‹ AlbertineChapitre 3 sur 5 · PERE ET MARI · texte numérisé non relu

PERE ET MARI

Tant d'émotions successives finirent par porter des coups funestes à la santé de Dubreuil. Il avait failli se tuer à force de douleur, pour avoir perdu sa fille ; il tomba malade de trop de joie , pour l'avoir retrouvée. En peu

de jours , la vie du négociant de la place Saint- Nicolas fut en danger.

Croyant toucher à sa fin , il manda Liénard près de son lit ; quand celui-ci fut arrivé , Dubreuil fit sortir tout le monde de sa chambre , recommanda a son ami de fermer la porte a clé, et le pria de s''asseoir tout près de lui ; car il voulait cpie nul autre ne put entendre ce qu''il avait a lui dire dans ce moment où il nVtait plus qu''a un pas des portes de Féternité.

Liénard, surpris du ton solennel du malade , obéit.

Alors, Dubreuil lui apprît qu'ail voulait faire son testament. L''ami se récria ; c''était, allaitil dire, une précaution inutile, quand Dubreuil lui imposa silence. Le malade sentait la mort

approcher, et s**!! consultait Liénard, son meilleur ami , ce n''était pas pour savoir s''il devait ou non faire son testament, car son parti était fermement arrête sur ce point ; ce qu''il re'clamait de rattachement éprouvé de Liénard, c'était un conseil sur le moyen qu''il pourrait employer pour priver sa femme de son droit de tutelle sur Nathalie, et de sa part d''liéritage comme veuve : le père voulait donner toute sa fortune a sa fille. L''étonnement du petit homme fut au comble ; et cela se conçoit aisément ; ainsi que tout le monde , Liénard ignorait la mésintelligence des deux époux.

— Mais c'est la fièvre qui t''inspire cette mauvaise pensée, répliqua-t-il; cène peut être que la fièvix , car autrement, je ne comprendrais pas.

— Trêve de paroles, interrompit brusquement Dul^reuil. Es-tu mon ami, et veux-tu me donner le conseil que je te demande ?

— Certainement , mon cher ami , re'pliqua l'autre avec embarras, et comme s''il cherchait quelque faux-fuyant. Je ne demanderais pas mieux, si je savais. .. mais je suis peu compétent dans ces sortes d''afFaires; au surplus, il y a un un moyen tout simple pour en arriver où tu veux en venir : c'est de consulter un notaire, et je m'en charge ; je te le promets...

— Surtout, ne me nommes pas! et le malade compléta tout bas sa pensée. Si j'en réchappe , dit-il en lui-même, je ne veux pas que ma fille soupçonne le dessein que j'avais formé ; il serait trop cruel de la faire rougir devant moi , de sa mère.

L'ami Liénard partit , pour se rendre, soidisant, chez le notaire.

— Quelle diable d'idée a-t-il eue la , se disait le petit homme en sortant de chez le malade, et d'où cette malheureuse idée peutelle lui venir? Que s'est-il donc passé entre le marietlafemmePmoiquisuis presque delà maison , je n'ai rien vu... x\.llons, Dubreuil a le déhre, c'est sûr ! . .. Et pas moyen de le contrarier ! il se serait mis dans une belle colère , ma foi ! . . . alors qui sait le malheur que nous aurions eu a déplorer... 11 est déjà bien bas... il vaut mieux gagner du temps. .. Cette pauvre madame Dubreuil ! si bonne , si douce , si aimable pour tout ce qui l'entoure. . . Je puis dire que c'est a moi qu'il doit de l'avoir épousée ; et je le seconderais quand il prétend la dépouiller, l'ingrat 1 jamais î Cependant, le

malade avait tout son bon sens ; du moins, il m''a bien fait cet effet la... en ce cas, il faut bien qu''il ait une raison majeure pour vouloir dcshcriter une femme qu'il adorait. . . Je m*'y perds... N''importe, il faudra que j'^observe

A. la suite de cette scène , qui lui avait rappelé des souvenirs douloureux , et pour laquelle la haine seule lui avait prêté des forces, le malade tomba dans un abattement profond, voisin de la léthargie ; on le crut perdu. Une nuit pourtant, Dubreuil se réveilla et vît sa fille, son ange , debout a son chevet , et qui lui présentait a boire.

Ayant fait un mouvement pour la contempler plus à Taise, le moribond aperçut madame Dubreuil, assise, immobile, la tête appuyée sur le dossier à\m fauteuil . elle dormait.

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— Tu ne dors pas, toi , pauvre enfant ! dit-il en jetant sur sa femme un regard de dédaigneuse pitié et de colère.

— Sans doute, je ne dors pas ; mais iln*"}^ a rien d''extraordinaire à cela , repondit Nathalie a voix basse pour ne pas troubler le sommeil de sa mère ; voici la fjuinzième nuit que maman passe là , sans vouloir prendre un instant de repos , tandis que moi, je ne viens que de me réveiller et de sortir de mon lit.

Dubreull ne voulut pas comprendre le reproche involontairement exprime par les paroles naïves de sa fille.

Cependant , soit que la potion qu'il venait de prendre eût détermine' une crise salutaire , soit aussi que la vue de Nathalie eût rappelé

dans le cœur du père un puissant désir de continuer à vivre, toujours est-il que Dubrcuil ne tarda pas a entrer en pleine convalescence.

Liénard , ses autres amis, ses connaissances, vinrent alors complimenter le malade , et chacun lui vanta les soiias de Thabile docteur qui Favait sauvé ; chacun lui parla de la patiente sollicitude de sa femme qui , compagne assidue de ses jours et de ses nuits de douleur, Pavait constamment veillé ; mais a tous ces éloges , si bien mérités pourtant , Dubrcuil répondait quelques mots en forme d'approbation, et regardait Nathalie avec une tendresse inefifable. S''il eût osé, il se fut écrié devant ses nombreux visiteurs :

— Non, ce n''est pas à Thabileté de mon médecin ; non , ce ne sont pas les soins de ma

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femme qui m''ont guéri ! c''est elle seule , c''est ma fille)

Mais, les amis éloigne's, Dubreuil resta seul avec son enfant; alors, il se dédommagea de cette longue contrainte , et Fattirant dans ses bras, et la pressant sur son coeur, il lui dit en la couvrant de baisers :

— Cest à toi que je dois la vie, rien qu'à toi!

Du reste, Liénard avait deviné juste : le convalescent était trop heureux pour songer de nouveau au testament qu''il avait voulu faire.

N athalie grandit. En avançant en âge, elle tenait, et au-delh, toutes les promesses de son enfance ; chaque année ajoutait à ses grâces , à ses attraits. Tout Rouen la citait avec admi-

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ration ; il est inutile d** ajouter que la joie et Forgueil du père s''e'taient accrus en même temps que la beauté de la fille.

Dans cette même année , où Nathalie venait d'atteindre ses quinze ans , il y eut un bal donné à la préfecture , en l'honneur de S. A. R. madame la Duchesse de Berry , qui visitait la capitale de la Normandie. Celte fête, pompeusement annoncée d''avance , excita toutes les coquetteries , toutes les rivalités , toutes les ambitions ; chacun mit sa gloire a se distinguer , les femmes surtout ! Ce fut entre elles une lutte , un assaut de préparatifs ruineux , de prodigalités incroyables ; pas une qui ne voulût éclipser les autres par la richesse et le bon goût de sa parme ; plus d'aune aussi, laissée maîtresse d'elle-même , fit pour ce joiu: , pour cette nuit-là, une telle brèche au

budget de son ménage , qu*"!! fallut , afin de la réparer, que la famille vécut de privations et de gène le reste de Tannée. L'occasion de briller était belle pour Nathalie ; Dubreuil ne la laissa point échapper. Non content de savoir que sa fille serait la plus jolie , il voulut, disons mieux , il exigea qu''elle s'*y prît de manière a remporter encore sur ses compagnes , sur toutes les dames de la ville, par Félégance etPéclat de sa toilette.

— Songes-y , lui dit-il , je veux que Von ne voie que toi , que Ton ne parle que de toi.

Et il lui donna carte blanche pour la dépense. La vanité entrait pour beaucoup dans Tamour paternel de Dubreuil. Cela est pénible à penser que , si Nathalie eût été laide , ou

seulement moins belle , il Peut moins aimée peut-être ?

