‹ Albert ou L'orphelin catholique [microforme]Chapitre 49 sur 62 · LE CAPITAINE ET ALBERT SONT CONLAMNÉ: SUBIR LA TORTURE · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE ET ALBERT SONT CONLAMNÉ: SUBIR LA TORTURE

Les sauvages, s’ape:cevant qu'ils étaient pour suivis, avaient gardé la même direction pendant quatre jours, ne s’arrêtant qu’à de rares intervalles pour laisser essouffler leurs chevaux; puis tournant brusquement vers le sud, ils ne s’arrêtèrent que sur les frontières du Nouveau-Mexique, après dix jours de courses continuelles.

Ils mettent pied à terre dans une gorge tout entourée de hautes montagnes et forment leur camp.

Pendant que les uns dressent les “ wigwams ” (tentes), le jeune chef et son père s'occupent de couper les liens qui retiennent le capitaine et Albert sur les chevaux.

Les deux captifs, épuisés de fatigue et de privations, n’offrent aucune résistance ; ils n'avaient eu durant ce long trajet que queiques morceaux de viande desséchée que leur donnaient ces sauvages, non par compassion, mais par crainte que épuisement et la faim ne les fissent mourir avant

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qu'ils aient pu exercer sur eux la vengeance qu'ils méditaient.

Pendant que le jeune Jétache les liens des prisonniers, il jette sur eux des regards de haine ; il s’'acharne surtout sur Albert, qu'il laisse tomber par terre et foule à ses pieds.

—Lâche, chacal, dit le capitaine frémissant de colère ; que ne puis-je me débarrasser de ces

liens qui me retiennent les bras, pour t'infliger le

châtiment que tu mérites !

—Tais-toi ou je t’arrache la langue, dit le jeune chef,

— Nous sommes en ton pouvoir, dit vivement Albert, mais prends garde, tôt ou tard tu...

— Ne parle plus, vocifère le jeane chef en se jançant sur lui avec son tomahawxk.

— Frappe, frappe, dit Albert sans broncher ; rassasie-toi tout de suite, ce sera mieux pour mol.

Le capitaine, dont les pieds étaient libres, se jette entre Aïbert et le jeune chef; d’un violent coup de pied, il envoie rouler ce dernier sur le sol.

Le jeune homme se relève en hurlant de rage et, ramassant sa hache terrible, s'apprête à la lancer sur le capitaine.

Celui-ci, prompt comme l'éclair, se jette de

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Albert, émerveillé de l’adresse du capitaine, admire son courage et sa bravoure.

—Tu ne te relèveras plus, sale vermine, dit le capitaine en s’élançant vers le jeune chef; mais il n’a pas le temps d'exécuter sa menace, vingt bras vigoureux s'emparent de lui et le jettent par terre.

Des cris de vengeance s'élèvent de toutes parts ; le jeune chef vient de se relever et avec un cri de rage se lance sur le capitaine pour lui porter le coup fatal, lorsque le vieux chef barre le chemin à son fils et lui dit avec autorité : Mon fils, cet homme est mon prisonnier ; à moi de me venger de lui. Celui-là (en désignant Albert) est le tien ; il sera temps d'exercer sur eux notre vengeance lorsque toute la tribu sera réunie ici. Laisse-les tranquilles d'ici à deux ou trois jours, vois à leur nourriture afin qu’ils soient assez forts pour endurer une longue torture,

Puis, se tournant du côté des autres sauvages, il ajoute :

—Attachez ces prisonniers à un arbre, et veil: lez à ce qu’ils ne s’échappent pas. J'ai parlé; allez et faites ce que je vous ai dit.

— Merci, vieux tigre, dit le capitaine, d'ici à

trois jours j'aurai le temps de te punir, toi et ta race infâme.

—Tu ne le pourras, dit le vieux chef d'un ton railleur ; tu n’échapperas pas aux griffes de l'ours : il fait mieux que le chicn qui laisse partir celui qu’il retient.

—Ne lui répondez pas, dit Albert. Dieu saura nous protéger.

— Vous avez raison, cher ami, dit le capitaine.

Quelques minutes plus tard, nos deux priscnniers, pieds et mains liés, étaient solidement attachés à un arbre, et des sentinelles étaient placées autour d’eux pour empêcher toute tentative d'évasion.

