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s’anime de la même puissance qui l’a créé. Chercher: dans la vie des choses un moment de la vie individuelle, c'est d’abord le trahir, s’il est vrai que nulle comparaison ne soit absolument fidèle. C’est surtout s’exposer à ne point l’y trouver : Vigny, et tant d’autres, n’ont-ils pas flétri l'indifférence de la nature en face des épreuves humaines? L’objection est d’autant plus grave que ces épreuves intimes font la lumière sous laquelle on vit mieux. L'amour, l’angoisse. et la foi véritables ne se plient guère aux correspondances étranges. Nulle autre force pourtant ne mène mieux à la seule réalité qui ne meure point : la paix du don de soi. « Ce qui a manqué… aux symbolistes, a pu écrire à bon droit Fernand Gregh', c’est humanité. Il n’ont voulu être que des artistes, et ils furent tels. Ils n’ont pas songé que ce qui nous intéresse dans l’artiste, c’est l’homme, car c’est l’humanité qui est la commune mesure entre lui et nous ».
* Est-ce à dire qu'il faille borner aux rêves flous d’un: Samain les possibilités du symbolisme ? On rejettera cette conclusion, si l’on éprouve que le symbolisme offrait plus qu’un artifice poétique : j'entends un mode d’affranchissement de la conscience humaine dans une connaissance intuitive du monde. En effet, cependant que les symbolistes, s’arrêtant à leur art mièvre, se refusaient à épuiser la richesse de leur esthétique, les pen-
1 Z’Humanisme. LE FIGARO, 12 décembre 1902.
seurs ont réconcilié dans une philosophie du symbole l'effort spéculatif et l'effort moral immanents à l'esprit humain.
Dans sa Critique de la Raison pure, Kant avait conclu que la science ne peut connaître absolument ni l'essence de l’objet ni l’essence du sujet. La science n’atteint qu'un monde de phénomènes, projection de la chose en soi dans les formes à priori de la sensibilité. Les concepts ne sont pas les éléments d’un monde intelligible, mais seulement les conditions de la possibilité de l'expérience. C’est pourquoi la métaphysique est illégitime et vaine dans la mesure où elle recourt aux concepts de l’entendement pour dépasser l’expérience. Au regard de la science, le monde apparaît comme un tissu de relations temporelles et spatiales, le moi comme le sujet formel du jugement.
Mais au regard de la morale, la résistance de la sensibilité s’évanouissant, Je sujet pensant se manifeste comme volonté autonome. Ainsi s’accuse, à travers la Critique de la Raison pratique, lhétérogénéité de la loi scientifique et de la loi morale.
Encore serait-ce méconnaître l'esprit de la philosophie kantienne que de s’obstiner à maintenir cette dualité au sein de la raison. Il reste à suivre la Critique du Jugement, qui intègre dans l’unité du sentiment esthétique l’objet nécessaire et le sujet libre. Le sentiment du beau affranchit l’objet des déterminations de temps et d'espace, pour offrir à l’autonomie du sujet le miroir où elle se réfléchit. L'œuvre d’art est la figuration symbolique de la liberté. Tel est l'esprit dans lequel il con-
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vient d’accepter l’hypothèse de cet « entendement intuitif » qui concilie sous un principe de finalité dernière l’idée de renrésentation et l’idée de volonté.
On voit que, pour rejeter la métaphysique hors du domaine de la raison pure, Kant ne laissait pas de la considérer comme l’épanouissement de la contemplation esthétique. Ainsi la spéculation kantienne légitimait par avance ceux des systèmes contemporains qui, s’éloignant de l'intellectualisme cartésien, n’ont demandé qu’au sentiment la révélation de l’absolu .
C’est dans une intuition esthétique que Schelling résout l’opposition artificielle de la science et de la morale. L'art est la voix profonde de la nature, principe absolu où le sujet et l’objet coïncident : « L’art est pour le philosophe ce qu’il y a de plus élevé. C’est qu’il lui ouvre le sanctuaire où brûle d’une même flamme, en une primitive et éternelle union, ce qui existe séparé dans la nature et dans l’histoire, ce qui se fuit constamment dans la vie et dans la pensée... La nature est pour l'artiste ce qu’elle est pour le philosophe, le monde idéal apparaissant sans cesse sous des formes finies, le pâle reflet d’un monde qui n’est pas hors de sa pensée, mais en luimême ‘ ».