La jeune fille avait usé largement de la permission de dépenser autant d'argent que sa fantaisie , ses caprises , son bon goût l'exigeraient; car, vers le milieu de ce grand jour du bal , lorsque Nathalie appela sa mère passer en revue les emplettes étalées dans sa chambre, il se trouva que ces emplettes avaient été faites en douljle , comme si Dubreuil avait eu deux filles. La mère témoigna de sa surprise pour tant de frais inutiles, au moins de moitié. La charmante enfant se jeta alors au cou d'Albertine, et, Toeil rayonnant, lui montrant du doigt une des deux pai'ures , elle lui dit de sa voix argentine , légèrement émue :

— Mais celle-ci est pour toi , maman !

— Pour moi? cher ange ! A quoi bon? je n'irai pas à ce bal; tu sais bien que je suis souffrante; sans cela, ton père m''aurait dit commg à toi, depuis long-temps, de faire mes préparatifs.

Elle savait bien en effet , Nathalie , que Dubreuil n''avait point dit à sa femme de se pre'parer pour la fête; elle ne le savait que trop; car son instinct filial n'en e'tait pas à comprendre combien sa pauvre mère était malheureuse.

— Eh bien ! raison de plus , maman ; ce sera pour mon père une agréable surprise de te voir mieux portante et si bien parée ! Nous irons ensemble au bal ! et nous serons mises de même ! ce sera déhcieux !

Madame Dubreuil répondit par un nouveau refus à ces engageantes paroles.

Mais après le dîner , Pheure de la toilette étant arrivée , Nathalie supplia tant et si bien ^Ibertine, de sa \olx douce et caressante, que celle-ci ne put lui refuser d'essayer la robe si élégante et faite exprès pour elle.

— Que je voie au moins si elle te va bien , lui dit la jeune fille.

Et , ce premier triomphe obtenu , la petite sournoisene voulutplus que la robe fut quittée. Rieuse, mutine, ou bien, faisant la plus jolie moue du monde a la moindre résistance de sa mère , elle prenait les parures l'une après Fautre , les ajustait prestement elle-même , employant la force , plus souvent les caresses, pour en venir à ses fins. La pauvre mère se laissait faire , moitié cachant ses larmes, moitié souriant.

ALBERTINK. 19J

— Allons , maman , continuait Nathalie , voila qui est presque fini ; à présent , ton beau collier de diamans et d''e'méraudes, vite, vite! Oh ! comme il te va bien ! — Je suis sûre que mon père te trouvera charmante , et qu'il t''aimera comme autrefois, en te voyant ainsi.

Albertine ne put comprimer tout-à-fait le soupir d''incre'dulité que ces derniers mots provoquèrent : Nathalie avait enfin deviné que Dubreuil n'aimait pas sa femme !

— Ah ! vous venez aussi ? Je vous croyais malade, dit Dubreuil à Albertine qui entra, toute pare'e dans le salon , et presqu'enlrainée par Nathalie.

— J'ai eu bien de la peine k décider man, répondit la jeune.fille.

ma- I. 13

Puis , s''approchant de son père, elle ajouta à demi-voix :

— Je le veux. Allons , monsieur papa , ne me contrariez pas... j''aurais les yeux rouges , et Tonne me trouverait plus jolie.

— Partons ! dit Dubreuil , forcé dans ses derniers retranchemens , par cette force de volonté de la tant aime'e et toute gracieuse enfant.

Nathalie sauta de joie , au risque de froisser sa belle robe , et de déranger Pépi de diamans artistement fixé dans ses beaux cheveux noirs* Dubreuil lui prit le bras, confia sa femme à Pami Liénard, puis Pon partit pour Phôtel de la préfecture. «

Le bal était magnifique. Après avoir placé les dames, Dubreuil et son ami se mêlèrent a la foule. Liénard s''agitait, s''adressait a tout le monde , regardait , critiquait , demandait des nouvelles; le petit homme était des plus bavards et singulièrement curieux. Quant à Dubreuil , il n'était pas venu pour admirer le bal , pas non plus , il faut le dire , pour voir la princesse , héroïne de la fête ; il allait , entraînant son ami a sa suite , de groupe en 3roupe, liant conversation avec tout le monde, étranger» ou connaissances , amenant les uns et les autres a passer en revue les beautés Rouennaises , arrivant adroitement à sa fille , et savourant avec délice les éloges qu'il avait provoqués lui-même. Ailleurs , il ne faisait qu'écouter, et son amour-propre, son orgueil absorbait , comme pour s'en nourrir, chaque parole flatteuse adressée a sa Nathalie. Vers la

lOG LES ROMANS DE LA FAMILLE.

lin du bal, loind''ctre rassasié d'entendre louer sa fille, il écoutait encore !

— N''est-il pas absurde, mon cher, disait un jeune officier a un gentilhomme venu à la suite de la princesse royale , n''est-il pas absurde , lui disait-il , en désignant du doigt les deux femmes mises a peu près de même, n''est-il pas révoltant même, de voir une petite marchande porter des diamans comme une duchesse ; orgueil ou sottise , cela fait pitié , vraiment !

Ces mots vinrent frapper droit aux oreilles des deux amis. Dubreuil avait peine a se contenir ; Liénard Tentraîna , en cherchant à l'apaiser.

— 11 faut laisser tomber cela, disait-il ; c 'est

un propos de fou ou d'envieux, qui ne mérite pas qu'on y fasse attention.

— Au fait , tu as raison , Liénard , répliqua Dubreuil qui parvint à se calmer un peu ; il serait ridicule à un mari d'avoir toujours l'épée à la main pour défendre la toilette de sa femme.

— Et bien plus encore à un père , quand il s'agit seulement de la robe ou de la coiffure de sa fille ; ce serait, ma foi, un joli motif de querelle et bien digne d'un grave négociant comme toi , ajouta Liënard , croyant prêter une nouvelle force à l'argument de son ami.

— Â.I1 ! reprit Dubreuil avec une indifférence affectée , tu crois que c'est de ma fille que parlait ce fat d'officier?

198 LES RO-MAIfS DE LA FAMILLE.

— Je fais mieux que de le croire, j''en suis sur, appuya le petit homme triomphant.

En causant ainsi, ils se dirigeaient vers Albertine et sa fille. Le moment du départ était venu; mais, quand Liénard , après avoir pris le bras de la mère , se retourna pour prier son ami de hâter le pas, afin d'éviter la trop grande foule à la sortie du bal, Dubreuil n''étaitplus là.

Quelques instans après, un étrange tumulte se fit entendre dans un salon voisin; les curieux se précipitèrent de ce côté, et au milieu de paroles vivement échangées, on distingua le bruit d'un soufflet.

Quant à Liénard et a ses deux compagnes , ils attendirent, mais vainement, le retour de Dubreuil; comme ils ne l'aperçurent pas , ils

sHmaginèrent, et la supposition était vraisemblable , ils s'imaginèrent , disons-nous , que celui-ci les avait perdus pendant ce moment de trouble et de confusion , et ils prirent le parti de se retirer.

Le surlendemain, on lisait dans le Journal de Rouen:

« A la suite d'une querelle survenue au « bal de la préfecture, entre un jeune officier u et un riche négociant de notre ville, « M. D*** , une rencontre a eu lieu ce matin « derrière le Champ-de-Mars. Après quatre <■< balles échangées , les témoins ayant déclaré c< que Fhonneur était satisfait , force a été de u cesser le combat, malgré les vives récla- « mations du négociant, qui demandait en- « core k continuer la lutte. »

LE CREOLE.

Un matin, assez long- temps après ce bal et ce duel, qui avaient mis la ville de Rouen en émoi , la famille Dubreuil se trouvait réunie dans la chambre de INathalie.

Cette chambre, gentiment ornëe, grâce a la

tendresse du père et au bon goût de la fille , charmant réduit aux rideaux blancs, à bordure bleu de ciel , au papier blanc mat semé de fleurs bleues, au petit lit tout blanc qui se dessinait dans Pombre d'une alcôve , aux murs couverts de dessins , de vues , de paysages , de portraits qui révélaient une main déjà sure et habile , aux meubles chargés de ces mille jolies riens , qui n''ont pas d''usage et qui ne sont la que pour récréer la vue ; sanctuaire virginal où, jusqu'au parfum de fraîcheur et de paix que Ton y respirait, tout rappelait que la venait se parer, prier et reposer une jeune fille.

Cette chambre, disons-n'ous, servait de salle à manger du matin , sauf les cas assez rares oii le nombre des invités obligeait la famille Dubreuil k descendre dans la salle & manger du

rez-de-chaussée. Ce fut une bouderie d''enfant, ou pour mieux dire , un calcul de Tamour filial , qui arrangea ainsi les choses. Voici à quelle occasion : le négociant et sa femme s'étant rencontrés un matin dans la chambre de leur fille , prirent ensuite Fhabitude d''y venir déjeuner tous les jours.

