‹ Albert SamainChapitre 12 sur 123 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Mais, à travers les exagérations de l'artiste enclin à s’apitoyer sur les désillusions qu’il voudrait avoir eues, on devine la monotonie fade des heures où l’homme courbait le front sur les imprimés de l’hôtel de ville. Que le harnais ait pesé à Samain, l’œuvre le crie « Ah! Ce siècle qui a trouvé la transmission de la force à distance devrait bien trouver aussi la transmission de l’énergie morale! ° ». |

Comme ce pauvre était poète, il chercha l'oubli de son servage dans les fictions très douces dont il était le maître. Le plus admirable est qu’il y sut le trouver. Garder assez de rêve au fond de soi jfour continuer sa tâche sans en maudire la tristesse, je sais des richesses moins enviables. Il est des vers de Samain qu’un seigneur florentin pourrait signer :

Le fleuve au vent du soir fait chanter ses roseaux. Seul, je m'en suis allé. J’ai dénoué l’amarre..

Et je restais, bercé sur un flot d’indolence, 5 A respirer ton âme, à beau soir de silence “…

Ï1 ne leur donnerait pas le charme douloureux dont les pare la pauvreté du poète. Et ce point mérite qu’on y insiste. L’indolence de Samain n’est ni la paresse distraite d’un La Fontaine ni l’abandon gracieux d’un Racan, lequel, seigneur de Bueil, se repose au soleil d'Anjou des fatigues du siège de Calais. Cest une peur

1 Lettre à Victor Lemoigne, 17 janvier 1887.

3 Extréme-Orient, 1. AU JARDIN DE L'INFANTE, p. 150.

de vivre, un refus d’agir, dans ce pressentiment obscur que leffort est souffrance :

La vie est une fleur que je respire à peine, Car tout parfum terrestre est douloureux au fond”.

Par malheur, il en est de l’indolence de Samain comme de toutes les paresses : elle s’achemine vers un fatalisme vague, et un égoïsme inconscient. Il n’est point de lutte sans périls. A quoi bon lutter, quand il suffit d'affirmer la fatalité des choses pour se livrer au rêve sans remords. L’âme de Samain est une princesse qui. du trône solitaire où elle s’est réfugiée, méprise l'effort inutile et décevant

Elle est là, résignée, et douce, et sans surprise,

Sachant trop pour lutter comme tout est fatal *.…

L'image est séduisante, mais le sentiment stérile, n'est-il pas vrai? Et ce n’est pas là une note isolée chez Samain. Tel vers de ses Poèmes inachevés, qui la fait entendre crûment, n’a d’autre titre à l’indulgence que d’avoir été écrit quelques mois avant la mort du poète :

Je suis trop las d’hier pour commencer demain ".…

Toute la faiblesse de Samain est dans cet aveu. Pour n'avoir pas cru à la vérité de l’action, il s’est vu refuser

1 Extrême-Orient, 11. AU JARDIN DE L'INFANTE, p. 151. 2 Vers liminaires du JARDIN DE L’INFANTE, P: 8. 3 AUX FLANCS DU VASE. Paris, Mercure de France. P. 190.

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