L’art a le privilège de donner aux choses, outre la grâce « qui les rend aimables en faisant qu’elles semblent aimer », l’âme par laquelle « elles ne semblent plus seulement aimer, mais elles aiment ».
1 DISCOURS SUR LE RAPPORT DES BEAUX ARTS AVEC LA NATURE, p. 366.
Et qu’on ne dise point cette œuvre artificielle. Elle révèle à l'artiste l’essence même des choses, si lon éprouve, avec Schelling, que « l'esprit de la nature n’est opposé à l’âme qu’en apparence; en soi, il est son organe, et son symbole * ».
Ainsi se dessine le symbolisme de Schelling. Mais il ne suffisait pas de donner à la contemplation esthétique une valeur métaphysique, et c’est l'originalité de Schopenhauer de lui avoir donné une valeur pratique.
Comme Schelling libère l’objet du formalisme de la science, Schopenhauer libère le sujet des exigences de la volonté. C’est que « tout vouloir procède d’un besoin, c’est-à-dire d’une privation, c’est-à-dire d’une souffrance. La satisfaction y met fin. Mais, pour un désir qui est satisfait, dix au moins sont contrariés. De plus, le désir est long, et ses exigences tendent à l'infini; la satisfaction est courte, et elle est parcimonieusement mesurée. Encore ce contentement suprême n'est-il lui-même qu’apparent. Le désir satisfait cède aussitôt la place à un nouveau désir : le premier est une déception reconnue, le second une déception non encore reconnue. Il n’est point de souhait dont la satisfaction puisse procurer de contentement durable, et inaltérable. C’est comme l’aumône qu’on jette à un mendiant : elle lui sauve aujourd’hui la vie, pour prolonger jusqu’à demain sa misère. Tant que la conscience est remplie par la volonté, tant que nous sommes asservis à l’impulsion du désir, aux espérances et aux craintes continuelles qu’il fait naître, tant
1 DISCOURS SUR LE RAPPORT DES BEAUX ARTS AVEC LA NATURE, p. 368
que nous sommes sujets du vouloir, il n’y a pour nous ni bonheur durable ni repos. Poursuivre ou fuir, craindre le malheur ou chercher la jouissance, c’est en réalité tout un. L’inquiétude d’une volonté toujours exigeante, sous quelque forme qu’elle se manifeste, emplit et trouble sans cesse la conscience. Or, sans repos, le véritable bonheur est impossible. Ainsi le sujet du vouloir ressemble à Ixion attaché sur une roue qui ne cesse de tourner, aux Danaïdes qui puisent toujours pour emplir leur tonneau. à Tantale éternellement altéré * ».
Arracher l’homme à l'infini torrent du désir, désintéresser l’attention des motifs du vouloir, réduire l’objet à la pure représentation, voilà le bienfait de la contemplation esthétique, seuil du repos, et du bonheur: « C’est la contemplation pure, c’est le ravissement de l’intuition, c’est la confusion du sujet et de l’objet, c’est l’oubli de toute individualité, c’est la suppression de cette connaissance qui obéit au principe de raison, et ne conçoit que des relations. Désormais, sujet et objet échappent, par la vertu de leur nouvelle qualité, au tourbillon du temps et des autres relations... Heur et malheur sont évanouis; l'individu est oublié. Nous ne sommes plus l'individu, nous sommes pur sujet connaissant. Nous sommes sim- .plement l’œil unique du monde * ».
On peut se demander si Schelling et Schopenhauer ont épuisé les virtualités de la Critique du Jugement. Ce qui déçoit, c’est que Schelling immobilise l’objet symbo-
1 LE MONDE COMME VOLONTÉ ET COMME REPRÉSENTATION, 1, 3, 8 38. 9 LE MONDE COMME VOLONTÉ ET COMME REPRÉSENTATION, I, 3, $ 38.
lique où se réfléchit le sujet contemplateur, cependant que Schopenhauer, dans une extase de résignation, paralyse la volonté autonome. Or la nature, pensée sous un principe régulateur de finalité, n’est figuration de la liberté que dans la mesure où elle est invention, création, progrès. Parallèlement, le désintéressement n'est conforme à la raison pratique que dans la mesure où l'effort créateur affranchit la volonté.