Depuis sa muette séparation de coeur avec son mari , la santé dWlbertine était souvent chancelante , et quelquefois elle passait de si mauvaises nuits , elle se sentait si faible le malin , qu''elle ne pouvait , qu''avec beaucoup de peine , quitter sa chambre a Theure voulue, pour prendre en famille le repas du matin. .Jusque la, Dubreuil avait supporté, sans trop se plaindre , ce quil appelait, avec tant d''iusensibilité , les caprices de madame ; mais un jour que sa patience sVtait lassée , comme

il ne vit pas A.lbertine descendre dans la salle à manger où il était, lui, en bonne disposition d''appétit , il voulut , à toute force , commencer a déjeuner sans attendre sa femme retenue chez elle , plus tard que de coutume, par une nouvelle indisposition de la veille. Kathalie , qui n'avait pas pu comprendre , mais qui ne voyait que trop bien Féloignement de son père pour Albertine, Nathalie c|ui savait que c'était seulement à l'heure des repas que les époux pouvaient se trouver en présence , résolut de ne pas laisser se perdre ce d. 'nier moyen de rapprochement. Pressée par Dubreuil, la jeune fille se mit à table, ce jour là , en silence , le cœur oppressé , les yeux gros de larmes qu'elle avait peine a retenir ; mais sa soumission ne put aller plus loin. En vain son père la supplia, lui ordonna même de prendre quelque chose. « Je n'ai pas faim , >i telle fut son

unique , sa constante réponse. En vain , presque inquiet, son père lui demanda si elle était malade : « Ncn, dit-elle, » et elle resta immobile sur sa chaise; si bien que Dubreuil, irrité de cette obstination dont il croyait deviner le motif, et aussi peut-être poussé par le mécontentement secret qu'il éprouvait contre lui-même , se leva brusquement , et rejetant sa serviette avec colère , il dit :

— Puisqu''il en est ainsi., mademoiselle, puisque vous aimez mieux attendre votre mère que de me tenir compagnie, je vous préviens que , dorénavant , je déjeunerai tous les matins au café du Commerce^ avec mes amis; dès aujourd''hui , ie commence.

Et laissant son déjeuner à moiiié achevé, il sortit. Nathalie ne fit rien pour le retenir,

blessée fju''elle était, de son injustice et de sa dureté. Elle savait bien, d''ailleurs, que Dubreuil reviendrait:

Tout a coup, la tristesse , qui tout à Pheure rembrunissait les jolis traits de la jeune fille, disparut comme par enchantement ; un éclair de joie brilla dans ses yeux naguère humides de pleurs mal contenues , et un sourire vint voltiger sur ses lèvres : c''est qu'une pensée toute charmante, un projet éclos dans son amour filial avait subitement ranimé son espérance.

Sans perdre de temps , Nathalie prit bra*vcment une grande resolution. Par ses ordres, et sur-le-champ, le couvert fut dressé dans sa chambre , oii elle alla déjeuner têteà-téte avec sa mère , et lorsque celle-ci lui

demanda pourquoi Dubreuil|j[n''etait pas monté avec elle , la pieuse fille , pour ne pas envenimer les blessures du ménage, se garda bien de parler de ce qui s^était passé; elle répondit seulement qu''une affaire importante et qui ne souffrait aucun retard , avait contraint son père a sortir; et, de plus, lorsque madame Dubrcuil s''informa pourquoi elles déjeunaient la plutôt qu''en bas, Nathalie répliqua :

— Cela vaut mieux pour toi , maman , qui es malade ; aussi jusqu'à la fin de ton indisposition, c'est chez moi que nous déjeûnerons.

— - 11 en sera ce que tu voudras , mon enfant 5 dit Albertine.

Mais avant même ffu"e)le fût rétablie de I. . U

son indisposition , madame Dubreuil dut s''apercevoir que son mari la fuyait; car le soir même de ce premier jour , Nathalie prenant son père à part , et lui ayant dit i

— Eh bien ! iras-tu demain au café du Commerce ?

— Oui , répondit-il avec une sorte de colère, tant il était jaloux des attentions delà fille

. pour sa mère, attentions qxi''il ne craignait pas de traiter intérieurement d'ingratitude envers sa tendresse, et de révolte contre son autorité paternelle. Il fallut bien , le lendemain, que la pauvre enfant fît mettre une seconde fois dans sa chambre le couvert du déjeûner.

Cependant , Dubreuil , qui ne voulait pas de gaîté de cœur se priver, durant ses heures

de liberté, du plaisir de voir sa fille , finit par se dire avec juste raison, que, bien qu'Mbertine fût là, dans cette chambre, ce nVtait pas un motif pour que, lui, iln''y fut pas tout aussi bien qu''elle; et, dès le surlendemain, il chercha un pre'texte pour déjeuner chez lui, mais toutefois sans compromettre sa dignité. Par bonheur, ce jour-là, il fit un temps épouvantable.

Dubreuil, cette fois, monta comme machinalement à la chambre de sa fille, un peu avant Fheure du déjeuner; et ce premier pas fait, il alla, il vint, s''asseyant, se levant, jurant contre la pluie qui tombait à flots, ce qui Pempêchait de sortir. Le pauvre jaloux ne tenait pas en place , et laissait deviner à Foeil le moins clairvoyant, et Fimpatience qui Fagitaitetle désir qu''il ne pouvait vaincre. Il eût donné beaucoup pour que Nathahe se fût décidée a.

2ia LES ROMANS DE LA FAMILLE.

lui dire : « Assieds -toi là î » Et ce mot, elle ne le prononça pas , jouissant , la malicieuse , crun embarras qu'elle se plaisait à prolonger en manière de punition. Dubreuil se donnait au diable ; et tout en continuant à maudire le mauvais temps , il se hasarda à approcher timidement une chaise de la petite table sur laquelle on avait servi le déjeuner des deux femmes. Cest ce que semblait attendre l'aimable jeune fille, heureuse que son projet eut réussi et si bien, et si vite. Elle s'empressa alors , mais en silence et comme si ç''eùt été chose convenue et habituelle, démettre un troisième couvert. Le repas du matin se continua, sans qu'un seul mot eut rappelé l'absence de la veille et celle des jours précédens.

Ainsi rapatrié avec le tète-à-tête à trois du ménage, Dubreuil ne parla plus, à compter de

ce jour, d'aller retrouver ses amis au café du Commerce ; et de cette réunion accidentelle, amene'e par la ruse d'une tendre fille, naquit une habitude de tous les jours, habitude douce et pleine de charmes, à laquelle, pour rien au monde, le père enchanté ne se serait décidé à renoncer. La , il se trouvait beaucoup mieux que chez lui, il était chez sa Nathalie , chez son enfant; on eût dit aussi que, dans cette chambre de jeune fille, le caractère du négociant subissait im changement total, ou, pour parler plus vrai, qu'il se faisait aimable et bon, afin de n'être pas trop déplacé dans l'atmosphère de bonté qui y régnait ; privilège de la localité, influence remarquable, surtout quand Dubreuil adressait la parole a sa femme; car, même alors, il semblait avoir bien moins d'efforts à faire pour adoucir sa mauvaise himieur. I.à, en effet, le méchant époux disparaissait devant le bon père.

Et puis d''ailletQ's, un jour , qu''cmporlë par le naturel , il avait lancé a Mbertine un mot grondeur , et qui allait donner carrière à ses accès de brusquerie , Fange de paix, Nathalie ne Tavait-elle pas arrêté tout coui't, en lui disant avec sa grâce enfantine ;

— Vous oubliez , monsieur papa, que vous êtes chez une demoiselle ! Puis , lui sautant au cou, elle lui avait fermé la bouche de sa petite main rose et potelée. Dubreuil n'avait pu retenir un som'ire, et le nuage s''était dissipé pour ne plus revenir.

On aurait pu le prédire : Si jamais le mari soupçonneux doit reconnaître son injustice, si la femme outragée peut oublier la blessure douloureuse faite a son amour et à sa dignité d''épouse, « la paix doit se conclure entre eux, c''est

dans cette chambre favorisée , c''est sous les auspices de Nathalie que le traité sera signé.

