‹ Albert SamainChapitre 17 sur 123 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Il ne restait guère à Samain que l'auberge facile des désœuvrés et des découragés : l’orgueil. Il eût été surprenant qu’il ne s’y abritât point :

Mon orgueil est ma vie et mon royal trésor

Encore l’orgueil de Samain n’a-t-il ni l’excuse ni la grandeur de celui d’un Vigny. Né de la lutte âpre et quotidienne, celui-ci ordonne, quand même, l’obéissance aveugle au devoir, d'autant plus beau qu’on le sait inutile; celui-là, façade d’apparat, dissimule assez mal un refus d'action. Et c’est, au fond, chose commune que cet « incorruptible orgueil de ne servir à rien *» envié par le poète flamand à une coupe d’or des temps païens.

Il faut reconnaître toutefois que, si faux qu’il puisse ètre, son orgueil a inspiré à Samain les plus beaux vers peut-être qu’il ait écrits. Je veux parler de ce sonnet du Jardin de l’Infante intitulé La Tour”:

Mes douze palais d’or ne pouvant plus suffire, Mon cœur royal étant désenchanté du jour,

Un soir, j’ai fait monter mon trône de porphyre, Pour jamais, au plus haut de ma plus haute tour. Et là, dominant l’homme et les cités sonores, J'ai vécu seul, parmi l’azur silencieux,

A voir, indifférent, les couchants, les aurores, Mirer leurs ciels dans l’eau déserte de mes yeux... Et le néant m'a fait une âme comme iui.…

1 Orgueil. AU JARDIN DE L’INFANTE, p. 115.

2 La Coupe. AU JARDIN DE L’INFANTE, p. 104.

Voilà, je crois un poème de forme pure. Quant au dédain qui transparaît, il serait aisé de montrer qu’il est tout proche du sentiment le plus funeste qui soit : le culte de la mort, adorée non comme un « libérateur céleste ». mais comme une déesse de Jâcheté qui verse le sommeil à qui a peur de vivre. Je reviendrai sur ce point lors de l'étude des thèmes lyriques dans la poésie d'Albert Samain .

Telle, à travers son œuvre, apparaît l’âme du poète. Nonchaloir, peur égoïste de vivre, sensibilité faussée, recherche des fictions, goût des larmes sans cause, mépris injuste de la vie, pitié molle, orgueil facile, est-il rien de plus rodé qu’un tel fond humain? Mieux vaut la spontanéité crédule des poètes de jadis, qui vivaient leurs chants. Mais la muse de Samain, quoi qu'il dise dans un de ses Poèmes inachevés”, n’est plus celle des bergers grecs, à l’âme si simple et claire qu’elle s’exprimait entière sur un roseau taillé.

1 Voyez première partie, chapitre troisième.

2 AUX FLANCS DU VASE, p. 169.

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