‹ Albert ou L'orphelin catholique [microforme]Chapitre 25 sur 62 · CHAPITRE VII UN AVEU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII UN AVEU

Le lendemain matin, Albert, triste et pensif, se rend au jardin, et là, sous un berceau de verdure, seul avec son Dieu, 1l s’'agenouille et prie avec ferveur.

Sa prière finie, il se lève et se met à marcher lentement. Tout entier au souvenir de la discussion de la veille, des paroles sévères de son père adoptif, des suites que pourrait avoir son obstination à rester catholique, il n’en reste que plus décidé à remplir ses obligations, ses devoirs envers son Dieu.

Il s'arrête, et se croisant les bras sur la poitrine, il se dit en levant la vue vers le ciel:

—L'heure des épreuves est arrivée, il me faudra donc perdre l'amitié d’un homme généreux qui m'a traité comme son fils, et que j'aime, que 1Q

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je respecte comme mon père: perdre l’amour d'une dame si bonne, si tendre pour moi, une dame dont la tendresse et la sollicitude à mon égard ont si souvent témoigné de son affection de mère pour moi. Il me faut donc m'’éloigner pour toujour: peut-être de ces bons parents, perdre un avenir brillant, ou me séparer, abandonner la sainte Eglise qui m'a vu naître. Non, non, je ne veux pas, je ne peux pas trahir la promesse que j'ai faite à ma mère mcurante ; à ma mère qui, mon cœur me le dit, doit être làhaut, occupée à prier pour ma conservation et le salut de inon âme. Soyez sans crainte, chère mère, votre fils restera digne de vous; votre figure aimable est et restera toujours gravée dans mon cœur, elle ne s’effacera jamais de ma mémoire. Votre fils restera toujours fidèle à son Dieu et à 52 promesse. Mon Dieu, que cette épreuve est cruelle ! que ces pensées sont ameres !..…. Donnez-moi la 1orce nécessaire pour les supporter. Et vous, Vierge Marie, c’est maintenant plus que jamais qu’il me faut votre secours, votre aide, votre amour tout maternel. Vous le voyez, le combat ne peut qu'augmenter en force, en rudes efforts contre moi ; il ne me restera que la défaite si vous ne me secourez. Mais non, ma confiance en vous est trop grande, vous ne m'a-

bandonnerez pas plus que vous ne l'avez fait dans cette forêt où vous avez montré votre amour maternel pour un pauvre orphelin seul et sans secours. Montrez que vous êtes ma mère...

Il reprend sa marche. Oui, je maintiens ma résolution, se dit-il à demi voix; je perdrai, s’il le faut, un père, une mère et une sœur chérie. Ah ! Eva, sœur bien-aimée, il faudra donc que je vous quitte aussi! Vous si bonne, si pure... Que d'heures agréables !… Que de jours heureux !.… Hélas ! tout va donc disparaître... Sœur chérie, il faudra donc se séparer |...

Des larmes brûlantes inondaiïent sa figure.

— Pourquoi donc? dit une voix douce en ar rière de lui.

Albert surpris, se croyant seul, se retourne vivement et voit Eva qui s’avance vers lui.

—Il ne faut pas vous attrister ainsi, dit Eva avec émotion.

Vous voulez donc nous quitter ?

—Non, non, chère sœur, ce n’est pas moi, mais vous avez compris votre père, hier soir.

—Ne pensez plus à cette menace. Papa a été sévère, ilest vrai, il vous a causé de la peine ; mais, croyez-moi, il ne voudrait pas mettre sa menace à exécution. Il vous aime et je ne doute pas qu'il ait parlé plutôt pour exiger de vous une

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140 ALTERT OU L’ORPHELIN CATHOLIQUE nouvelle obéissance. Maman surtout ne consentirait jamais à votre départ.

— Lui obéir en tout sera toujours un bonheur pour moi. À vous, chère sœur, je puis ouvrir mon cœur, vous fa're connaître mes pensées.

N'est-ce pas trop exiger de moi que de vouloir que je renonce à l'Eglise qui m’a vu naître, dans le sein de laquelle j'ai appris à connaître, à aimer et à servir Dieu ; Eglise dans laquelle je dois vivre et mourir si je veux respecter la promesse faite à ma mère mourante? Dites-le-moi, que feriez-vous à ma place ?

—Votre position est délicate, j'en conviens ; cependant Dieu exige une obéissance parfaite de la part des enfants envers leurs parents.

— Oui, chère sœur, pourvu toutefois que leurs ordres ne soient pas en contravention avec les commandements de Dieu.

—Mais papa n’exige pas de vous une désobéissance à Dieu ; il vous demande de vous séparer d'une Eglise qui, selon lui, vous conduit à la per-

‘dition. Il me semble, au contraire, qu'il fait

preuve de son amour pour Dieu et de son amitié pour vous,

—Croyez-moi, l'Eglise catholique est pour moi la seule véritable, la seule où je puis obéir à Dieu, En me séparant d'elle, je trahirais mon

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Dieu, et celui qui trahit son Dieu, tuahit bien davantage son père, sa mère, sa famille. Je ne pourrais, chère sœur, me rar coupable à un tel point.

