SUISSE
Journal de Genève (M. William Martin) :
Albert Thomas a cru profondément à l’œuvre qu’il accomplissait. Il a cru à la justice sociale ; il a cru qu’en dehors de la justice, il n’y a pas de paix, et qu’en dehors de la paix sociale, il n’y a pas de paix internationale solide et durable. Il a aimé profondément les pauvres gens, les ouvriers, ceux qui peinent et qui souffrent. Mais il a compris les patrons qui, eux aussi, peinent et souffrent. Il a bien souvent défendu leurs intérêts. Sa vie fut, dès lors, une longue lutte pour faire comprendre le point de vue des ouvriers aux patrons et celui des patrons aux ouvriers. Et c’est parce qu’il les a compris qu’il a pu gagner leur confiance. Cet homme qui a pu faire parfois, au dehors, figure d’agitateur — quelle dérision ! — a été à un degré insoupçonné l’homme de confiance du grand patronat mondial.
Grâce à son expérience diplomatique, à son sens politique et à son tact, il a été aussi celui des gouvernements. Son esprit, paritaire, était aussi profondément international. Personne n’a jamais pu lui reprocher d’être Français — et pourtant il ne l’oubliait jamais. Et cet homme, qui poussait les gouvernements, qui les harcelait, cet homme pour qui l’avenir ne se réalisait jamais assez vite, ne laissait derrière lui que des sympathies.
La Tribune de Genève (M. Tony Roche) :
Directeur de l’organisme international du travail, il mérita certainement de l’être, car il fut lui-même un magnifique ouvrier, dans tout ce que ce beau mot comporte de haute signification. Et je crois que, s’il avait vécu, dans les mêmes conditions, aux temps où quelque inscription brève sur un tombeau rappelait aux vivants l’œuvre de celui qui avait achevé sa journée, on rendrait à sa mémoire la justice due à l’homme en lui consacrant cette simple épitaphe : « Il travailla ».
La Suisse (Eugène Fabre) :
L’homme était extraordinairement compréhensif et il était de ces passionnés admirablement lucides qui ne peuvent pas ne pas aimer jusqu’à la passion de leurs adversaires. J’ai souvenir de l’avoir entendu, parmi de zélés hypocrites qui blâmaient René Benjamin, expliquer, défendre et goûter l’auteur des Augures de Genève. Jolie, élégante liberté d’esprit. D’un esprit puissant dont l’horizon sans cesse s’élargissait et qui, cependant qu’il poursuivait à travers le monde la reconnaissance des hommes et des idées, savait ne rien négliger pour comprendre et s’attacher un peuple de collaborateurs.
Le Courrier de Genève:
A la tête du Bureau international du Travail, il sut comprendre la réalité sans perdre de vue son idéal et, s’élevant au-dessus de la ligne de conduite de son parti, prendre, où il les trouvait, les forces dont il avait besoin pour atteindre le but très noble qu’il s’était choisi. C’est pourquoi, au lieu de combattre les syndicats chrétiens, il les appuya, c’est pourquoi,
reconnaissant dans l’Eglise catholique une des plus grandes forces morales de notre époque, il ne craignait pas de le déclarer très haut et, dans les remarquables Rapports du Directeur à la Conférence internationale du Travail qu’il présentait annuellement, il faisait de plus en plus large la part qu’il réservait à notre Eglise et à nos syndicats. Hors de la Conférence même, il eut le courage, et il eut le mérite, de les défendre devant les milieux les plus intransigeants.
La Lutte Syndicale (M. Charles Schiirch) :
La perte que subit l’Organisation internationale du Travail, et tout particulièrement la classe ouvrière, est irréparable. Il a été le créateur du Bureau international du Travail, il en a été jusqu’au bout de sa trop brève carrière l’animateur prestigieux, voulant tout voir et tout comprendre, ne reculant devant aucune peine, aucun détail, sans perdre un instant la ligne générale et le but qu’il s’était tracé. Cette tâche écrasante, surhumaine, il sut l’accomplir avec l’enthousiasme juvénile qui le caractérisait et qui faisait qu’il ne paraissait jamais sentir la fatigue. Sa capacité de travail dépassait tout ce que l’on peut imaginer. Qu’il fût en voyage, ou en vacances, toujours il dirigeait « sa maison » comme il se plaisait à l’appeler. Il fallait le voir en séance du Conseil, de la Conférence ou de Commissions importantes ! Pendant que les discussions s’engageaient, que les parties adverses discutaient âprement de problèmes ardus, lui, continuait tranquillement l’examen de ses dossiers, appelait ses collaborateurs, lisait des projets de réponses, en signait, en corrigeait, en dictait, comme si rien ne se passait autour de lui ; puis, quand le mot ou que le choc des idées arrivait au paroxysme, il intervenait de sa brillante éloquence, résumait le débat et suggérait la solution comme s’il eût été jusqu’alors l’auditeur le plus attentif. Et de fait, bien qu’il n’y parût pas, il prouvait qu’il n’avait pas perdu un mot de la discussion. Il était tout simplement effarant ! Sa mémoire était impitoyable, comme iJ le disait lui-même à ses collaborateurs. Il ne laissait rien passer.
