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—Tu es encore jeune ; le temps amènera la réflexion.
— Je respecterai votre volonté ; cependant si Albert ne peut devenir mon épc x, nul autre ne le sera.
As-tu bien pensé aux conséquences de ton alliance avec un papiste, ma fille? Ne sais-tu pas qu’elle nous férait perdre l'estime et la confiance de la société au milieu de laquelle nous vivons ? Que nous restera-t-il de nos parents et de nos amis, sinon leur éloignement et leur mépris ? Allons, ma file, par amour pour moi et ta mère, réfléchis bien avant de prendre une décision. Un jeune homme digne de toi veut s’allier à notre famille, il t'offre un nom sans tache et une fortune brillante ; 1] t'aime et te rendra heureuse. Il n’en dépend que de toi d'assurer ton bonheur et celui de tes parents.
— Assez... assez, mon père, dit Eva en fondant en larmes. Je vous aime, vous le savez, mais...
—Mais quoi?
—Je n'aime pas M. Smith
—Il saura attirer ton amour par ses qualités.
—Vous voulez donc me rendre malheureuse, mon père? Ah! de grâce, laissez-rnoi libre.
—Tu as le temps de réfléchir; ce jeune Siaith attendra ta réponse.
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—Si vous l’estimez, mon père, dites-lui de ne pas espérer.
—Qui sait? dit Mme Stevens, Albert aura peut-être renoncé à ses erreurs avant son retour. Les chapelains de l'expédition ont promis de faire tout en leur pouvoir pour le convertir.
—Je crains plutôt qu’Albert ne les confonde, dit M. Stevens.
— Pourquoi crains-tu cela?
— Parce qu'il est de ceux qui savent faire triompher une cause, bone ou mauvaise ; fort à l'étude, intelligent et tenace, il ne se laisse influencer par aucune considération.
— Voilà pourquoi je l’admire, dit Mme Ste.
vens, et s’il reste catholique, c’est parce qu'il est convaincu d'être dans le bon chemin, et tant qu’il n'aura pas la preuve du contraire, rien ne pourra le faire dévier. Si les chapelains de l’expédition ne l'injurient pas, ne le méprisent pas dans sa croyance, et se bornent à lui démontrer ses erreurs, ils obtiendront sa conversion. Alors le seul obstacle à son union avec notre fille disparaîtra.
—Je vois qu’il va me falloir te faire connaître pourquoi j'insiste auprès d'Eva pour lui faire épouser le jeune Smith, dit M. Stevens en changeant de ton. Ne pensez plus à mes remarques
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concernant Albert. Puis, faisant un effort sur luimême, 1l ajouta :
—Mes affaires sont tellement embrouillées que notre fortune est menacée.
—Que distu? demanda Mme Stevens en pâlhissant.
—Que des spéculations malheureuses sur la bourse et sur des terrains vont me mettre dans un état voisin de la misère, et cet état que j'entrevois me fait craindre pour l’avenir de ma fille. La voir pauvre, délaissée par ses amies, ses compagnes, non, non, cela ne se pe‘it pas. Encore une fois, ma fille, ne hâte pas trop ta décision, ne refuse pas une offre quite permettra de garder le rang que tu as toujours occupé.
—Croyez-vous que la pauvreté va me rendre malheureuse, cher père? dit Eva les yeux remplis de larmes. Me fallût-il travailler pour pourvoir à ma subsistance, je le ferais de grand cœur.
---V penses-tu, ma fille? dit Mme Stevens troublée par l’aveu de son époux. Ton père, au moyen de sa profession, nous procurera toujours une honnête aisance ; mais toi, chère enfant, tu seras délaissée, abandonnée de tes amies lorsqu'elles sauront que tu es pauvre.
Celles qui agiront ainsi, chère mère, ne méritent pas le nom d’amies, dit Eva. Et qui vous
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dit que le jeune Smith n’en fera pas autant lorsqu'il connaîtra votre position ?
Mine Stevens pâlit.
--]l fera tout le contraire, dit M. Stevens, je lui ai tout avoué, et 1l n’en a été que plus persistant dans sa dmande.
---Mon père, dit Eva en se jetant à ses genoux, n'ayez pas d'inquiétude pour moi, je serai aussi heureuse avec vous et ma mère dans la pauvreté que dans l’opulence ; j'éprouverai les mêmes joies, les mêmes plaisirs. Et Albert, que fera-t-il ? Je le connais, cher père, 1l fera tout en son pouvoir pour vous faire oublier votre malheur ; il travaillera, il emploiera son talent pour relever votre fortune. Qu'importe votre décision à l'égard de notre union, il ne reculera pas devant cette tâche, car il a un cœur noble, généreux, autant que reconnaissant. S'il savait, s’il connaissait votre position, il s'empresserait de revenir pour se mettre à l’œuvre ; il restera ce qu’il à toujours été pour vous, mais plus dévoué. Je vous supplie de me laisser libre ; ne me forcez pas à un mariage qui doublerait le malheur qui est venu fondre sur notre maison.
Si je persiste ainsi, ma fille, dit M. Stevens d'un ton ému, c’est pour t'assurer un brillant avenir,
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— On frappe à la porte, dit M. Stevens en l'interrompant.
Une servante entre au salon et annonce monsieur et madame Smith.
M. Stevens se hâte d'aller au-devant d’eux.
Eva en profite pour sortir du salon, et monte à sa chan dre pour refaire sa toilette.
Après les compliments d'usage, Mme Smith, ne voyant pas Eva, demande si elle est absente.