— Ne pensez-vous pas que nous aimons Dieu dans notre Eglise? N'essayons-nous pas de le servir le mieux possible? Et pourtant, ajouta.te:le avec un sourire, nous ne sommes pas catholiques.

—Tout ce qui porte à aimer Dieu, tout ce qui tend à le servir provient du catholicisme. Tout ce qu’il y a de bon dans le protestantisme revient de droit à cette Eglise, haïe et méprisée, je ne sais pourquoi.

—Je ne suis pas de force à discuter avec vous ; ainsi, avec votre permission, parlons d'autre chose.

Tirant une enveloppe de sa poche, elle ajouta en la lui présentant :

— Je viens de recevoir cette lettre ; vous avez le droit d’en connaître le contenu, une bonne sœur ne doit rien cacher à son frère. Tenez, la voici, veuillez Ja lire PR que je vais aller voir mes fleurs.

— Merci, dit Albert en prenant la lettre,

Il la parcourt rapidement, une vive émotion s'empare de lui en la lisant. Je m'en doutais, se

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dit-il, ce jeune Smith fait à la demoiselle Eva une demande en mariage, il l'aime... qui ne l’aimerait pas? Il replie la lettre et se dirige vers Eva pour la lui remettre.

— Eh bien ! que pensez-vous de la demande de ce jeune homme ? dit celle-ci en souriant.

—EÆElle mérite votre plus sérieuse considération, répond Albert d’une voix émue. Ce jeune homme vous aime, il l’a prouvé maintes fois. De plus, il est accompli sous tous les rapports: appartenant à une des familles les plus distinguées et les plus respectables, il a droit à vos égards ; jeune, beau, élégant et possédant une haute éducation, il mérite votre estime, votre attention, votre.

— Ne dites pas le mot, dit vivement Eva, mon cœur appartient à un autre, et cet autre, je l'ai aimé depuis mon enfance, et cet amour, loin de diminuer, a grandi avec moi.

— Ai-je droit de vous demander le nom de celui qui peut occuper une aussi belle place dans votre cœur ?

— Plus tard, plus tard vous le saurez, je vous le nommerai ; vous avousrez alors que mon amitié pour lui n’a pas été payée de retour.

C'est impossible, mademoiselle. Soit par timidité ou ignorance de vos sentiments à son

1e égard, il n’a pas osé se présenter ou prétendre it au bonheur qui lui est réservé. Son nom, s’il vous va plaît Povs

—AÀ.… à vous de répondre, dit Eva en baissant de la vue.

—Vous ai-je bien comprise, mademoiselle, ou

a est-ce une illusion, une présomption de ma part? 1e Me serait-il permis à moi, pauvre orphelin, d’es- De pérer un tel bonheur?

P — Albert, dit Eva, pendant que vous formez dd des projets de nous quitter, de vous séparer de Is ; notre pere, de notre mère, de... mais assez, je ne que puis rien dire encore.

Hé —Vous me faites espérer, r’est déjà trop de Le bonheur.

l'ai —Espérer n’est pas le mot, je... je. je vous de dis. restez.

Elle avait à peine prononcé ces mots, que déce- | jà elle s'était retournée et se dirigeait vers ia ans maison.

Albert, ivre de bonheur, la regardait s'éloigner. pus Il put alors comprendre et s'expliquer la cause | 1- de sa réserve à son égard depuis son retour ‘lu collège ; un à un, tour à tour, les souvenirs de ce ti- qui s'était passé depuis se présentèrent tous pour

‘émoigner de la noblesse de caractère, de la pu-

reté et de l'élévation des sentiments de celle qui voulait unir sa destinée à la sienne.

Le bonheur qu'il éprouvait lui faisait oublier les incidents de la veille. Je vais, se dit-il, demander à mon père la permission de m’éloigner pendant un an ou deux, durant lesquels je pourrai étudier une profession. Il faut bien songer à pourvoir à mes propres besoins, et lorsque je serai en état de me présenter à nos bons parents, je reviendrai avec la certitude qu'ils auront déjà approuvé notre union.

Une pensée cruelle vint en ce moment troubler le bonheur d'Albert. M. Stevens voudra:t-il donner sa fille à un cathelique? se dit-il, ce n’est guère probable. L'amitié qu’il m'a portée jusqu’à présent pourrait bien se changer en haïne si je résiste à sa volonté ; qui sait ? il ne verra plus en moi un fils adoptif, un protégé, mais un papiste, un idolâtre.. Allons, rejetons cette pensée... Dieu saura tout arranger pour mon plus grand bien ; il me reste à accomplir mes devoirs. Aime Dieu et va ton chemin, dit un proverbe. Fais le bien, advienne que pourra, dit un autre. C’est, Dieu aidant, ce que je me propose de faire.

Eva, en entrant à la maison, se rendit de suite à la chambre de sa mère, et lui remettant la let-

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tre du jeune Smith, elle Jui raconta ce qui venait de se passer.

— Vous allez me reprocher ma conduite, ma mère, n'est-ce pas? dit-elle d’une voix tremblante.