Tous trois à divers titres , disons mieux , par le même motif de tendresse , par le même désir de concorde, au moins apparente , trouvaient leur compte a cette douce habitude de réunion. Cependant , il y fallut bientôt renoncer , et cela , parce qu''un jour , au lieu de trois convives , il y en eut cinq autour de la petite table.

Quels étaient ces deux nouveaux venus , et comment leur fit-on place dans le sanctuaire ? c'est ce que nous nous apprêtions à raconter, il y a long-temps déjà , lorsque force nous a été , pour Fintelligence du récit, de revenir brusquement sur nos pas. Fermons ici Timmense parenthèse , et reprenons , pour le

suivre désormais oii il voudra nous emporlcr. «

le cours des cvénemens.

Un matin donc , que le père , la mère et la fille entouraient la petite table a l'heure accoutumée du déjeuner , une voix bien connue demanda a travers la serrure :

— Peut-on entrer ?

— Parbleu! cYst Fami Liénard ! s'écria Dubreuil; tourne la clé, nous sommes toujours visibles pour toi.

— Cest que je ne suis pas seul , objecta lu même voix glissant par la serrure.

— Et quand vous seriez dix, répondit le négociant, il n''y a pas d'indiscrétion... Entrez..

Mais Nathalie sVtait déjà élancée , et cctïit elle qui ouvrit la porte. Liénard parut Toeil sémillant, la face rubiconde , tenant par la main un jeune homme.

— Ah ça ! dit-il , je vois avec plaisir que je m''étais trompé ; car , ne vous trouvant pas en bas , j'ai eu peur un instant que Fun de vous ne fût malade ; aussi , pourquoi diable vous réfugier ici f Ah ! je devine : un caprice de cet aimable petit lutin...

Et comme Nathalie baissait les yeux en rougissant, honteuse de s"" entendre donnd^ce nom de lutin devant un étranger :

— Allons , il n'y a pas de mal , continua le petit homme.. Mais pardon! j'oubliais... excusez-moi... mes chers amis; je vous présente

M. Lucien de Koncy, un jeune créole, tout frais, arrivé de la Blartinique , charmant garçon , comme vous voyez , qui m'a été chaudement recommandé par des amis que j''ai Ta bas , et cjui connaissent beaucoup Pun de ses oncles; monsieur est tombé chez moi ce matin, juste au moment oîi je me disposais a venir vous faire une petite visite ; ma foi, je me suis dit: une personne de plus chez Tami Dubreuil, cela ne comptera pas , et je vous amène sans façon mon nouvel ami.

,.; — Soyez le bien-venu, monsieur, dit le lÉ^Dciant au jeune créole qui , avec une aisance parfaite , voulut poliment s''excuser de son indiscrétion involontaire , et de Pembarras que sa présence pouvait causer à la famille.

— A quoi bon tant de phrases ? interrom-

pit Liénard ; présenté par moi , vous êtes déjà

de la maison N'est-ce pas , Dubreuil?....

Allons , mettez-vous à votre aise... et déjeunons , car j'étais si pressé d'arriver ici, que nous n'avons encore rien pris ce matin.

Nathalie sonna ; un domestique accourut.

— Vite , François , vite , mon garçon , ordonna Liénard; recommande à la cuisine qu'on ne fasse pas trop attendre notre appétit de voyageurs... Mais auparavant, va-t-en dans ma chambre , et apporte-moi ma douillette du matin et mes pantoufles. C'est une habitude ; je ne déjeune bien que quand j'ai les pieds chauds et les mouvemens libres.... Après le repas , tu me feras du feu chez moi , et j''irai reprendre possession de cet appartement cpie je regrette toujours dès que je n'y

2f20 LES ROMANS DE LA FAMILLE-

suis plus, et que je me hàle de revenir occuper le plus tôt que je peux.

François obéit.

A, ce ton de propriétaire , à ce sans-façon de manières et de langage , a ces ordres enfin donnés comme par le véritable maître de la maison , la famille Dubreuil ne répondit que par un sourire d'assentiment. La douillette fut apportée, Nathalie s''empressa d'aider le vieil ami a s'en revêtir ; Albertine descendit pour hâter les apprêts du déjeuner, et le négociant lui-même glissa dans la main de François la clé de certain cadenas, et dans l'oreille du valet, le nora de certain vin favori de Liénard. Le nouveau venu seul resta stupéfait d'élonnement ; le laisser-aller de son introducteur lui paraissait tellement étrange, telle-

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ment en dehors de tous les usages reçus , de toutes les convenances même, qu*'ilne put s'empêcher de témoigner hautement sa surprise.

— En ve'rité , monsieur Lie'nard , dit-il , savez-vous que vous êtes bien heureux d'avoir ainsi une maison toujours ouverte , toujours prête à vous recevoir? Vous avez re'solu un prolCtîmc difficile : quand si peu de gens sont maîtres chez eux , vous avez trouvé le moyen d'être le maître chez les autres.

— Une maison î répliqua le petit homme avec une candidecnaïveté, une maison ! Vous n'y êtes pas , vraiment ! j''en ai comme celleci une douzaine , à peu près ; mais il faut que j'en convienne , c'est celle de l'ami Dubreuil que je préfère ; nulle part je ne suis aussi bien

qu'hic! : point de gcne , point de cc're'monie ; vous en jugerez par vous-même. Ah î vous ne connaissez pas Dubreuil : ses amis sont chez lui absolument comme chez eux.

— Vous ne connaissez pas Liénard , dit Dubreuil à son tour; il est comme chez lui, chez tous ses amis.

— Pardieu! le moyen de faire autrement?.. Mais , voici le déjeuner, à table , jeune homme , et imitez-moi. Je disais donc , continuat-iltouten goûtant les sauces et en dégustant le vin de son ami Dubreuil, je disais, le moyen de faire autrement? je le voudrais , que je ne le pourrais pas; si mes amis trouvent ma présence incommode , tant pis pour eux ; pourquoi me forcent-ils a sortir de chez moi, à aller les voir ? Quand on est , comme je suis,

garçon et sans proches parens , il faut bien se composer une famille ; et , une fois la famille crée'e, il faut bien entretenir avec elle de bonnes relations ; que diable ! Je connais mes devoirs, moi, et je ne sais pas ce que c''est que de négliger ma parenté ; je ne suis pas un ours non plus , Dieu merci , et rien au monde ne peut me contraindre à m''ensevelir dans ma tanière... Jolie tanière, pourtant, je m'en vante , que ma petite maison du faubourg Beauvoisine... Vous n'avez pas eu le temps de l'examiner, monsieur de Roncy; ce sera pour une autre fois : mais voyez-vous , si jolie qu'elle soit, je m'y ennuierais a mourir s'il me fallait l'habiter long-temps : personne ne veut se donner la peine de venir l'admirer. Si petite qu'elle soit , je la trouve trop grande encore : j''y suis seul ; mon jardin est charmant : des fleurs , des fruits , en veux-tu , en

voila ; mais qu** est-ce que cela me fait ? je n'ai pejsonne a qid offrir les unes, et je n'aime pas les autres. J''ai une cave admirablement bien garnie : j''y ai mis assez de soins, de temps et d'argent; mais à quoi cela me sert-il? est-ce que je peux boire tout mon vin? Sans compter mon petit bois qui fourmille de lapins ; ceux- Ta j'en mangerais volontiers ; mais , en bonne conscience , regardez-moi, est-ce que je peux m' amuser h courir après ? Sans compter aussi que j'ai des rentes plus qu'il ne m'en faut , que mes capitaux me rapportent ! Tenez , mon jeune ami , demandez à Dubreuil qui les fait valoir, il en sait quelque chose ; mais il m'est impossible de dépenser tout à moi seul... J'ai toujours quelques bonnes piles de napoléons au service d'un ami dans la gène

Mais, croiriez-vous que jamais pas un n'a besoin de moi?., que jamais aucun ne m'a donné

ALBERT! !TE, 2il5

la satisfaction de le voir malheureux ? Ces gens là me narguent ; ils n''ont tant de bonheur ({ue pour me faire enrager; que le diable les.....

Je ne dirai pas le mot , reprit - il , après s'être arrêté tout court en voyant le doigt de Nathalie levé en signe de menace ; non , mon petit lutin, je ne le dirai pas... Mais, morbleu! je n'en pense pas moins... tous mes amis sont des égoïstes! Toi tout le premier, Dubreuil... tu as beau vouloir m''apaiser du regard et du geste, va... D''abord, je ne me fâche pas ; pas si bête... la colère troublerait ma digestion. Donc , mon jeune ami, continua-t-il en s''adressant à Lucien, voyez si j'ai tort , et si je ne suis pas à plaindre. Paime la société , moi , le bruit des affaires , la discussion , les cancans.

