PREMIERE PARTIE 4i
réalité au mythe. Hugo sème des dieux sur la terre, et c'est en cela qu’il reste un poète jeune et puissant. Samain n’a pas ce pouvoir de primitif. Il n'élargit point le réel; il brode de l’irréel. Il est vrai qu’il brode d’exquise façon, avec tant d’ingéniosité qu’on se laisse prendre au piège. Il brode en trop bleu le pays où il conduit sa belle
Viens. Tu verras des bergères,
Des marquises bocagères,
Des moutons blancs d’étagères, Et puis
Des oiseaux et des oiselles,
Des Lindors et des Angèles,
Et des roses aux margelles Des puits '…
Il brode en trop sombre une jungle trop terrible pour qu’on en ait peur :
J’ai rêvé d’une jungle ardente, aux fleurs profondes *.…
Quoi qu’il en soit, l’art du conteur est sûr, le rythme adapté au conte, et il n’est point d’esprits si hargneux qu’un conte bien mené ne les apaise.
ee
L’artificiel des fictions de Samain se retrouve dans
ce goût des larmes qui lui est cher. Le poète ignore les
1 L'Ile fortunée. AU JARDIN DE L’'INFANTE, p: 74. 2 Visions, I. AU JARDIN DE L'INFANTE, p. 121.
douleurs qui font pleurer. Il n’a point vécu, J'essaierai de affirmer plus tard', ce que l'amour a de plus fécond : les sanglots. Il n’a guère versé de vrais pleurs que sur le cercueil de sa mère : mais l’époque de ce deuil profond fut justement celle où il se garda d'écrire. Qu'importe! Ces larmes qu’il connaît si peu, Samain les glorifie par art poétique, jusqu’à se découvrir le besoin de pleurer sans cause
Larmes d'automne épandues, Larmes de cor étendues Dans les grands bois douloureux...
Gouttes d’extase, éplorement délicieux, Tombez des nuits, tombez des fleurs, tombez des yeux ! Et toi, mon cœur, sois le doux fieuve harmonieux Qui, riche du trésor tari des urnes vides, Roule un grand rêve triste aux mers des soirs languides *.…
Mais la science du rythme, et la douceur des mots choisis, empêchent souvent les yeux attendris d’apercevoir dans les vers larmoyants de Samain l’offense à la beauté des larmes vraies :
Et que mon âme, où vit le goût secret des pleurs, Soit comme un lis fidèle et pâle à ta ceinture *.…
Troublé par la fluidité des sons, lesprit hésite un instant. Puis il se souvient des sanglots d’autres poètes
Hélas ! Laissez les pleurs couler de ma paupière, Puisque vous avez fait les hommes pour cela *…
1 Voyez première partie, chapitre troisième.
2 Larmes. AU JARDIN DE L'INFANTE, p. 35 et 36. 3 Elégie. AU JARDIN DE L'INFANTE, p. 39.
A À Viliequier. CONTEMPLATIONS, IV, 15.
PREMIERE PARTIE 43 Et ïl en arrive à cette certitude que Samain n’eñt
point tant répandu de larmes, s’il en eût épuisé l’amerltume.
Ne pas avoir vécu l’angoisse des vraies larmes est une infortune pour un poète. Car c’est dans la douleur que l’âme découvre la faiblesse des hommes, et s’oublie à les aimer. Samain ne s’est pas oublié. Son cœur, que nulle souffrance n’a broyé, reste fermé aux autres. Poète, il lui appartenait de consoler et d’éclairer. Il s’est contenté de mépriser, sans que son inaction lui en donnât le droit.
La ville impie est sourde à la ferveur des flèches …
dit-il. S'il eût prêcheé, la ville, peut-être, eût entendu. S'il eût cherché en lui un désir de charité, l’espérance l’eût pris par la main pour le guider. Déesse ensoleillée, elle refuse rarement son secours, même à aui la calomnie :
Au pied du mât penchant, l'espérance grelotte, Croisant ses bras transis sur son cœur ingénu …
1 Vieilles Cloches. AU JARDIN DE L’'INFANTE, pP. 129. 2 Les Colombes. AU JARDIN DE L'INFANTE, p. 141.
S’il eût voulu entendre dans la foule les rumeurs de bonté qui y sourdent confusément, il eût compris que la raison de vivre est extérieure à l’individu, et il n’eût
point terni son œuvre de ces deux vers injustes
Et je sens plus amer, à regarder la foule,
Le dégoût d’exister qui me remonte aux dents ‘.…
L'amour des autres est une loi humaine. Samain ne s’y est pas plié.
Est-ce à dire qu’il soit resté étranger aux souffrances d'autrui ? D’aucuns prétendent, avec Ferdinand Gohin, que « la pitié est un élément essentiel de son œuvre * ». À moins de refuser à ce mot de pitié le sens plein qu’on lui donne communément, il me semble difficile de se ranger à une telle opinion. Je sais bien que certains vers isolés permettraient, l'imagination aidant, d’attribuer à Samain une âme riche et généreuse. Je sais bien que Samain plaignit les délaissés
Et de mon cœur vibrant encore, S’élèvent de vagues pitiés Pour tous ceux-là qui, sur la terre,
Par un tel soir tendant les bras,
L AU JARDIN DE L'INFANTE, p. 163.