—-J'approuve ton choix, chère enfant, dit madame Stevens en l’embrassant ; mais tu aurais dû, au moins, prendre conseil de ta mère avant de faire un aveu dont tu pourrais peut-être te repentir. Ton père, tu le sais, ne consentira jamais à ton union avec un catholique.

—Je l'aime, maman... je l’aime.

—Je le sais, et je t'approuve. Tu ne doutes pas que j'aime Albert comme s'il était mon propre fils ; mais si je te disais : Ma fille, tu ne peux épouser ce jeune homme ; si ton père refusait son consentement, que ferais-tu ?

—Pourquoi le refuseriez-vous, chère mère ? dit Eva en se jetant dans ses bras.

— Ce n’est pas moi qui ferai objection, mais ton père.

—Pourquoi refuserait-il, maman ?

—Je te le répète, ton père ne voudra jamais conséntir à ton union avec un papiste.

—-Pourquoi ce nom, papiste? dites donc catholique

— Le nom n'y fait rien ; ton père refusera. Que te restera-t-il à faire P

— De... d’obéir, maman... Mais, chère mère, ne pourrions-nous pas, vous et moi, essayer de démontrer à Albert l’inutilité de ses exercices de religion P

— Non, ma fille. Albert possède un caractère franc et loyal. Ferme et inébranlable dans ses convictions religieuses, 1l perdra tout plutôt que de trahir son Dieu, que d'abandonner l'Eglise qu’il croit être la seule bonne. Et en cela, je l’admire. Sois-en assurée, ce ne sera pas moi qui m'opposerai à ton bonheuï ; ton père seul y fera obstacle.

— Dites-lui, chère mère, que nous ferons notre possible pour convertir Albert.

— Je ferai tout connaître à ton père.

Quelques heures plus tard, madame Stevens disait à son époux :

— Ainsi que je l’avais deviné, Eva aime Albert et lui en a fait l’aveu ce matin.

—Ah ! et comment cela est-il arrivé? Elle t'a prévenue sans doute ?

— Non, Albert était au jardin et, se croyant seul, il donna libre cours aux pensées tristes qui se sont emparées de lui depuis ces discussions et la menace que tu lui as faite hier soir ; il parlait

mê dou aba plut

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même assez haut pour que notre fille, qui ne 5e doutait de rien, pût l'entendre. Le voyant triste, abattu, pleurant même, et résolut de nous quitter plutôt que d’abjurer sa religion, elle iui fit l’aveu de son amour sans trop savoir ce qu’elle disait, sans le vouloir.

—]Je serai heureux de lui donner ma fille, mais à une condition, et cette condition tu la connais.

—Mais si ses convictions ne lui permettent pas d’abjurer sa foi?

—Je serai inébranlable ; ainsi, ne m'en parle plus.

—Et le bonheur de notre fille ?

—C'est son bonheur que je veux ; avec un papiste elle sera malheureuse.

—Malheureuse avec Albert, dis-tu? N'est-il pas doué de toutes les plus belles qualités ?

— J'en conviens, mais. Ah ! j'y pense, une expédition doit partir dans quelques jours pour les montagnes Rocheuses ; deux de mes amis, pasteurs méthodistes, doivent en faire partie comme chapelains. Je va:: les voir et leur demander de s'intéresser à notre Albert. L'un d’eux surtout est | très savant et il ne tardera pas à lui démontrer j son erreur. :

—Tu voudrais donc qu’Albert fit partie de | cette expédition P | Ë

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— Oui, je verrai M. Lyons, l'ingénieur en chef du gouvernement ; il doit être le commandant de cetie expédition, et il ne refusera pas de l’admettre. D'ailleurs, dans les circonstances, il vaut mieux qu’il s'éloigne pour quelque temps.

—C'est vrai, dit madame Stevens, mais les périls de cette expédition seront grands, et je crains.

—Sois sans crainte, elle sera escortée par un régiment de soldats, et, étant nombreuse, elle pourra défier toute attaque.

— Combien de temps durera cettt expédition ?

—Un an tout au plus, et je ne dou pas qu’à son retour, Albert aura changé ses opinions religieuses. Quant au danger, tu peux te rassurer, 1l n’en courra aucun.

— Alors, je vais tout préparer pour son départ.

Une heure plus tard, M. Stevens demandait à Albert s'il voulait faire partie de cette expédition.

—Si c'est votre désir, mon père, ce sera un plaisir pour moi.

— Non seulement tu pourras t'y amuser, mais elle servira à t'instruire, vu que cette expédition est enireprise dans un but scientifique: il s’agit de connaître les niveaux des prairies, des rivières et des montagnes qu'elle devra traverser. Elle

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place à Sain rende:

Moi lPavaie furent mère, moisel

sera composée de savants géographes et des principaux ingénieurs civils du pays. Ainsi, si tu le veux, tu pourras en profiter pour t'instruire. Le commandant de cette expédition est un de mes amis intimes ; il veillera à ta sûreté.

—Merci, mon père.

—Tout ce que je te demande, c’est de ne pas oublier le salut de ton âme, et pense à nous, de temps à autre, durant ton absence.

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