïque, V homme d^ initiative. Qui se séquestre, se mutile, au contraire,

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répugne au mouvouirut, le repousse, n'élèvc! plus la voix que pour condamner, recourir sans cesse aux vieux textes, répandi'e, féconder dans la prostration intellectuelle et l'oubli de tout vrai sentiment chrétien le dogme imposé, équivoquer, menacer, s'interposer entre le Christ et nous , pousser de grands cris d'alarme , se voiler la face et frapper? — Le clerc, Vesclave du convenu, GUM IN niOFUNDU-M AENEIUT, CONTEMNIT \

4 . « Ce monde a besoin d'être gouverné par les idées do l'autre.» a cru bien dire un des nôtres, un Français (.loubert, Pensées), Cola est fort bien exprimé et fort bien pensé; seulement, pour que ces idées parviennent à se faire accopter, il faut naturellement qu'elles empruntent une forme, et cette forme est le langage. Or, l'Églisk catholique parlk latin; la France, rUalio, l'Espagne l'ontendent, l'ont loujours entendue à demi-mot; elles sont latines. Les idées de Rome peuvent quelquefois nous humilier, nous attrister, nous courroucer; la forme de ces idées ne nous est jamais antipathique. Notre esprit, notre raison nous éloignent de Rome, — notre tempérament nous y ramène. Ses décisions absolues, ses compromis, ses sévérités, ses faiblesses, irritent, persuadent, désolent, exaspèrent et charment tour à tour les fils de Voltaire et de saint Louis, de Dante et de Philippe IL Mais la voix du sang crie si fort, et nous surtout, Gallo-Koinains, nous nous ressentons si bien de notre origine latine, que les infortunes et les calamités dont se voit périodiquement accablée la papauté, loin de nous détacher d'elle, nous alarment, nous indignent, ou nous louchent, sentiment que n'ont jamais connu les peuples du Nord. Insolente et prospère, Rome nous révolte; malheureuse, i:lli-: nous suiîjugue et nous attendrit. Nous la contrarions quand elle triomphe, et nous la jugeons alors a\ec notre christianisme et notre raison. Nous gémissons au contraire quand elle

Pacifique, sentimentale, pour ainsi dire, la campagne apostolique qu'entreprit Albert le Grand au xiii^ siècle dans les diocèses de Germanie les plus enclins à se dérober à l'autorité pontificale, l'action qu'il exerça dans les provinces de l'Empire les plus foncièrement , les plus ardemment contraires aux idées d'omnipotence universelle et de souveraineté absolue proclamées les seules vraies et légitimes par la cour de Rome, ses pérégrinations, ses discours, les succès même dont furent çà et là couronnés ses travaux, tout cet ensemble de victoires et de luttes purement morales qui remplirent et caractérisèrent sa mission, n'a point laissé, comme de juste, de profondes traces dans les chroniques. L'histoire critique est née d'hier. Il n'y a point si longtemps qu'au brut narré des faits a succédé la théorie des faits. Le système éminemment philosophique, et d'ailleurs assez récent , qui consiste, en face des variations

souffre, notre sang reflue aux tempes, notre cœur saigne, nous l'aimons et le lui témoignons; n'est-elle point, après tout, notre aïeule et notre sœur? Encore une fois, l'Église catholique parle latin. A merveille. Mais remarquons en passant qu'il est un mot latin qu'elle n'a jamais su prononcer, le mot liberlas. Que Rome lo prononce, ce mot, et l'Allemagne, l'Angleterre elles-mêmes l'entendront peut-être. Qu'elle s'obstine encore quelque temps à ne point le prononcer, et nous finirons sûrement nous-mêmes par ne plus l'entendre et ne plus la connaître.

