POLOGNE
Robotnik (J. S.) :
Le travail — voilà la vie de cet homme exceptionnel. Les douze dernières années de son existence si remplie n’étaient que travail pour le bien du monde des travailleurs. Au sein du Bureau international du Travail, Albert Thomas était tout. Il en fut le véritable créateur, l’organisateur, le chef — le cerveau et la conscience...
D’emblée Thomas a su donner au Bureau international du Travail le mouvement et l’élan nécessaires au travail. Il n’admettait pas un instant que l’on se reposât sur ses lauriers ; une convention n’était pas encore ratifiée que déjà une autre lui succédait. Chaque Conférence annuelle avait de nouveaux matériaux à examiner, était forcée de s’occuper d’une question nouvelle — le Bureau international du Travail ne connut pas un moment d’arrêt. Où donc cet homme trouvait-il le temps nécessaire pour accomplir son énorme besogne, pour assimiler tant de connaissances, acquérir un tel savoir ? Thomas savait tout, se souvenait de tout. Nous, nous l’avons rencontré sur le terrain des questions polonaises; or, Thomas, lui, avait à s’occuper, en outre de la Pologne, de cinquante autres pays. Ses informations étaient toujours excellentes. Deux mots lui suffisaient pour comprendre une situation. Son sens de l’orientation était tout simplement prodigieux. Il possédait un don étrange, superbe, lui permettant de saisir les choses, un instinct merveilleux pour pénétrer en quelques mots au tréfond des problèmes.
Il meurt au moment où la crise économique mondiale arrive à sa plus haute tension ; or, la lutte contre cette crise, il l’a envisagée comme le but le plus immédiat de sa vie si laborieuse. Combien magnifiques les plans qu’il avait conçus pour lutter contre elle ! La construction de maisons, de routes était à ses yeux un des meilleurs moyens pour sortir de l’impasse critique. Il préparait un voyage à travers l’Europe pour gagner les gouvernements à son plan gigantesque de construction des 15.000 kilomètres de routes d’automobiles devant sillonner l’Europe du nord au sud, de l’est à l’ouest...
Le mouvement ouvrier international qui eut dans le camarade Albert Thomas le meilleur intercesseur sera le plus durement éprouvé par la perte que cause sa mort à l’humanité tout entière. Au sein du Bureau international du Travail, les travailleurs veilleront à ce que l’esprit d’Albert Thomas continue à régner, et que l’élan prodigieux qu’il a reçu de son Directeur ne soit pas arrêté.
Julro Pracy (W. K.) :
La tombe d’Albert Thomas est là, et nous ne pouvons cependant croire qu’il n’est plus au milieu de nous, qu’il a abandonné son poste, rempli toujours d’une façon si magistrale, que l’an prochain nous ne le verrons plus à la Conférence internationale du Travail en sa qualité de
Secrétaire-général, sans cesse aux écoutes, toujours prêt à défendre, avec son énergie si tenace et son talent, l’œuvre qui lui a été confiée. Toujours il agissait de la sorte ; surtout lorsque, soit en séance plénière, soit au sein des commissions, surgissait le danger de voir l’entente disparaître, la possibilité de voir repousser un texte approprié, ou telle autre situation, qui pouvait être une menace pour la suite des travaux de l’Organisation, Albert Thomas paraissait alors au moment décisif, prenait la parole, expliquait, persuadait, grondait même et, avec son talent conciliateur unique, trouvait finalement le terrain de l’entente indispensable...
... Il est malaisé de prévoir dès aujourd’hui quel sera dans la suite, le développement de l’Organisation internationale du Travail, orpheline de son meilleur créateur et chef ; son avenir dépendra, dans une large mesure, du successeur d’Albert Thomas au poste de Directeur du Bureau international du Travail. Une chose demeure certaine : à toute heure, à n’importe quel stade des travaux, soit du Bureau international du Travail, soit de la Conférence du Travail, nous sentirons l’absence, le manque de celui qui nous servait d’exemple pendant de si longues années, et cela grâce à son travail, à son talent, à son esprit de sacrifice.
Spolem :
Son énergie inlassable, sa profonde culture, la solidité de ses convictions et ses hautes qualités personnelles ont fait d’Albert Thomas une des personnalités les plus remarquables du monde actuel.
Przeglad Ubezpieczen Spoiecznych :
C’est à Albert Thomas que nous devons, pour une large part, l’influence effective que l’Organisation internationale du Travail a exercée durant les douze années de son existence sur l’élaboration de la politique sociale et sur la situation morale et matérielle des masses travailleuses dans les groupements sociaux contemporains. De ce fait, la Pologne, ellemême, membre de la société naissante des peuples, doit, elle aussi, beaucoup à Albert Thomas. Ami sincère et désintéressé de notre pays, il lui a, en outre, rendu des services très précieux.
Polska Zbrojna :
... Travailleur infatigable, organisateur plein d’enthousiasme, Albert Thomas a toujours su aiguiller l’activité du Bureau international du Travail dans la voie qu’il fallait. Ces derniers temps, comme il se rendait compte de la situation nouvelle créée à l’Organisation internationale du Travail par les progrès de la crise et du chômage, il se faisait le propagateur de l’idée de travaux publics internationaux dans lesquels il voyait à juste titre un moyen puissant de lutte contre le chômage.