Der Bund :
Son travail même régnait comme un symbole. Sa capacité et sa puissance de travail suscitaient l’admiration de ses subordonnés. C’est lui qui a organisé l’immense entreprise et qui l’a dirigée avec autorité mais sans pédanterie. Il permettait à la personnalité de ses collaborateurs de se développer librement. De lui venait l’impulsion. Il indiquait les lignes essentielles du travail, voyait les possibilités de développement, traçait le plan de construction. Son esprit, toujours vigoureux, toujours vivant, jamais étouffant, embrassait le monde entier. Au cours de longs voyages, il a recherché et vu les problèmes dans leur aspect général, dans leur interdépendance, dans leurs possibilités. Albert Thomas ne fut ni un dogmatique rigide, ni un formaliste étroit, ni un théoricien abstrait. Il connaissait la vie, il aimait la vie.
Neue Zürcher Zeitung :
Bien des personnes compétentes reconnaissent que, sans Albert Thomas, toute la partie de politique sociale — Partie XIII — du Traité de Paix serait rapidement devenue un texte mort. Pour Thomas qui souvent, au cours de ses discours, apparaissait comme ayant une tête d’apôtre, la réalisation de la Charte du travail était une chose de caractère sacré dont dépendait, dans une large mesure, le sort de l’humanité pré-
sente et future. La Société des Nations, elle-même, n’a pas peu profité, dans son développement, de la large conception que Thomas avait de sa tâche. Si, aujourd’hui, le monde peut traverser une crise économique sans précédent, en évitant des bouleversements sociaux profonds, c’est certes, dans une grande mesure, grâce à l’activité heureusement dirigée et inlassable du Directeur du Bureau international du Travail..
Das Volk :
La mort soudaine du Directeur du Bureau international du Travail, Albert Thomas, a provoqué à Genève une vive consternation. Au cours des dernières semaines, Albert Thomas était considéré comme le candidat le plus en vue pour la succession de Sir Eric Drummond qui quittera en septembre son poste de Secrétaire général de la Société des Nations. On avait espéré que Thomas, grâce à sa capacité de travail inépuisable et à son activité si riche, apporterait un sang nouveau à la Socité des Nations et écarterait ainsi la crise intérieure qui la menace. Ces espoirs sont anéantis aujourd’hui. La perte sera ressentie d’autant plus vivement à Genève qu’avec Albert Thomas, le Bureau international du Travail luimême perd son principal appui.
Schweizerische Metallarbeiier-Zeiiung :
Albert Thomas et les efforts qu’il a poursuivis n’ont pas toujours trouvé auprès de la classe ouvrière la compréhension nécessaire. On a parlé parfois du Bureau international du Travail comme d’une institution susceptible de créer des illusions et d’éloigner les travailleurs de la lutte syndicale. On oublie que c’est Thomas lui-même qui fréquemment mettait en garde les intéressés contre de telles illusions. Il était extrêmement conscient lui-même des limites du pouvoir du Bureau international du Travail. « Notre pouvoir, avait-il l’habitude de dire, ne s’étend pas au delà du pouvoir de l’organisation syndicale dans chaque pays, — le Bureau international du Travail ne peut pas suppléer le mouvement syndical — il peut seulement aider à vaincre les obstacles. » Aujourd’hui, les organisations syndicales de tous pays savent bien ce qu’elles possèdent dans le Bureau international du Travail. Elles ne savent pas moins que c’est à Albert Thomas qu’elles le doivent. On ne cherche pas sans appréhension un homme qui ait la même capacité de travail et le même génie pour poursuivre l’œuvre commencée.
Berner Tagwacht :
Albert Thomas était considéré comme l’âme véritable de l’Organisation internationale du Travail, comme un homme d’un talent très supérieur à l’ordinaire et d’une culture brillante. Sa mort inattendue représente, sans aucun doute, une perte incalculable pour le Bureau international du Travail dont les fonctionnaires ressentaient pour leur Directeur le plus vif dévouement.