Placés l’un près de l’autre, ils peuvent se parler, ce qui est pour eux une grande consolation.

—Si les gens de ma compagnie savaient où nous sommes, avant deux jours nous serions li! bres, dit le capitaine.

—]e n’en doute pas, dit Albert; ils feront tc1.t en leur pouvoir pour nous délivrer des mains de ces barbares ; mais, hélas ! il sera difficile pour eux de nous trouver ici.

—Fussent-ils même sur nos traces, reprit le capitaine, ils ne pourraient se rendre ici avant cinq ou six jours. Je ne peux comprendre com:ment ces chevaux, si frêles en apparence, ont pu

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fournir une course aussi rapide pendant dix jours.

— C'est extraordinaire, en effet ; il ne faut pas désespérer cependant, Dieu saura, s'il le veut, nous tirer de ce mauvais pas.

-—I] faudrait pour cela un miracle, ou que la tribu ne puisse se rendre ici avant une semaine.

— Dieu saura susciter quelque événement, dit Albert d'un ton assuré ; pour moi, je conserve encore l'espérance.

—Dites-moi, mon jeune ami, qui donc vous donne cette espérance ?

— La prière, capitaine.

—C'est vrai, vous êtes bon ; vous n'avez pas, comme moi, oublié le créateur de la nature, le Dieu qui nous a donné la vie. Hélas ! je voudrais pouvoir en dire autant de moi.

—Dieu vous donne le moyen de vous souvenir de lui ; il est bon, sa miséricorde est inépuisable. Ayez confiance, monsieur ; ce qui arrive en ce moment vous sera peut-être favorable.

-— Que je voudrais être comme vous. Vous, si jeune, si ardent, et cependant si calme, si confiant malgré le sort qui nous attend.

—Croyez-moi, monsieur, rien n’arrivera sans la permission de Dieu qui nous a donné la vie; s’il trouve bon de ‘nous retirer de ce monde, à

quoi nous servirait de nous alarmer, de nous

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plaindre ou de murmurer? Il est le maître, n'estce pas, qu’avons-nous à répliquer? à nous de nous rendre dignes de paraître devant son tribunal. Si, au contraire, il veut nous rendre sains et saufs à nos familles, à nos parents, toutes les tribus réunies de ces enfants du désert, ne sauraient inventer assez de tortures pour nous donner la mort, ne sauraient placer assez de sentinelles ou avoir de liens assez solides pour nous empêcher de leur échapper.

— Je ne puis qu'admirer votre foi, votre confiance, cher ami. Qui donc a pu vous animer de pareils sentiments P

—La religion, monsieur ; c’est elle qui m’a appris à connaître Dieu, le maître de la vie et de la mort ; qui m'a enseigné à recourir dans mes peines à ce Dieu Sauveur expirant sur la croix par amour pour nous, à intercéder dans mes besoins cette Vierge Immaculée, mère de ce divin Sauveur, et notre mère à tous. Croyez-moi, avec de tels guides, avec de tels défenseurs, on ne peut périr. Cette vie mortelle peut nous être ravie, ilest vrai, mais rien au monde ne saurait nous priver de la vie infiniment heureuse, de la vraie vie qui existe au delà de celle-ci.

—Vous êtes vraiment heureux, malgré le terrible malheur qui vient de nous frapper. Je le

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comprends à présent, il n’y a que la religion qui puisse nous inspirer de pareils sentiments ; aussi les deux ou trois jours qui me restent à vivre seront employés à réparer mon oubli. Je ne crains ni les tortures dont nous sommes menacés, ni la mort ; cependant que ne m'est-il donné de pouvoir encore une fois serrer dans mes bras mon épouse bien-aimée et les deux petits êtres si chers que Dieu m'a donnés. Qu'il est pénible pour moi de mourir sans les revoir, sans leur dire adieu en les pressant sur mon cœur, et leur demander de prier pour l'époux et le père qui va les quitter pour toujours.

Et de grosses larmes inondaient la figure de cet homme si puissant et si terrible devant ses ennemis.

