EVASION DES PRISONNIFRS.—UNE RENCONTRE AVEC LES SAUVAGES
Nous avons laissé notre caravane à la sortie du ravin, et venant d'échapper au plus grand danger dont elle eût encore été menacée.
Le premier soin d'Albert en se levant fut d’al-
ler visiter le jeune chef sauvage qu'il avait blessé.
Ce dernier, en l’apercevant, fait entendre un crirauque et, lui jetant des regards menaçants, lui dit avec aigreur :
-— Chien de visage pâle, c’est toi qui m'as empêché de tirer vengeance de ce capitaine: mais prends garde, j'exercerai sur toi une vengeance cruelle si je recouvre la liberté.
—Si j'avais voulu vous tuer, ton père et toi, il m'eût été faciie de le faire hier soir.
— Tu mens
Albert, voyant qu'il ne parviendrait pas à le calmer, prit le parti de s'éloigner et alla voir le chirurgien pour lui recommander de donner tous les soins possibles au jeune indien.
M. Lyons, en le voyant, vint au-devant de lui.
— Vous venez de voir votre prisonnier? dit-il en souriant.
-—Oui, monsieur, dit Aïbert, et il paraît que je m'en suis fait un ennemi implacable.
---Je n’en doute pas ; heureusement qu'il est en notre pouvoir et que nous pouvons le veiller de près.
---Je ne cemprends pas pourquoi il me porte autant de haine.
C'est parce que vous m'avez soustrait à leur
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auprès d'eux. Gare à lui cependant ; qu'il n’essait jamais de toucher à un cheveu de votre tête.
--Je crois qu’il vaudrait mieux partir de suite, dit M. Lyons ; il ne faut pas donner à ces sauva- ?
ges le temps de se rallier.
---Partons, dit le capitaine.
Sur le soir, la caravane forme son camp at L.ed d’une haute montagne qu'eile doit gravir le lendemain. Des sentinelles sont placées de ma: nière à éviter toute surprise, et toutes le pré: cautions sont prises pour prévenir toute attaque.
Dès quatre heures du matin, le lendemain, la caravane se remet en marche ; quelques minutes plus tard, elle commence à gravir cette montagne, haute de plusieurs miile pieds.
Le soleil est rendu au milieu de sa course, et cependant les premiers wagons n'ont pas encore atteint le sommet ; lcs chevaux, haletants, ne peuvent presque plus avancer ; les cavaliers sont forcés de mettre pied à terre pour permettre à leurs montures de continuer la route. La température, de très chaude qu'elle était en bas de la montagne, 5e refroidit peu à peu, et les hommes sont obligés de se couvrir de leurs pardessus.
Cependant en présence du magnifique panora-
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ma qui se déroule à la vue, chacun oublie sa fatigue.
À quelques centaines de pieds au-dessus, une neige éternelle couvre tous les sommets aux alentours ; l’œ1l ne peut se lasser de voir et d'admirer ces pics élancés, couverts comme2 d'une nappe ébiouissante de blancheur et parsemée de perles brillantes ; ces pics élevant leur taille majestueuse jusqu’au delà des nues qui, de temps à autre, viennent se cramponner à leurs parois comme pour s’y reposer. L'une d'elles, quelquefois, se détache lentement... lentement de l’un des plus hauts pour aller p'ancr sur un autre à la taille moins élevée, et là, semble se bercer audessus en le couvrant de son ombre.
Entre ces pics sont des précipices dont la vue seule effraie : ailleurs sont de jolis plateaux couverts d'une riche verdure, dont la beauté est rehaussée encore par des fleurs admirables de couleur et de beauté ; plus loin de petits lacs ressemblent à autant de nappes d'argent, tant leur eau est claire et limpide.
Nous ferons mieux de faire halte avant de gravir ce dernier plateau, dit M. Lyons. Nos chevaux sont harassés de fatigue, et en leur donnant une heure ou deux de repos, nous pourrons nous assurer de la hauteur de cette passe.
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Le capitaine donne le signal et la caravane forme son camp : de suite, les ingénieurs, munis de leurs instruments, se mettent à l’œuvre.