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auxquelles sont soumises les choses humaines, à remonter des elTels aux causes, à tenir compte, par exemple, dans une juste et saine mesure, bien entendu,— œuvre de finesse, de sagesse et de pondération singulièrement délicate, — de ces deux maîtresses forces, l'influence du climat, l'instinct de la race, ce système commence à peine à prévaloir. On ne devra donc point s'étonner que les marches et contre-marches, les exploits, les retraites de la légion dominicaine n'aient point attiré l'attention de nos très -grossiers et matérialistes conteurs du moyen âge. Pour qu'elle leur parut digne d'exercer leur plume, il eut fallu, sans doute, que sous les sandales des frères prêcheurs le sang à grands flots ait coulé, et qu'au lieu de s'efforcer de ramener les peuples du côté du saint-siége par la prédication, la douceur et les vertus , Albert et ses compagnons eussent tiré le poignard ou tendu leur col au bourreau. Ici, point de champ de bataille, en effet, point de violences, point de meurtres, point de coups : aussi quel profond silence, et sur toute la ligne ^ ! Que si

i. On ne consultera point sans profit, si l'on tient à prendre quelques notes sur la façon dont était écrite et traitée l'tiistoire au moyen âge, le très-curieux, très-instructif, mais mallieureusement un peu confus, assez peu concluant travail de M. Henry -Thomas Buckler, Histoire de la civilisation en Angleterre.

•Sm ALBERT LE GRA.ND.

l'on considère cependant d'un peu haut la présente tentative de propagande d'Albert et des dominicains en Allemagne, elle demeure, en fm de compte, extrêmement intéressante, dramatique et instructive : intéressante en ce sens qu'elle fut peut-être l'attaque offensive et défensive la plus sérieuse, la mieux conduite, la plus insinuante et hardie qu'ait jamais tentée le génie latin, par delà le Rhin, contre les tendances séparatistes qu'a toujours affectées le génie germanique, — instructive à ce point de vue que, poursuivie de par la volonté de la cour de Rome, avec une arrière- pensée politique, elle fut populaire et l'emporta en tant que croisade religieuse , mais elle échoua en tant que croisade dirigée contre Frédéric Hohenstaufen et l'irréconciliable parti antiromain. Officieusement réactionnaire, elle n'atteignit donc point son but; révolutionnaire à son insu, elle triompha et ne fit peut-être qu'accélérer un mouvement qui ne devait s'arrêter qu'à la Réforme. Quelles instructions reçut Albert le Grand lorsqu'il lui fut enjoint de porter la parole de Dieu dans les diocèses de Germanie? On l'ignore. Il est certain toutefois que ses supérieurs n'attendaient rien moins de ses tournées évangéliques qu'une réaction favorable aux intérêts de la papauté en même temps qu'une vivifiante et salutaire impression pour le salut des fidèles. La

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seconde partie du programme reçut son plein et entier accomplissement : Albert vit, en eilet, tomber à ses pieds les chrétiens ranimés, les pécheurs, les libertins convertis. Ils furent, au contraire, déçus, ceux qui avaient espéré que l'habit de Saint-Dominique imposerait aux fils de Witikind et d'Hcrmann : l'incorrigible Teuton ne fit point amende honorable entre les mains du champion catholique, et, parce que ses lèvres baisèrent la croix que lui présentait Albert, Hermann ne se crut point délié de son serment de fidélité à l'empereur, Hermann ne s'en sentit pas moins attaché au sol de la patrie, a Toutes les institutions, toutes les forces sociales commencent, dans leur développement, par le bien qu'elles ont à faire, » a dit un homme grave, éloquent, qui croit en Dieu, en lui, et en la liberté et la dignité humaines \ — « Il ne faict pas bon d'acharner le peuple, car il est ASSEZ PREST PLUS Qi 'oN NE VEULT, » remarque avec non moins d'à-propos, de franchise et de profondeur, un de nos plus frivoles et plus gais deviseurs de choses galantes -. On se souvient involontairement de ces deux maximes, on les rapproche instinctivement l'une de l'autre, dès que l'esprit est parvenu à se rendre compte des dispositions remuantes qu'an-

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