Glos Narodu :
La manière équitable dont il appréciait l’action sociale^de l’Eglise attirait l’attention générale. Thomas était arrivé à un jugement plein de justice et d’objectivité du mouvement catholique-social et en particulier des idées de Léon XIII.
Nasz Przglad (M. Kohany) :
La mort a enlevé Albert Thomas au moment où des hommes comme lui, malheureusement si rares, sont le plus nécessaires. Sa mort est une
perte irréparable pour l’humanité tout entière, car il demeurera irremplaçable. Disciple de Jaurès il lui ressemblait au physique et au moral. Peut-être Jaurès était-il un philosophe encore plus profond, un orateur encore plus puissant, Albert Thomas surpassait cependant son maître par un don d’organisation vraiment génial. La Partie XIII du Traité de Versailles instituait une Organisation internationale du Travail à laquelle Jaurès avait rêvé toute sa vie. La direction en fut confiée à Albert Thomas et, comme personne, il s’y est montré « the right man in the right place ».
Albert Thomas a héroïquement et habilement lutté pour obtenir l’amélioration des conditions de vie des masses ouvrières, accomplissant dans ce domaine de véritables miracles. Son influence personnelle, l’autorité et l’estime dont il jouissait dans les milieux patronaux, ouvriers et gouvernementaux, étaient prodigieux...
Il y a un an et demi, Albert Thomas avait élaboré un plan de travaux publics internationaux de vaste envergure, dont la réalisation aurait pu rouvrir la voie à la prospérité. On a renvoyé ce plan d’un comité à l’autre ne faisant rien pour le réaliser. Entre temps, la crise s’est considérablement aggravée et seules la persévérance, la ténacité d’Albert Thomas ont empêché que le projet ne fût tout simplement écarté.Il sera à nouveau soumis au Conseil de la Société des Nations, et cela à bref délai.
Le rapport qu’il a présenté à la XVI me Conférence internationale du Travail et le long discours qu’il y a prononcé seront des documents d’une valeur historique. Ils reflètent la terrible image de la crise actuelle dans son ensemble et sont un éloquent appel de l’homme-constructeur aux dirigeants de ce monde en faveur de l’abandon des méthodes qui mènent à une catastrophe générale.
L’humanité a perdu en Albert Thomas, un grand constructeur, un grand animateur, le serviteur le plus dévoué de la liberté, de la démocratie, de la justice sociale et du progrès. Les Israélites ressentent doublement sa perte, car c’était le plus fidèle et l’un des plus courageux amis du Sionisme et des Israélites de l’Occident.
Przeglad Wspolczesny (M. Jean Rosner) :
... Albert Thomas était donc bien un socialiste. Mais, qui a su mieux que lui au sein de l’Organisation internationale du Travail gagner en même temps la confiance des représentants de l’industrie, des délégués gouvernementaux ? C’était là sans doute une conséquence de sa connaissance profonde des questions économiques et internationales. Cette confiance unanime était cependant aussi un hommage rendu à la droiture de son caractère, à l’idéalisme de sa vie, à son ardent amour de la vérité et de la justice. Quiconque entrait en contact plus étroit avec l’activité du Bureau international du Travail s’apercevait d’emblée à quel point Albert Thomas et le Bureau international du Travail étaient synonymes. Cette grande institution, sans laquelle on ne saurait s’imaginer aujourd’hui la lutte pour le progrès social dans le monde, aurait été sanslui, àcoup sûr, rien d’autre qu’une des sections techniques de la Société des Nations. Grâce à ses talents exceptionnels, à son énergie rayonnante, et à son ardeur proverbiale au travail, Albert Thomas devint rapidement et indubitablement la plus remarquable des personnalités du monde international de Genève. Sous son égide, le Bureau international du Travail a vécu son âge héroïque, la période où il lui fallut conquérir une place dans le monde...
Pendant les dernières années, la meilleure part de ses forces était consacrée à la recherche d’une nouvelle orientation de l’Organisation internationale du Travail. Il se rendait compte qu’en cette période de
chômage catastrophique, inconnue jusqu’ici dans l’histoire, la question sociale n’est plus un problème des conditions de travail de l’ouvrier et de la répartition des gains sociaux, mais le fait de l’existence elle-même de ce travail et que par conséquent l’Organisation internationale du Travail ne peut plus se contenter de créer des principes humanitaires pour protéger la vie et la santé du travailleur. Dans l’esprit d’Albert Thomas, l’initiative et la centralisation de l’action internationale pour la lutte contre la crise économique devint dès lors la raison d’être de l’Organisation...
L’heure n’est pas encore venue pour une analyse fondamentale de l’œuvre accomplie par Albert Thomas, âme et centre de l’Organisation internationale du Travail. Il serait sans doute prématuré de vouloir constater dès aujourd’hui si ce grand promoteur de l’« économie organisée » a bien prévu la direction dans laquelle s’orientera la vie économique du monde. Toutefois, dès à présent il est possible d’affirmer que sa lutte, ses efforts pour une amélioration du sort de la masse des travailleurs n’ont pas été vains. Combien de millions de travailleurs doivent à son activité une amélioration des conditions de leur humble existence ! N’est-ce pas là le monument le plus durable qu’un homme puisse s’élever de son vivant ? La conscience de ce fait ne suffit-elle pas pour que l’on puisse se dire : Non omnis moriar ?