—Non, répond Mine Stevens, je la crois montée à sa chambre ; elle va descendre dans un instant.
— J'ai bien hâte de la voir, la chère enfant, reprit Mme Smith; elle a dû répondre à notre désir commun ?
Monsieur et madame Stevens échangèrent un regard.
Eva entra au même instant.
En la voyant entrer, Mme Smith va au-devant d'elle et l’embrasse en lui disant :
— Etes-vous indisposée, chère enfant? Vous me paraissez souffrante.
—Je suis assez bien, madame,
230 ALBERT OU L'ORP‘IELIN CATHOLIQUE
—Moi qui espérais vous voir toute joyeuse.
Venez vous asseoir à çôté de moi.
— Nous sommes venus ce soir pour vous parler d’une affaire qui nous concerne tous, dit M. Smith d’un ton sérieux ; c'est de savoir si vous consentez au mariage de votre fille avec mon fils.
—-Je n'y ai aucune objection, se hâta de répondre M. Stevens ; je dois vous dire cependant que je n'ai pas eu le temps de consulter ma fille.
—-Et dans une affaire aussi grave et aussi 5)lennelle, il faut lui donner le temps de réfléchir, dit Mme Stevens.
—Mais je pensais tout arrangé entre votre fille et mon fils, dit M. Smitn. Je me suis un peu pressé.
— Non, non, dit M. Stevens, j'apprécie trop l'honneur que vous me faites d’unir votre famille à la mienne pour avoir une telle pensée ; cependant, comme l’a fait remarquer mon épouse, nous ne connaissons pas encore les sentiments de notre fille.
—Qui ne peuvent qu'être favorables à notre désir commun, dit Mme Smith en caressant les cheveux d'Eva. N'est-ce pas, mademoiselle, que j'aurai bientôt le bonheur de vous appeler ma fille ?
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Eva pâlit, son cœur battait à se rompre.
—Je suis peinée de ne pouvoir répondre à votre désir ce soir, madame, dit-elle d’une voix tremblante,
—Comment!. vous refusez? dit madame Smith.
—Sans refuser, je ne puis... je...
—Assez, assez, ma fille, dit Mme Stevens ; puis se tournant du côté de Mme Smith, elle ajouta : Ma fille pourra vous répondre plus tard ; elle est souffrante ce soir, et je vous prie de ne pas insister.
—Oui, dit M. Smith, ii faut à votre demoiselle le temps de réfléchir. C’est, je le répète, avec la pensée, je pourrais ajouter avec la certitude que ce mariage était arrêté, conclu entre votre demoiselle et mon fils, que nous sommes venus, ce soir, moi et mon épouse. Cependant puisqu'il y aencore à avoir le consentement de votre fille, consentement qui, j'espère, ne tardera pas à venir, je me contenterai pour ce soir de vous faire connaître mon projet à votre égard, ou plutôt la proposition que j'ai à vous faire. Cette proposition, la voici: le jour où votre demoiselle donnera son consentement à cette union que nous désirons tous, je vous ferai toucher les sommes nécessaires pour faire radier les hypothèques qui pèsent sur
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vos propriétés ; vous pourrez ainsi sortir de vos embarras financiers.
—ÆEt c'est à cette condition que vous m'ofrez de l’aide ? dit M. Stevens, douvant à peine con tenir la colère et l’indignation qui s'étaient em parées de lui.
—Une condition qui a paru vous être favorable il n’y a que quelques heures, dit M. Smith Mon fils m'a fait connaître son entretien avec vous, et alors vous parai:siez consentir à sa de mande.
—J'y censens encore, mais ma fille.
—Aura à réfléchir et donner sa réponse. Je vous ai fait cette offre afin que vous conserviez vo; propriétés. Si ce mariage a lieu, il ira de notre intérêt commun ; ies deux familles tiendront à les conserver.
— Pour qui me prenez-vous donc? dit M. Ste vens en pâlissant.
—TJe n'ai pas voulu vous faire de peine, se hà ta de répondre M. Smith ; je pensais ce mariage une affaire conclue, et...
—Vous avez hâté les conclusions, monsieur.
Ma fille fera ce qu’elle voudra. Si elle devient l'épouse de votre fils, vous aurez à remplir des devoirs qui n'existent pas encore. Si mes propriétés sont mises en vente, il vous sera loisible
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ALBERT OU L'ORPHELIN CATHOLIQUE 233 de les acheter. Ainsi, parlons d’autre chose ; nous avons toujours été amis; ne, cessons pas de l'être, c'est mon désir.
—Mais, monsieur, ce ne sera pas un honneur pour vous. Que dira-t-on de voir vos propriétés mises en vente ?
— Tout homme intelligent et honnête dira que c'est un malheur et non un déshonneur. Je suis surpris d'entendre de telles paroles sortir de la bouche d’un ami.
— C'est comme votre ami que je vous ai fait cette offre.
—Offre dont vous retirerez tous les bénéfices en y mettant cette condition. Mais. parlons d'autre chose.
—Je le veux bien ; cependant je crois m'apercevoir que votre demoiselle va s'opposer à ce mariage.
—Ma fille aura à vous répondre elle-même.
— Puis-je lui demander s’il y a lieu d'espérer ?
—Non, monsieur, dit Eva d’une voix ferme.
— Alors, tout est rompu.
—Il n'y avait rien à rompre, aucun engagement n’a eu lieu entre votre fils et moi ; il l’a désiré, demandé à plusieurs reprises, mais j'ai toujours refusé.
— J'en suis bien fâché, mademoiselle, et pour