226 I.HS ROMANS Dl LA FAMILLE.

— Oh ! oui , appuya malicieusement It jeune Bile.

— Pourquoi le nierais- je ? péché avoué , d'ailleurs, est plus qu''à moitié pardonné. Ma foi , oui, j'aime les cancans ; cela me fait rire , et le rire me fait vivre ; je mourrais si je n'avais a m'occuper que de moi : j'aime a me mêler de tout , et de mariage donc ; oh ! les mariages , c'est mon fort... Et son regard complétant sa pensée , semblait dire à Nathalie : Patience, mon enfant, je m'occupe du vôtre.

— Cependant , objecta le créole qui prenait plaisir au développement de ce caractère, mélange singulier de bonhomie et de personnalité ; cependant , si je me rappelle bien Yos propres paroles , vous êtes resté garçon.

— Moi! c'est bien différent... j'aime trop

a faire à ma volonté, j'aime trop et pardessus tout, mon indépendance, ma liberté... et cela me ramène droit à ce que j'avais Thonneur de vous dire : mes amis restent chez eux et m'abandonnent ; moi , je ne veux pas rester chez moi , et je vais chez eux. Je me suis dit : Je continuerai à les voir, et je les vois. C'est que quand je me suis, moi Liénard , mis quelque chose dans la tête , on ne me l'ôte pas facilement. Je sais bien que j'en souffre un peu; je n'ai pas toujours toutes mes aises ; on ne dîne pas partout a la même heure ; il faut quelquefois , sous peine de passer pour impoli , que j'aille , quand il me serait agréable de demeurer; que je demeure , quand je ne demanderais pas mieux que d'aller me promener... Mais malgré tout, je garde mon indépendance ; je suis libre comme l'air : car si tout cela me déplaisait, je ne m'y

li2<S LKS ROMANS DR LA FAMILLF..

soumettrais pas , vous le concevez bien ; et ainsi j''atteins mon but principal : vivre avec jnes amis cjui n''ont pas Tobligeance de venir \\vYe avec moi. Ils ont cru me vexer , je me venge. Eh bien ! morbleu ! s^ils ne sont pas contens de me recevoir , qu''ils viennent chez îûoittaiter de leurs affaires, s''amuser, décider les mariages, rire , boire , et mëdù'e un peu ; alors je consens à ne plus aller chez personne , je ferai même construire mie aile de plus à mon petit hôtel , j''augmenterai mes plantations : je tiendrai ma cave dans un état conti- . nuellement respectable ; les brèches n^y paraîtront pas ; j'aurai une voiture , des chevaux ; je joindrai des lièvres aux lapins démon petit bois ; je ferai, nous ferons tous honneur a mes revenus ; mais tant que ceux que j'aime s* obstineront a rester chez eux, je me verrai bien force de ne pas loger chez moi , d'aller

de maison en maison dépenser mon année ; c''est cruel , mais je ne veux pas qu''il soit dit que j''ai jamais rencontré un obstacle a ma volonté, à mes désirs d*'indépendance. Dubreuil, cette année, c'est par loi que je commence , et je te donne un mois ; oh ! mais rien qu''un mois. . . Que veux- tu ? je ne suis pas un égoïste, moi... et je me dois à tous mes amis... Mais sois tranquille , je reviendrai de temps en temps ; tu es le préféré , toi... Allons, encore un doigt de vin , je me sens altéré

— Voila ce que c''est que de trop parier, dit Nathalie qui s''empressa de le servir; vous vous serez fait mal, mon bon ami....

— (]hère entant i s'écria Liénard, chère bonne petite , qui prend intérêt a ma santé , €t qui m'appelle toujours son bon ami , quoi-

qu'elle soit déjà une grande demoiselle!

Lajeune fille: n'avait pas besoin de ce compliment pour rougir. Pendant l'interminable bavardage du bon ami , elle avait a plusieurs reprises jeté' à la dérobée un regard sur l'étranger, et celui-ci, juste au moment où Liénard finissait de parler, venait de la surprendre en flagrant délit de curiosité.

— Mais ce ne sera rien , ajouta Liénard', qui n'avait mis d'intervalle entre ses paroles que pour liumer lentement et avec la conscience d'un fin gourmet, jusqu'à la dernière goutte d'un vin capiteux; d'ailleurs, ne me devais-je pas à moi-même d'apprendre à mon jeune protégé pour quelle raison je l'ai amené ici au lieu de le recevoir chez moi ?

— C'est juste, reprit Dubreuil, et je me félicite d'avoir été choisi de préférence à tout autre pour donner a monsieur une bonne et franche hospitalité.

Puis , s'adressant directement au jeune homme, il poursuivit :

— Me permettez- vous , monsieiu:, de vous demander quel est le but de votre voyage ? Ma question peut vous paraître indiscrète, mais elle n''est dictée cependant que par le désir de savoir en quoi je pourrais vous être utile.

Lucien allait répondre, quoiqu''avec un peu d"' embarras , mais Liénard ressaisissant Toccasion de parler, le prévint.

— M. de lloncy , dit-il, m'a confie ce malin qu'il s'emiuyait a la Martinique , et qu''il n'était venu en France que pour voir du nouveau et se distraire.

Le créole appuya par un geste coiijfirmatif les paroles de Lienai'd.

— En ce cas , ce sera avec plaisir que je vous ferai, autant qu'il dépendra de moi, les honnems de notre ville ; acceptez donc ici , monsieur , ce que Liénard vous a offert avant moi , et comme si j'avais parlé moi-même : amitié , bon gîte et liberté entière... Allons, Natliaiie , remplis tes devoirs de maîtresse de maison ; cours donner des ordres pour que l'on prépare à notre nouvel hôte le petit pavillon de là terrasse... Je vous loge un peu loin de nous, continua Dubreuil en s'adressantdenou-

veau au jeune étraii<jer ; mais vous nen serez que plus libre cFallcr et de venir comme il vous conviendra de le faire... D'ailleurs, bien f[ue sépares par la distance du jardin, nous ne nous en verrons pas moins souvent pour cela , et nous resterons d''autant meilleurs voisins, que nous ne craindrons de nous gêner ni Tun ni l'autre.

Sans doute, Texamen furtif auquel la jeune fille avait soumis M. Lucien, avait été favorable à ce dernier , car ce fut avec Tempressement le plus vif qu'elle sortit pour obéir aux ordres de son ^èrc.

C'est ainsi que le créole fut installé dans la maison. Peut-être le négociant eîit-il montré plus de réserve envers l'étranger, présenté par Tami Liénard , si Albertinc n'eût pas été

234 LES hOMÀNS DE LA FAMILLE.

là, mais il avait vu celle-ci faire un mouvement comme pour hasarder une observation sur la convenance de cet accueil empressé, qui touchait de si près a l'imprudence ; c'en fui assez pour que Duljreuil persistât dans la résolution de retenir chez lui M. de Roncy. Sa femme trouvait cela mal , donc c'^était bien. Raisonnement faux , supposition ridicule et peut-être dangereuse , mais qu''en toute circonstance il se hâtait de formuler ainsi , et de suivre à la lettre depuis sa rupture avec Albertine. L'épouse ne prit pas garde à cette nouvelle marque d'un mépris que l'habitude lui rendait presqu'indifférent ; la mère seule eut a souffrir car si elle avait voulu présenter une objection, afin de combatt e le projet de son mari, ce n'était pas pour elle-même : ce n'était que pour sa fille.

A.U reste , il fout le dire , rien dans les manières, dans le langage de Lucien, qui ne justifiât pleinement la re'ception flatteuse qui luie'tait faite. Lucien avait, pour plaider en sa faveur, OTitre sa jeunesse , une physionomie intéressante , une politesse exquise , ce je ne sais quoi enfin qui prévient et qui attire, que Ton sent et qui échappe à la définition ; peu parleur peut-être, quoiqu'il eût pu parler fort bien sur tous les sujets , car son instruction était aussi variée que profonde ; peu parleur , mais non pas absolument silencieux par dédain ou par apathie ; si l'on pouvait remarquer dans ses discours, dans ses habitudes d'être , quelque chose de grave et de sérieux , du moins celte gravité n'avait rien de glaçant ; elle était , au contraire , un charme de plus , une douce tristesse sur mi jeune visage. Ajoutons à cela que, comme Lucien avaitbeaucoup voyagé

déjà, et que son esprit clait nourri de bonnes et solides lectures , on prenait un singulier plaisir à Fécouter parler ; quand, par hasard, entraîné par une conversation qui lui plaisait, ou par la puissance de ses souvenirs , il se livrait tout entier , c''est qu'alors il causait bien plus avec son coeur qu'avec son esprit. Toutes ces qualités, produit de Péducation, tous ces dons de la nature, que possédait le nouvel hôte de Dubreuil, ne tardèrent pas à être appréciés autant qu''ils le méritaient ; et Ton linit par s'accoutumer si bien, et en peu de temps, a le voir de la famille , qu''on ne remarquait plus que son absence, lorsque accompagné de Liénard, il faisait des excursions de quelques jours dans les environs de Kouen.