C’est dire que la contemplation de Schelling et celle de Schopenhauer laissaient place à une philosophie de l'invention. Ce fut le mérite d'Henri Bergson de faire communier dans une intuition concrète et sans cesse originale la fécondité de l’art humain et J'infinie expansion de la vie.
Etres et choses ne sont hétérogènes qu'aux yeux de la science, qui s’obstine à traduire la qualité en termes de quantité, la durée en schémas spatiaux, l'effort créateur en formes créées. Si l'intelligence, en proposant à l’individu un mode artificiel, sert ses désirs et ses besoins, il n’en reste pas moins que la complexité du réel et le flux de la vie lui échappent : « L'intelligence est caractérisée par une incompréhension naturelle de la vie : ».
Pour comprendre « la vie intérieure des choses », il n’est que d’élargir la connaissance immédiate que le moi prend de sa durée. Le vrai mode de connaissance est cette « intuition » qui, « par la communication sympatique qu’elle établira entre nous et le reste des vivants, par la dilatation qu’elle obtiendra de notre conscience...
1 L'ÉVOLUTION CRÉATRICE. Paris, Alcan. P. 179.
nous introduira dans le domaine propre de la vie, qui est compénétration réciproque, création indéfiniment continuée ».
Et qu’on n’estime point arbitraire cette extension d’une conscience individuelle. Ce serait penser dans labstrait. Certes, il n’y a aucune raison logique de poser des durées multiples. « À la rigueur, il pourrait n’exister d’autre durée que la nôtre, comme il pourrait n’y avoir au monde d’autre couleur que l’orangé, par exempile. Mais, de même qu’une conscience à base de couleur, qui sympathiserait intérieurement avec l’orangé au lieu de le percevoir extérieurement, se sentirait prise entre du rouge et du jaune, pressentirait même peutêtre, au-dessous de cette dernière couleur, tout un spectre en lequel se prolonge naturellement la continuité qui va du rouge au jaune, ainsi l’intuition de notre durée, bien loin de nous laisser suspendus dans le vide comme le ferait la pure analyse, nous met en contact avec toute une continuité de durées, que nous devons essayer de suivre soit vers le bas, soit vers le haut. Dans les deux cas, nous pouvons nous dilater indéfiniment par un effort de plus en plus violent; dans les deux cas, nous nous transcendons nous-mêmes. Dans le premier, nous marchons à une durée de plus en plus éparpillée, dont les palpitations, plus rapides que les nôtres, divisant notre sensation simple, en diluent la qualité en quantité : à la limite serait le pur homogène, la pure répé-
1 L'ÉVOLUTION CRÉATRICE, p. 193.
tition par laquelle nous définirons la matérialité. En marchant dans l’autre sens, nous allons à une durée qui se tend, se resserre, s’intensifie de plus en plus : à la limite, serait l’éternité. Non plus l'éternité conceptuelle, qui est une éternité de mort, mais une éternité de vie. Eternité vivante, et, par conséquent, mouvante encore, où notre durée, à nous, se retrouverait comme les vibrations dans la lumière, et qui serait la concrétion de toute durée comme la matérialité en est l’éparpillement ‘ ».
C’est sous cette floraison de métaphores que l’intuition d'Henri Bergson s’affirme capable de l’univers. On ne saurait se défendre, en vérité, de rattacher pareille philosophie à l’art des poètes symbolistes.
Comme le métaphysicien, le symboliste entretient avec la nature cette longue camaraderie qui endort les puissances résistantes de sa personnalité, et « qui fait qu’à la moindre indication d’un sentiment », il sympathise avec elle « comme un sujet habitué obéit au geste du magnétiseur ».
Et l’un et l’autre sait que le sentiment qu’il a de l'écoulement de lui-même dans la durée des choses, se dérobant à la définition conceptuelle, ne se communique qu’à travers l’image. Non même à travers une image, mais à travers beaucoup d’images : « Nulle image ne remplacera l'intuition de la durée. Mais beaucoup d'images diverses, empruntées à des ordres de choses
1 Introduction à la Métaphysique. REVUE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE MORALE, 27 janvier 1903.
2 ESSAI SUR LES DONNÉES IMMÉDIATES DE LA CONSCIENCE. Paris, Alcan