—Non pas pour toujours, dit Albert avec émotion. Si Dieu juge à propos de vous retirer de ce monde, il saura vous remettre cette épouse et ces enfants que vous aimez tant, il vous réunira dans cette patrie céleste, patrie toute de bonheur et de joie. C’est cette espérance qui ranime mon courage, monsieur ; j'ai, moi aussi, un père et une mère qui m'ont adopté ; ces bons parents n’ont cessé de me prodiguer les soins les plus tendres et les plus généreux ; j'ai de plus une sœur chérie, que dis-je ? une demoiselle belle

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et pure comme un ange, fille unique de ces bons parents et qui devait unir sa destinée à la mienne. Ah ! ils sont loin de penser qu’en ce moment nous sommes ici pieds et mains liés et à la merci de ces: sauvages.

— Votre père et votre mère sont donc morts?

—Je n'ai jamais connu mon père qui, parti pour la Californis quelques semaines avant ma naissance, a dû subir la torture qui nous menace en ce moment. J'ai perdu ma mère lorsque je n'avais pas encore douze ans. Son souvenir ne m'a pas quitté un seul instant depuis. Qu'elle était bonne pour moi ! qu’elle était belle lorsque, sur son lit de mort, elle m’exhortait à rester tou. jours pieux et bon. Je n’oublierai jamais ses paroles et les larmes abondantes qui inondaient sa figure toute rayonnante d'amour pour Dieu qu’elle allait voir et posséder pendant l'éternité. ‘“ Oui, disait-elle en essuyant mes larmes, ne pleure pas pour moi, cher enfant ; il m’est bien pénible de te quitter, toi si jeune, mais je m'en vais vers mon Dieu qui saura te protéger et te bénir pendant ta vie mortelle. Tu n’a: jamais connu ton père, il est mort, sans doute, puisqu'il n'est pas revenu du voyage qu’il avait entrepris pour se créer une honnête aisance. Respecte toujours sa mémoire ; il était bon, vertueux et me rendait la

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plus heureuse des épouses. Prie pour lui, prie pour moi, sois toujours bon, toujours vertueux et Dieu ne t’abandonnera jamais.” Quelques instants après avoir prononcé ces paroles, elle avait cessé de vivre ; mais ces paroles n’ont pas cessé depuis de résonner à mes oreilles, son souvenir est toujours vivant devant moi. Croyez-moi, les paroles de ma mère furent prophétiques, car Dieu n’a cessé de me protéger jusqu’à ce jour; 1] me protégera encore. J'ai cette confiance, monsieur, rien ne saurait l’ébranler.

—Faites-moi donc le plaisir de me raconter comment vous fûtes adopté par ces bonnes personnes que vous appelez votre père et votre mère.

—Très volontiers, dit Albert, et il fit le récit complet, détaillé de sa déiivrance dans la forêt, de son enfance, de ses études, etc. Nous n’entrerons pas dans ces détails, nous les connaissons déjà.

—Eh bien! monsieur, ajouta-t:il, dois-je désespérer de la bonté et de la miséricorde de Dieu? Ne dois-je pas accepter sans crainte et sans murmure ce qu'il me réserve? N'’at-il pas fait plus pour moi que je n’aurais osé l’espérer ?

—Vos bonnes paroles me font éprouver un sentiment que je ne puis définir, un sentiment

inconnu pour moi jusqu’à ce jour. Oui, cher ami, je commence à espérer, un horizon plus beau, plus éclatant apparaît à mes yeux. Priez pour moi, brave jeune homme, priez pour celui qui n’a jamais bien compris qu'il existait une vie réelle, une vie de foi, une vie d'espérance.

—-Espérons, dit Albert.

Rien de nouveau ne vint les troubler le reste de cette journée et la suivante. Les sentinelles, sans cesse sur le qui-vive, épiaient leurs moindres mouvements, et les insultaient de leurs gestes et de leurs regards.

De temps à autre, on leur apportait des galettes de maïs et des morceaux de viande desséchée qu'ils mangeaient pour conserver leurs forces. Ils espéraient toujours voir arriver leurs camarades.

Le troisième jour changea l'aspect des choses ; de nombreuses arrivées de sauvages avec leurs femmes et leurs enfants annoncèrent à nos prisonniers qu: toute la tribu serait bientôt réunie et que le temps de leur supplice approchait.

Ils voyaient arriver l’heure où il leur faudrait endurer les supplices les plus cruels ; mais, rési gnés, ils la voyaient venir sans crainte.