GLILLALME GIROIX.

ym

C'était donc une existence calme et charmante que Ton menait dans la maison du négociant, et cela, grâce à Pimpatronisation du jeune étranger : existence mêlée de travaux faciles, de promenades, de visites dans le monde, pendant le jour; puis, le soir, de la musique

OU de douces causeries au coin du feu; jamais Dubreuil n'^avait trouvé les soirées si courtes et si agréables, même malgré la présence de sa femme. Quant à celle-ci, qui d''abord avait vu avec une sorte de répugnance l'admission de M. de Roncy dans Fintérieur de son ménage , elle fit bientôt comme les autres : elle aima Lucien , et , sa tendresse maternelle une fois tranquillisée, elle bénit le créole du bien que sa présence lui faisait : elle lui devait, sinon la paix, du moins une trêve à ses souffrances; grâce k Lucien , son mari oubliait de la tyranniser.

Cet état de choses durait depuis six mois, et par conséquent il y en avait cinq queLiénard, fidèle à son système d'amitié et d'indépendance , était parti pour aller visiter d'autres amis , quand un jour , Dubreuil , qui avait

été appelé à faire partie du jury , pour la présente session des assises, rentra long-temps après rheure habituelle du dîner ; il paraissait triste, et sous le joug d*'une préoccupation dont il ne pouvait s"'affranchir.

Le repas achevé a la hâte et enflRnce , on se rendit au salon , et Ton s''assit autour de la cheminée. Dubreuil était encore obsédé par la même pensée soucieuse qui le poursuivait toujours.

— Je gagerais , dit Nathalie d'une voix caressante , que c'est ce vilain tribunal qui cause ta tristesse.

— Cest vrai, répliqua- t-il en se passant la main sur le front; j'ai vu aujourd'hui un spec- I. 16

taclc , j''ai entendu des paroles que je nWblierai de ma vie.

— Ah ! dis-nous cela !

— Tu le veux , mon enfant r*

— Et moi , monsieur , ajouta Lucien , je vous en prie , si ma prière peut être de quelque poids après le désir exprimé par mademoiselle Nathalie.

\lbertine fut la seule qui ne dit rien ; elle n''avait le droit , elle , ni de vouloir ni de demander.

— Ecoutez-moi donc , commença le négociant , et surtout écoutez-moi bien attentivement, car Taffaire en vaut la peine. Ne vous

ALBEBTINE. 243

attendez pas, cependant, à un de ces drames de cours d''assises, immenses et complique's, dont les détails monstrueux viennent se grouper autour d''un fait principal, pour exciter la curiosité et captiver Pintérêt ; ici, il n'y a qu^m accusé, qu'un fait tout simple , tout naturel , avoué par le prévenu, et c'est cette simplicité même qui grandit ici la terreur , qui remue plus profondément l'âme , et lui inspire un double sentiment d'horreur et de pitié.

Après cet exorde , qui ne laissa pas que de bien préparer l'esprit de son auditoire , Dubreuil continua :

« Tout le monde, à Rouen, connaît Gidllaume (jiroux , le riche fermier de Salmonville ; tout le monde connaît le crime qu'il a voulu commettre ; c'est de lui qu'il s'agit: sa

244 LES llo.'vîA^•s de la famille.

fille , la fill<' du maître , aimait un valet de la ferme, et bientôt le deshonneur de la malheureuse enfant fut complet, avère... »

A CCS mots , par un sentiment de pudeur blessî'c , en même temps sans doute que pour «chercher un ajjpui contre l'émotion promise par le ton solennel du narrateur , Nathalie se serra contre sa mère , qui , de son côté, ouvrait déjà la bouche pour faire observer ce qu'un pareil récit avait de peu convenable devant une jeune fille ; mais , comprenant que ses observations seraient ou mal reçues ou au moins inutiles , elle se résigna au silence.

a A la découverte de la faute de son enfant, continua Dubreuil , le père , justement irrité , n'écouta que sa colère , il saisit un bâton noueux, et rugissant, k moitié fou, il en frappa

ALBEKTINE. 245

la coupable , qui tomba sous îa violeiiee du coup , le crâne fendu , baignée dans son sang. .Vlors, le père, celui que Pacte d''accusation ne craint pas de flétrir du titre de meurtrier, comme s'il s'agissait d'une action vraiment criminelle , et non pas de l'effet d''une indignation bien naturelle , bien pardonnable , même dans ses plus grands excès , le père , disais-je, Guillaume Giroux , revint ii lui quand il eut accompli ce qu''à bon droit il nommr. un acte de justice; il jeta alors un regard sur la malheureuse étendue sans mouvement à ses pieds, et, s''imaginant qu'il Tavait tuée , l'oeil sec pourtant, et les traits contractés encore par un reste de colère , mais n''exprimant ni regretni douleur, ilalla se constituer prisonnier.

f( Hier, cet homme a paru devant nous , après deux mois de captivité , calme comme

le premier jour , sombre et triste , mais d^mc tristesse grave , sévère et pleine d''éncrgie ; on voyait bien que ce qui la causait, cette tristesse, c'était non pas la conscience de sa position , non pas la peur d'une condamnation et d'aune mort infâme , mais le sentiment de son outrage toujours présent , toujours vivant. Je vous le jure , a Taspect de ce grand et rude vieillard , qui ne comptait qu'une tache sur sa vie, qui ne courbait la tête que sous le poids d\me faute , et d'une faute qui n'était pas la sienne, is la vue de ce vénérable accusé, enfin, qui attendait sans inquiétude comme sans effroi, le jugement qui pouvait donner l'échafaud pour terme a sa longue carrière pleine d'honneur et de probité , oui , je vous le jure, vous n'eussiez pas échappé a Fémotion mêlée de respect involontaire dont je fus saisi .

u La tâche des témoins était facile ; Guillaume avait toutavoué, tout expliqué en termes clairs et précis, avec une assurance pleine de dignité , également éloignée de Feffronterie et de la lâcheté ; seulement, il paraissait éprouver un pénible embarras, lorsque , pour obéir aux ordres du président , il était forcé de se tourner vers le banc des témoins, car il y avait là quelqu''un qu''il eut voulu ne pas voir; aussi , ne portait-il sm* ce banc qu''un regard rapide, puis il rentrait dans son calme imposant. Ce quelqu''un, dont la vue lui faisait tant de mal , vous devinez que c''était sa fille ; oui , sa fille , qui , guérie de son épouvantable blessure, assistait aux débats , la rougeur au visage , la torture dans Tàme.

c< Aujourd''hui , il ne restait plus qu'elle a entendre. A Tappel de son nom , elle se leva

248 LES ROMANS DE LA lAMITXr..

clianceiante et soutenue par ses voisins ; le président rencouragea , fit apporter une chaise dans Fenceinte du tribunal , et prit soin de iui rappeler que , fille de Taccusc , elle ne serait point soumise au serment. A l'audition du nom de Fanchetle . c'est celui de la coupable, ajouta Dubreuil.

— De la coupable? répéta Lucien.

— iNon , du témoin . veux-je dire, reprit Dubreuil ; h Taudi tion de ce nom , le père laissa tomber sa tête dans ses mains , pour ne pas la voir. Après un pas , Finfortunée s^arrèta comme si elle ne pouvaitaller plus loin; puis, s'armant de courage, elle s'avança. Il fallait voir cette fille , brisée par la douleur, avec sa cicatrice au front, venant apporter a la barre du tribunal, la preuve éloquente et visible de la san-

glante justice de son père. Cela serrait le cœur ; il y avait dans ce rapprochement de la victime et du meurtrier quelque chose de sublime qui faisait frémir. . . «Parlez maintenant, » dit ic magistrat. Elle Ht un faible signe de tète comme pour repondre : — Attendez que je reprenne courage, tout a l'heure je vais obéir. — En effet ,^ Fanchetle parut se résigner îi parler ; mais arrivée auprès de la chaise qu'on avait préparée pour elle, Fanchette se tourna vers son père....

