‹ Albert SamainChapitre 6 sur 123 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Ainsi, dans ce milieu étranger, grandit Albert Samain, sans autre distraction que des songeries précoces, sans autre secours que l'amitié d’un collègue âgé, Victor Lemoigne.

Pourtant, quelque timide et cachée qu’elle soit, l’illusion n’est pas morte au cœur du jeune poète. Il commence à lire dans le texte les chefs-d’œuvre des littératures anglaise et grecque. Il confie, en rougissant, ses premiers vers à Victor Lemoigne. Il pense à la gloire que Paris réserve aux jeunes.

Au mois de juillet 1880, sur l’insistance de son protecteur, ses patrons l’envoient en service auxiliaire dans la capitale. Il s’y trouve plus seul encore. De la besogne fastidieuse à laquelle il est astreint, de l’impossibilité d'écrire les vers rêvés, naît vite le désenchantement.

Victor Lemoigne conseille le journalisme. Samain, à contre-cœur, porte au Figaro, au Gil Bla:, au Beaumarchais quelques articles hâtivement rédigés, qu’on juge indignes de l’imprimeur. Deux nouvelles, Le Bout de l’Oreille et La Jarretière, paraissent en 1881 au Bonhomme flamand, feuille hebdomadaire lilloise, sans qu'on leur fasse grand accueil. L’échec prévu était complet.

A quelque temps de là, Madame Samain rejoint son fils. On aménage un appartement, rue Notre-Dame des Victoires, puis des Petits-Champs. et l’existence calme d'autrefois reprend. Le poète abandonne son office de courtage, et, après le concours obligatoire, entre comme expéditionnaire au troisième bureau de l’hôtel de ville. Il gagnait à ce changement quelque loisir, qu’il allait

consacrer à son art.

Les débuts ne furent pas heureux. Théodore de Banville décourage le jeune homme. Octave Feuillet se borne à lui procurer une place pour la première d'Un Roman parisien. Richepin, fraternel, donne quelques conseils modestes. :

Fait singulier, c'est au fond des cabarets du Paris bohémien que Samain trouve pour la première fois de véritables sympathies. Il assiste aux soirées de La Plume, et il est un assidu de Nous autres. Ce petit cénacle avait été fondé sur la rive gauche en 1883 par George Auriol, Léon Riotor, Antony Mars, Paul Morisse, et Louis le Cardonnel. Riotor y introduisit Samain, qui se fit là ses premières amitiés intellectuelles. A la vérité, l’humble cercle dura peu. Rodolphe Salis, journaliste et peintre d'occasion, puis gentilhomme cabaretier pour son plus grand profit, avait, en décembre 1881, ouvert au boulevard Rochechouart l'atelier du Chat noir, où les badauds se pressaient déjà. A la suite d'Auriol, les membres de Nous autres émigrèrent chez Salis. Malgré sa üimidité naturelle, Samain élargit au Chat noir le cercle de ses relations. Il y rencontre Gabriel Randon, Laurent Taïlhade, et Louis Denise. Il fait paraître dans le journal du Chat noir les premiers en date de ses poèmes : Le Sacre, Les Monts, Tsilla', Le Fouet, La Vache, l'Ile fortunée, Le Fleuve, Une, Nocturne, et Vieilles Clockhes*.

Les excentricités de Salis et de ses hôtes ont d’ailleurs tôt fait de heurter Samain. Désorienté, trop simple pour

1 En 1884.

2 En 1885.

Page 1