PREMIERE PARTIE
la plus féconde des joies : la conscience de s'être dévoué. La peur de vivre rapetisse son âme. L'action l’eût conduit au don de soi; le nonchaloir le mène à un égoisme banal, qu’il ne s'étonne point de trouver au fond de lui
Je n’ai plus le grand cœur des époques nubiles ‘…
dit-il ingénument.
Dans amour même, Samain n’a jamais su se dépasser. Sa tendresse est est en lui comme un passereau en cage : elle se heurte et retombe épuisée, sans jamais connaître le vol en plein ciel. Entendez, dans un Automne du Jardin de l'Infante”, le seul adieu du poète à un amour défunt :
Chacun, las du voyage, et mûr pour d’autres songes, Rêve égoïstement de retourner au port...
Faut-il de légoïisme de Samain un dernier témoignage? Qu'on se reporte à l’une de ses Pensées inédites: « Vivre, c’est jouir. Le reste est végéter ». Il n’est guère possible, en vérité, de trouver formule plus dénuée d’artifice.
- Peut-être serait-il injuste pourtant de faire grief à Samain de son égoisme. Mieux vaut l’en plaindre, tout simplement, dans cette certitude qu’il ne l’a point voulu. Il a manqué de volonté de croyance. Mais que celui-là
1 Extréme-Orient, 11. AU JARDIN DE L’INFANTE, P. 153. 2 P. 34.
lui jette la première pierre qui, de sa vie, ne s'est assis au bord du fossé pour pleurer son courage en ruine.
J'ai tenté de montrer que le nonchaloir de Samain enveloppait une angoisse de vivre. L'action physique, les courses à l’air libre, l’eussent guéri peut-être. La phtisie qui le mine, la tâche qui le rive à ses dossiers, les lui interdisent. S’étonnera-t-on que l’énergie qu’il ne répand point autour de lui se transforme en lui en une sensibilité maladive et brûlante?
Samain s’extériorise assez peu. Il limite sa contemplation à ce qu’il saisit de lui-même, et, comme il croit souffrir, il se plaint :
Mon âme est un velours douloureux que tout froisse .…
Sa souffrance est imaginaire, mais son cri si sincère et faible qu’il émeut. Je ne sais rien de plus touchant que cette Viole”, où passe pourtant plus d’égoisme apitoyé que d’amour véritable
1 Soir. CHARIOT D'or, p. 24.