— Cest au tribunal que vous devez vous adresser , dit le président. Mais elle, sourde a ces paroles, à ces ordres plusieurs fois répéte's, écoutant une voix plus puissante , courut a son père , et tomba aux pieds du vieillard , criant au milieu de ses sanglots : ce Pardonnezmoi, mon père, pardonnez -moi ! »

<c Et spectateurs et jures , tous étaient attendris , et les juges eux-mêmes , quoique plus accoutumes que tous les autres à des scènes semblables, ne pouvaient commander a leur émotion ; mais lui , le père , il était resté immobile, dans son inflexible posture : on comprenait qu''il n'*avait pas pardonné.

— Oh ! cela se peut-il bien ! s''écrièrent en même temps madame Dubreuil et le jeune créole. Nathalie , en proie à une émotion extraordinaire , ne put que joindre les mains et murmurer : — Pauvre ! pauvre Fanchette !

— 'Eh mais oui ; ce que je vous dis est vrai, poursuivit le négociant, Guillaume Giroux n''avait point pardonné; mais je n''aipas fini. Après la déposition de la malheureuse fille , déposition maintefois interrompue , je n'ai guère besoin de vous le dire , par ses larmes et ses san-

glots convulsifs, après le réquisitoire du ministère public , qui conclut a Fapplication de la peine la plus sévère , car il y avait préméditation ^ apparence de guet-à-pens dans le soi-disant crime du fermier, après la chaleureuse réplique du défenseur de Guillaume , celui-ci demanda à ajouter quelques mots, et cette permission lui étant accordée, il prit la parole au milieu du plus profond silence :

<( Messieurs, nous dit- il alors, je ne suis « qu^m pauvre paysan, et je ne vous re- <c tiendrais pas ici plus long-temps , si je ne « savais que la parole qui dit la vérité finit (c toujours par être comprise par les honnêtes « gens. On a prétendu, et vous Pavez entendu « hier de la bouche d'un des témoins , on a et prétendu , disais-je, que c'est par orgueil , « par fierté, par avarice que je me suis révolté

252 l.ES ROMANS DK LA lAlMlLLE.

u contre la passion criminelle de cette en- « fant , et que je Tai ainsi punie. Le père « Guillaume Giroux était trop riche, trop «.( vaniteux, pour consentir au mariage de sa u fille avec un valet de ferme , voila ce qu'ion <( a dit , et a cela je réponds que ce n''est pas « vrai! Je le jure devant Dieu; j^i frappe « ma fille parce qu''elle était coupable , parce « qu'elle avait sali mon nom et flétri ma « vie, parce que je Taimais surtout, la miséa rable fille, et parce qu''elle m'avait trompé. <( Je Tai frappée et je ne me repens que de la « faiblesse de mon bras ; car j'aurais voulu la u tuer. Oui , messieurs, ajouta le fermier, « j'ai voulu la tuer, eh ! n'est-ce pas bien natu- « rel ï Je me sentais déshonoré, et le déshonu neur, qui nous vient d'un enfant cpie nous (( aimons plus que tout au monde, est de ces « choses <jue l'on ne peut pas supporter.

ALBERTINK. 253

« La loi condamne cela, c''est possible, niais « ceux d''entre vous t[iii sont pères doivent « nae compiendre ! »

— Je Tavoue , poursuivit Dubreuil , ces simples paroles , plus éloquentes à mon avis que tout le plaidoyer de Thabile avocat que nous venions d'*entendre , produisirent sur moi une impression que rien ne put détruire , pas même Tévidence du fait reproché à Taccusé. Malgré cette évidence , malgré Taction avouée , je ne me crus pas le droit de condamner le père , tout en improuvant rhomnie qui s''était fait justice lui-même ; chef du jury , je combattis énergiquement , dans la salle de nos délibérations , ceux de mes collègues qui penchaient pour le châtiment du coupable , et enfin , nous rentrâmes au tribunal avec un verdict d''acquittement.

« Mais comprenez-vous Teffet que dut produire Guillaume Giroux sur Tauditoire, lorsque , loin de nous remercier, loin de paraître joyeux de se voir renvoyé absous , il se leva de toute sa hauteur, et que, secouant sa chevelure blanche , donnant a sa tête vraiment belle à ce moment la, une expression tout a la fois énergique et douloureuse, en même temps qu''il nous montrait de sa main tremblante la fille coupable, comprenez-vous, disje, la terreur qui envahit tous les cœurs, lorsque, d"'une voix émue d''alx>rd, et qui à la fin retentit majestueuse et foudroyante , il nous dit :

ce Vous auriez mieux fait de me condami< ner, messieurs, car cette malheureuse que (( vous voyez là, je vous le jure devant Dieu, « je la tuerai ! »

*ÂV-

— Ah ! c''est horrible ! s'ëcria Albertine.

— Epouvantable ! dit Lucien.

Quant à Nathalie , elle murmura un mot que Ton n'entendit pas.

— Eh bien ! non , dit Dubreuil , ce ne sont pas les paroles de Guillaume qui sont horribles , épouvantables , mais bien plutôt la nécessité impérieuse qui les lui a fait prononcer ; moi , j'ai applaudi du fond du coeur au sentiment qui les a dictées, car ce sentiment , je le conçois. Songez-y donc ! on aime sa fille parce qu''on est fier d''elle , parce qu''el]e est notre orgueil , notre joie , notre gloire; on se plaît à la montrer comme le riche étale son or, comme la coquette fait briller ses joyaux les plus précieux; mais s''il

arrive que quelqu''un ait le droit de lui jeter le mépris au visage , s''il arrive que ce mépris soit mérité , si enfin un jour vous comprenez que votre gloire est souillée, que votre joie est jBclrie, que le joyau n''est que du verre, comriifnt voulez-vous qu''on ne le brise pas dans u[i moment d*'indignation et de fureur?...

— Mais un enfant a toujours des droits a Tindulgence de son père, dit avec une certaine fermeté madame Dubreuil.

Sans écouter sa fenmie , sans lui répondre, il poursuivit , s''animant par degrés :

— Ahî Dieu! je ne crains chez moi rien de semblable , mais je pense que si pareille chose arrivait, j^iurais toujours dans Fesprit, comme le fermier Guillaume, non -seulement

ALERRTIXF. 257

l'idée de la faute de ma tille qiii me déshonore, mais encore, comme lui aussi, celle de toutes les ruses qu''elle a dîi employer poiu^ en venir la; je me dirais : le jour oii je recevais ses caresses, oii je la pressais sur mon cœur, comme je te presse en ce moment, ma bonne et innocente Nathalie , toi si pure de tout mensonge, je me dirais, ce jour la, à cette heure là même , elle me trompait ! ellç m'avait trompé la veille, et, dans mes bras , en me prodiguant des mots si doux, elle cherchait peut-être encore comment elle pourrait me tromper le lendemain. Quoi ! je me dirais cela , moi son père , et vous voudriez que j''eusse pour elle de Findulgence , vous exigeriez que le pardon sortit de ma bouche, quand je ne pourrais avoir qu\in désir de vengeance dans Tàme. Vous croyez cela pos^ sible ! Oh ! ma parole d'honneur, Guillaume 1. 17

Giroux a eu raison de le dire : avec une telle pensée qui ne vous quitte pas , qui vous irrite sans cesse, oui , un jour ou Tautre on tue son enfant !

Dubreuil s'arrêta , les mains crispe'es , Toeil e'tincelant. Nathalie s''e'tait penche'e sur son e'paule; il prit à deux mains la jolie tcte de la charmante enfant, et Fembrassa a plusieurs reprises , croyant voir dans le mouvement de sa fille une caresse et une marque d'approbation. Mais Â.Iberline , mère atten-. tive, tressaillit sur son siège , quand Nathalie courba son front, car elle eut peur d''avoir deviné le motif véritable de cet abandon filial ; on eût dit, en effet, que Nathalie n'avait ainsi baissé la tête que pour dissimuler une pâleur subite , causée peut-être par l'intérêt trop vif qu'elle prenait au récit de son père ?

Pour Lucien , il était resté calme et froid en apparence ; il ne chercha point à prouver que Guillaume , après son action brutale , après un acquittement inespéré , avait ajouté à sa faute en proférant une aussi effroyable menace.