Sur le soir, un gr’nd nombre de sauvages se réunirent au centre du camp. Sur un ordre du

vieux chef, on amène le capitaine et Albert tout près d’eux.

Après avoir commandé le silence, le vieux chef se lève et dit d’une voix forte :

— Frères, vous voyez devant vous deux chiens, deux visages pâles qui, non contents d’avoir envahi notre territoire, ont voulu aussi nous massacrer. Le plus âgé a même osé porter la main sur moi votre chef, et m'a fait son prisonnier ; mais, n'ayant ni le courage, ni la force de l'ours, il n’a pu conserver sa proie.

—Détache-moi, vieux tigre, dit le capitaine, et je te ferai avaler ton insulte.

—Tais-toi, ou je te coupe la langue, reprit le vieux chef avec rage; maïs non, tu pourrais en mourir avant de subir la torture. Puis, se tournant du côté de son voisin, il ajouta: Va et bâillonne la bouche de ce chien.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Le vieux chef reprend sa harangue qu'il continue pendant plus d’une heure ; puis, prenant un ton plus fort, 1l s’écrie :

— Frères, que mérite ce visage pâle?

—La torture, la torture, répond-on de toutes parts ; la mort la plus lente, la plus cruelle.

—Merci, frères, dit le vieux chef en reprenant son siège,

A son tour, le jeune chef se lève et fait venir Albert devant lui.

—Ce chien, dit-il, est mon prisonnier et, quoique jeune, deux fois il a porté la main sur moi, le fils de votre chef ; deux fois il a voulu me don. ner la mort; mais le Grand-Esprit m'a protégé en déjouant ses projets infâmes, 1l l’a même conduit dans mes filets pour que je le punisse de ses forfaits. Que faut-il lui faire ?

—Qu'on lui fasse subir le même sort qu’à l’autre prisonnier, crie-t-on de toutes parts. Lui aussi mérite la torture.

— Au nom de mon père, dit le jeune chef, au nom de la tribu entière je vous dis : merci.

Plusieurs chefs et les plus anciens de la tribu prennent la parole tour à tour ; tous sont unani. mes à infliger la torture.

Enfin, vers minuit, le vieux chef se lève. Dans ses yeux brille une joie féroce, ses mouvements nerveux et ses gestes menaçants indiquent son impatience à commencer le supplice de ses deux prisonniers.

— Allez, frères, dit-il, que deux d’entre vous aillent tailler un pieu pour chacun des prisonniers ; que d’autres apportent des branches sèches pour en former plusieurs fagots ; que des feux brillent pendant toute la nuit; que vos lan-

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ces et les pointes de vos flèches soient rougies pour brûler les chairs et les entrailies de ces deux chiens ; aiguisez vos couteaux pour entatiler leurs membres ; que le tout soit prêt pour le lever du grand astre qui pourra lui aussi voir le beau spectacle dont nous allons jouir. Je vous donne congé pour le reste de la nuit ; avalez de l’eau de feu (“ whiskey ”) pour faire circuler d'avance la joie que nous alions éprouver ; déiassez vos membres par la danse ; à l'aube du jour, au signai que je donnerai, commencera la torture.

Quelques minutes plus tard, deux pieux étaient solidement plantés en terre, et on y attachait le capitaine et Albert.

On les dépouille ensuite de leurs vêtements jusqu’à la ceinture.

De grandes quantités de broussailles et de branches desséchées sont placées tout autour d'eux ; des feux sont allumés dans toutes les directions et, bientôt, commence une orgie des plus dégoûtantes.

A la clarté de ces feux, Ajltert et le capitaine, ne pouvant faire un seul mouvement, tant leurs liens serrent leurs memlres, frémissent à Ja vu de ces figures horribles, bariolées de mille cou leurs et couronnées de chevelures hérissées ; de ces corps presque nus, de ces monstres à face

humaine qui, par leurs gesticulations, leurs sauts et leurs menaces, ressemblent plutôt à des démons qu’à des êtres créés à l’image de Dieu.

—On se croirait en enfer, dit le capitaine.

—C'en est bien l’image, ajouta Albert.

Détournons nos regards de cette scène horrible, et portons-les de l’autre côté d’une des montagnes qui entourent ce camp et qui semblent vouloir cacher aux yeux du reste de l’univers ces spectacles hideux,

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