‹ Albert SamainChapitre 18 sur 123 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Si la forte individualité des grands lyriques du siècle dernier ne s’est guère exprimée qu’à travers quatre thèmes. la nature, l’amour, la mort, et la foi, il va de soi que ces thèmes re sont point des sources d'inspiration, mais des cadres de développement, et ne sauraient avoir d’autre vie que celle du moi qui se manifeste en eux; ce qui explique qu’on ne parle point de thèmes lyriques avant d’en arriver au romantisme. Non, certes, que Chateaubriand ait été le premier à donner un décor aux scènes décrites, à chanter la fièvre d’aimer, à dire l’angoisse et l’espérance de la mort. Mais il faut attendre le début du xix° siècle pour trouver les thèmes systématiquement rapportés à la personnalité du poète. Une aurore d’un romantique n’est plus une aurore de l’abbé Delille : celle-ci, entité mythologique, marque à tous les mortels l’heure du premier travail ; celle-là ne descend sur la terre que pour éveiller le poète, et attendre avec complaisance qu’il ait rimé un salut, ou un blasphème. Entre les deux tableaux, s'étend le large fossé qui sépare le réalisme banal de l’individualisme lyrique.

S'il est vrai que la fécondité des thèmes lyriques ne dépende que de la richesse d’âme de chaque poète, et si le jugement est exact que j'ai cru pouvoir porter sur la valeur humaine d'Albert Samain, il est permis de préjuger que les thèmes lyriques se développeront, dans son œuvre, sans relief ni grande originalité. A l'analyse, pareille affirmation, je crois, se vérifie pleinement.

Enclins à amplifier, en même temps que celle de leur moi, la vie des choses qui les entourent, les romantiques font de la nature une puissance redoutable. Ils se complaisent à voir en elle une étrangère indifférente ou railleuse, en face de laquelle leur personnalité s'affirme plus intense. Qu’on se rappelle La Maison du Berger’, la Tristesse d'Olympio’, et le Souvenir.

Je veux bien qu’une attitude aussi haineuse ne soit point toujours celle des romantiques à l'égard de la nature, et que l’étrangère hostile sache, à l’occasion, devenir la sœur pieuse. II n’en reste pas moins que, même lorsqu'elle est le plus près d’eux, la nature ne cesse jamais pour les romantiques de garder sa vie mystérieuse et propre, comme si leur âme s’inclinait devant le secret inaccesible des choses. Témoin l’Extase célèbre des Orientales, dont la poésie dépasse infiniment le credo

1 Vigny. DESTINÉES.

2 Victor Hugo. LES RAYONS ET LES OMBRES.

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