— Mais, dit- il seulement, donner la mort , ce n*'en est pas moins et toujours un crime : tout meurtrier doit compte a Dieu et aux hommes du sang qu'il averse , et je ne sache pas qu''un père soit, plus qu'un autre assassin , hors de la loi générale ; il y a même justice, ce me semble, à la lui faire subir cette loi , jjlus implacable , plus terrible pour lui que pour tout autre.

— Cependant, répliqua vivement Dubreuil en se levant, si le père outrage se croit assez

260 LFS ROMANi DV. LA FAMILLE.

fort devant Dieu du témoignage de sa conscience pour braver la loi des hommes , qui donc retiendra son bras? quelle puissance Tarrèlera quand il va devenir meurtrier?

Lucien sentit peut-être qu'ail y aurait imprudence a prolonger la discussion , et il se tiil; Albertine observait toujours Nathalie.

Cet entretien jeta, pour le reste de la soirée, un Iroid glacial sur la réunion habituellement assez animée. Ainsi la jeune fille, bien que son père Ten priât à diverses reprises , ne put chanter au piano , et fit de vains efforts pour paraître gaie et rieuse comme a Fordinaire. I^ucien , de son côté , n''eut pas Pcsprit à la partie de piquet accoutumée , et Dubreuil avait peine a contenir l'impatience que lui faisaient éprouver les bévues multipliées de

ALBERTUft. 26 î

son adversaire. A.lbertine,quineperdait[>as un des mouvemens de sa fille, A.lbertine que cet instinct particulier aux mères, et qui leur sert de divination , semblait éclairer sur Tëtat de gène où elle voyait Nathalie , lui demanda si elle ne serait pas d 'avis de se retirer bientôt.

— il n'est pas Theure encore, se recria Dubreuil.

— En eflFet , je me sens fatiguée , répondit la jeune fille en se levant après avoir adressé à sa mère un regard empreint de reconnaissance.

— Je le crois bien , dit alors le père en regardant le cadran de la pendule, il est neuf heures... VUons, M. de Roncy, vous prendrez

votre revanche demain, souhaitons-nous le bonsoir.

Et Ton se sépara.

Ordinairement , on veillait jusqu'^à dix heures, mais un de'sir de Nathalie suffisait pour changer les habitudes de la maison ; Dubreuil était si heureux d''obeir a ses moindres caprices!

Au moment oii la fille du négociant, arrivée a la porte de sa petite chambre, donnait a sa mère le baiser du soir, Albertine qui hésitait a rinterroger, lui demanda cependant :

— N'as-tu rien à me dire ?

— Non, maman, lien, répondit-elle avec une

telle expression de franchise et de candeur , que Texcellente mère ne sut que penser , et qu'acné alla même jusqu'à s''accuser d''avoir conçu un doute coupable, une crainte injurieuse.

Et cependant, si quelqu''un eût pu, un moment plus tard, pénétrer dans la chambre où la jeune fille, qui venait de s'exprimer avec un ton de vérité si naturel, s'était enfermée à double tour , il l'eût vue pâle comme une morte, les yeux égarés d'abord, puis levés au ciel ; il l'eût vue bientôt après s'affaissant sur elle-même en proie à un désespoir d'autant plus violent qu'il avait été plus long-temps contenu, tomber à genoux et voulant prier; presqu'aussitôt, le témoin caché eût encore vu la fille de Dubreuil se relever, comme si elle ne pouvait trouver assez de force

Il64 i,i:s ROMANS DE la" famillk.

pour une prière ; puis se tordre les mains, se promener à jçrancls pas , enfin se jeter tout habiilëe sur son lit , et cacher sa tète d;ms l'oreiller pour mieux étouffer ses sanglots. Car elle pleurait, la jeune fille si joyeuse d'ordinaire , celte Nathalie a cpii tout semblait sourire dans la vie. Aux premiers rayons du jour, elle pleurait et gémissait eneore. ■•i-' •"• < ' • ■ .u , )>■ ■ ..i ■ -• • '

j Albertine,, non plus, n'avait pas dormi de loule la nuit. Tourmentée par une vague inquiétude, elle chercha en vain le sommeil. <^/uand le jour fut venu, elle s'empressa d''aller frappei- a la porte de sa fille ; personne ne répondit : elle appela à demi-voix, même silence ! Troublée alors, et soumise a Feffet pénible d'une anxiété dont elle ne se rendait compte i^liWi cp\n nie d'une crainte, qui pour n'avoir

pas un but distinct n'en est pas moins réelle - Alberline descendit en toute hâte au jardii? , et machinalement, sans le vouloir, sans y penser davantage , elle suivit la première allée qui s'offrit a elle ; cette allée la conduisit droit au petit paAnllon de la terrasse. Tout-acoup, madame Dubreuils''arrétadanssamarche jusque-là rapide ; elle s''arrêta , disons-nous , quand elle reconnut qu''elle se dirigeait vers ce pavillon, qui avait été donné pour demeure rtu jeune créole. Une rougeur subite vint colorer ses joues l'inslinct qui avait guidé ses pas de ce côté lui disait donc que Nathalie était coupable ; mais elle voulut douter encore , et un sentiment de respect pour sa fille la fit rétrograder. Eiic rentra dans la salle a manger, située au rez-de-chaussée, et dont les fenêtres ouvraient sur le jardin ; elle voulait y attendre le retour de Na-

thalie ; mais Ta, elle rencontra son mari.

— Tiens , dit-il d'un ton moqueur , déjà levée î et d**©!! venez-vous si matin ?

— Du jardin, faire un tour ; et...

Elle n''eut ni le temps, ni la force d'achever sa phrase , car à peine avait-elle dit les premiers mots , qu'elle aperçut sa fille qui , du fond du jardin, se dirigeait vers la maison.

— Diable ! continua Dubreuil, vous choisissez une singulière heure pour vos promenades!

— Nathalie le désirait , répondit- elle avec embarras, et ne sachant comment se soustraire aux observations ironiques de son mari.

— x\li ! c'est juste , reprit-il alors avec bonhomie, quand on se couche de bonne heure , on peut se donner le plaisir de respirer le bon air du matin... Puis , revenant à son ton ordinaire de critique railleuse : — Il fallait , poursuivit-il , que votre fille vous apprît cela, car vous autres grandes dames, élevées dans des habitudes de paresse...

Il aurait pu continuer, car Albertine ne Fentendait plus. Obéissant a des craintes, plus fortes que sa volonté , et laissant son mari achever en monologue ses injustes récriminations, elle avait abandonné la place, non pour échapper aux remarques malveillantes de Dubreuil , mais bien pour s''élancer au devant de sa fille , qui approchait de la maison a pas lents.

'16H T.liS no>IASS DE LA KA^TILLE.

Peu s'en fallul qi^Albertiiic ne poussât un cri d^effroi a la vue du changement qui s''était ope'ré depuis la veille sur les traits de la pauvre enfant; elle la prit sou=; le bras, la calmant par de douces et consolantes paroles ; puis, comme elle sentait bien que les genoux de Nathalie fléchissaient , elle lui dit avec bonté :

— Soutiens-toi, et lâche de te calmer ; ton père est la qui te voit et qui t''attend ; mais ne crains rien : il sait que nous sommes sorties toutes deux ce matin ; je viens de le lui dire.

— Ah ! ma bonne mère 1 . . .

La parole expira sui' les lèvres de la jeune fille ; mais un regard doux et suppliant exprima le reste de sa pensée.

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-^ Je savais bien , mon enfant , se contenta d'ajouter Albertine, je savais bien hier soir, qiie tu avais quelque chose a m''apprendre.

Un instant après , Dubreuil avait embrassé sa fille , et remarquant Taltération de son visage , il s'^etait lui-même accusé de Tavoir causé par son récit de la veille, récit dont le souvenir avait sans doute produit une nuit d'insomnie.

Quelques minutes se passèrent encore , et puis Dubreuil sortit ; les intérêts de son commerce rappelaient hors de chez lui. Albertine et Nathalie se retrouvèrent alors seules , toutes deux; elles montèrent ensemble dans la petite chambre de la jeune fille . La porte ayant été fermée avec soin , l'enfant, humble et comme accablée sous le poids du repentir,

s''agenouilla aux pieds de sa mère, sans pouvoir prononcer un mot; Nathalie rejjardait seulement Mberline , et implorait d''elle une parole qui lui donnât de la force et du courage.

— Eh bien ! oui , lui dit madame Dubreuil en la relevant , oui , je te pardonne , mon enfant, je te pardonne, mais dis-moi tout ! ...

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