Pendant que les uns sont occupés à préparer le dîner, les autres à garder les chevaux, les ingénieurs à calculer les niveaux, nos deux sauvages, laissés seuis, sont à aviser aux moyens de recouvrer leur liberté. Le jeune chef est parvenu à faire tomber ses liens ; un instant après, il a coupé ceux de son rère.
— Allons, dit-il dès qu'ils furent libres de leurs mouvements ; nos frères sont là, ajouta-t-il en montrant la vallée au pied de la montagne.
Ils sortent précipitamment du wagon; d’un bond ils ont atteint le chemin et descendent la montagne avec rapidité.
Un cri de rage poussé par une des sentinelles est suivi bien'ôt d’un coup de feu, mais les deux chefs sont déjà hors de l'atteinte des balles.
Ce cri attire l'attention d'Albert quise hâte de monter à cheval et se met à leur poursuite.
Son cheval semble deviner la mission que son cavalier veut remplir, et, comme insouciant du danger de courir par une pente aussi rapide, il se lance pour atteindre les fuyards.
Albert, le corps en arrière pour lui permettre
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de garder l'équilibre, anime le noble animal par ses gestes.
Plusieurs de la caravane, en le voyant partir, sautent sur leurs montures et le suivent pour lui porter secours au cas de besoin.
Cependant les deux ch:fs ont déjà une avance considérable ; 1ls ont de plus l'avantage de cou: per les nombreux détours que notre héros est obligé de suivre ; tantôt ils se jettent en travers des broussaiiles ou descendent la montagne en sautant de rochers en rochers, sous lesquels ils disparaissent pour reparaître plus bas.
—$Si je peux les devancer, se dit Albert, je couperai leur retraite et je les forcerai de revenir au Camp.
Mais malgré la vitesse de son cheval, les deux sauvages s’éloignent de plus en plus. Depuis quelques minutes même, Albert a perdu toute trace des fugitifs ; 1l a beau regarder de tous côtés, il ne peut plus les voir.
—Que faire? se dit-il, ils n’ont certainement pas eu le temps de descendre ce dernier plateau.
Deux cris de triomphe attirent son attention ; il se retourne et aperçoit les deux fugitifs qui se lancent à travers ia prairie.
—Là, dit Albert en désigrant à son cheval les deux formes fuyantes. Allons, mon brave.
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Le cheval s'élance de nouveau.
—Encore un effort, mon prince, reprit-il en lui caressant la crinière, et ces deux sauvages sont a nous.
Le noble animal fend l'espace en brûlant l'herbe sous ses pas ; d’un bond il a franchi tous les obstacles qui se présentent.
Les deux sauvages font un suprême effort pour atteindre un ravin aux flancs escarpés, où ils pourront défier toute poursuite.
Notre héros n'est plus qu'à quelques pas ; de- ‘imant leur pensée, il tire son revolver et les ajuste en leur criant d'arrêter.
Au même instant des hurlements se font entendre et une dizaine de flèches sifflent au-dessus de la tête d'Albert.
Un cri d'angoisse part du côté de la caravane ; les hommes restés au camp peuvent, de la hauteur où 1ls sont, voir ce qui se passe dans la vallée.
—Ahlse dit Albert, qu'est-ce que cela veut dire ?
Une seconde volée de flèches, encore plus rapprochée que la première, fend l'air en sifflant.
— Arrête, mon prince, dit-il, n’allons pas plus loin.
Les deux fugitifs se retournent en poussant des
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cris de triomphe: d’autres cris plus forts, plus terribles leur succèdent, et tout à coup apparaissent, sortant du ravin, une cinquantaine de sauvages qui s’élancent vers Albert avec des gestes menaçants.
1 —Faisons volte-face, et sauvons-nous, dit Albert.
— Vite, vite, au secours de notre Albert, dit M. Lyons aux hommes restés au camp.
| Plusieurs des sauvages montent sur des chef vaux cachés dans les sinuosités de la prairie. Ces | chevaux, plus frais et plus dispos que celui d’Albert, diminuent rapidement la distance qui les sépare de ce dernier. Des flèches viennent tom-
ber tout près de lui; bientôt elles tombent en qi avant de lui ; une d’elles frappe le pommeau de bi sa selle, une autre le blesse à l'épaule. q Les cris redoublent, quatre ou cinq sauvages ne sont plus qu’à quelques pas ; déjà ils saisissent :
leurs tomahawks pour les lancer avec cette
adresse qui va porter le coup fatal. ni Les ièvres d'Albert murmurent une prière. se
Il ne perd pas espoir ; d’une main nerveuse, il di
saisit son revolver et se tournant sur sa selle, il ajuste le plus près en lui ordonnant d’arrêter.
