TROISIEME PARTIE
Mais c’est assez accabler la pauvre princesse étiolée. Plaignez-la plutôt. Plaignez-la de n’avoir pas offert son front au vent froid de la montagne, prêté l’oreille au bruit de l’eau vive dans les fougères, levé les yeux vers les étoiles innombrables. Plaignez-la de n’avoir jamais donné son cœur dans ses deux mains, et clos ses paupières à l'ivresse d’aimer. Plaignez-la de n'avoir pas appelé celui qui ne viendrait plus, de n’avoir pas traîné dans la nuit ses sanglots sourds et son cœur brûlé, de n'avoir pas connu le pardon de l’offense, et la prière qui ne déçoit point. Car sa chanson eût été vraie, car sa chanson eût été belle.
Voilà, j'imagine, ce qu’eût dit de l’infante exilée un romantique à gilet rouge. Et que penserez-vous d’un pareil jugement, si ce n’est que vous le sentez humainement fondé, mais qu'il ne saurait suffire à effacer de votre souvenir l’étrange et pâle visage de l’immobile princesse ?
C’est que le poème de Samain, sans rien sacrifier aux thèmes lyriques conventionnels, garde une originalité qu’on ne peut lui dénier. Si vous retranchez de la pièce un quatrain où je ne sais quelle historique et sombre métaphore dissimule mal des chevilles et des rimes mé-
diocres
Elle est là, résignée et douce en ses sanglots,
Plus sombre seulement quand elle évoque en songe Quelque Armada sombrée à l’éternel mensonge
Et {ant d2 beaux espoirs endormis sous les flots.
il n’est pas un vers qui ne vous berce de musique pénétrante et neuve. C’est dire que l’art du poète flamand,
pour différent qu’il soit de l’art traditionnel, n’en est pas moins réel, et que c’est refuser de comprendre Samain que de se borner à chercher entre sa poésie et la poésie antérieure une commune mesure. L'erreur eût été de plaider la vérité humaine de l’œuvre; Pinjustice serait de ne pas s’abandonner à son charme.
Car ce charme est infini. Laissez aux philosophes les controverses sur la valeur de l’existence et les rapports de l’art et de la morale. Accordez à Samain que la vie est parfois dure au pauvre diable, et qu’il est, pour le moins, pardonnable de chercher à l’oublier dans un beau conte. Puis, pour que Samain vous soit proche, souffrez que Samain vous dise un conte.
C’est une histoire lointaine et douce, l’histoire d’une belle-au-bois-dormant qui se serait réveillée dans la solitude.
Il était une fois dans un château de royauté, une princesse abandonnée. Et comme elle était fière et triste, et qu’elle ne pouvait fuir, elle mit ses plus beaux atours et se complut dans son exil.
Voilà, avec leur vraie valeur, la légende et le symbole. Voilà le jour sous lequel il convenait de placer, pour les goûter, les vers liminaires du Jardin de l’Infante. Ils ne sont pas un hymne pour célébrer la vie : il sont une musique pour oublier la vie.
Ce qui ne saurait vous retenir d’en admirer la merveilleuse délicatesse.
Et d’abord, comme il convient pour un mystère, les êtres évoqués participent de la même âme. Un lien d’esprit unit si jalousement toutes choses que le symbole