Il reconnaît le jeui.e chef. Ce dernier n'arrête 8! pas.
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—Arrête, te dis-je, ou cette fois tu vas mourir.
—C'est ce que nous allons voir, chien de visage pâle, s'écrie le jeune chef en faisant voler son cheval sous la force de ses coups.
Albert n'ose tuer ce jeune homme, qui a tant fait pour sauver son père ; cependant il lui faut agir de suite, sinon il sera trop tard.
—Je vais lui remettre le change qu'il a donné au capitaine, se dit-il ; je pourrai ainsi gagner du temps sur les autres. |
Un coup sec se fait entendre, et le cheval du jeune chef s’abat en entraînant son cavalier sous son poids.
Des cris de rage se font entendre, parmi lesquels se distingue celui du jeune chef essayant, mais en vain, de se dégager de dessous le poids qui l’'écrase.
Un autre sauvage est tout près d'Albert; il tire son arc et, ajustant une flèche, 1l vise notre héros ; mais celui-ci ne l’a pas perdu de vue ; un nouveau coup se fait entendre et le sauvage tombe à la renverse.
Des cris, mais cette fois de triomphe, viennent du côté de la montagne.
Albert reconnaît le capitaine et sis compagnons.
--Merci, mon Dieu, dit-il.
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En entendant ces cris, les sauvages s'empressent de tourner bride et s’enfuient avec toute la vitesse possible,
—Hourra! s’écrient les gens de la caravane, Voilà qui est bien fait.
Albert leur indique le jeune chef qui n'avait pu encore se relever, et leur demande de le lier et le ramener au camp.
—]l ne nous échappera pas cette fois, dit un des ingénieurs.
—]l1 nous servira d'otage au cas de nouvelles attaques, dit un autre.
—-Et qui aurait dit, messieurs, que ces hautes herbes de la prairie cachaïent autant de sauvages ? dit Alhert.
—Comme le serpent, ces peaux-rouges rampent sous l'herbe pour mordre leurs ennemis, dit le capitaine. Ce que je regrette, c’est d’être arrivé un peu tard ; cependant cette fois, ajouta-t-1l en lançant un regard farouche au jéune chef, en voilà un qui ne nous échappera pas.
Le jeune chef lui répond par un regard dédaigneux ; ses yeux lancent des éclairs de haine.
On arrive au camp ; le jeune chef est amené immédiatement devant M. Lyons.
— Pourquoi as-tu voult fuir ? lui dif ce dernier
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ALBERT OU L'ORPHELIN CATHOLIQUE 245 d’une voix sévère. Ignores-tu que pour cet acte je puis te mettre à mort?
—Fais ce que tu voudras, dit le jeune chef d'un ton arrogant ; je suis ton prisonnier, donnemoi la mort ; j'en ferais autant si tu étais en mon pouvoir.
—Je le sais ; cependant nous ne voulons pas ta mort. Promets-tu de ne pas renouveler ta tentative d'évasion ?
—Je fuirai à la première occasion favorable ; la compagnie des chiens ne me plaît pas.
—Mets un terme à ton insolence, dit le capitaine.
—Qui es-tu pour me parler ainsi? dit le jeune chef d'un ton moqueur. Si jamais tu tombes en mon pouvoir, je te ferai arracher la langue.
—Tu ne le pourras pas; je te surveillerai de près.
—Laisse-le, dit M. Lyons ; il est notre prisonnier.
—-Je le sais, dit le capitaine ; cependant, si pour une cause ou une autre, il cesse de l'être, il paiera son audace.
—L'ours se débarrasse toujours du chien qu’il sait terrasser, dit le jeune chef d’un tcn moqueur.
M. Lvons, voyant qu’il était inutile de le ques-
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tionner davantage, donne l'ordre de le surveiller,