‹ AlbertineChapitre 4 sur 5 · LE SECRET DE LA JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

LE SECRET DE LA JEUNE FILLE

Nathalie , on le sait déjà , n'était plus aux pieds de sa bonne mère : celle-ci Tavait relevée et fait asseoir sur ses genoux. La jeune fille cependant , soit honte de Taveu sollicité, soit embarras de s** exprimer clairement , continuait a garder le silence , comme si l'inu 18

dulgence maternelle ne lui avait pas , et dV vance, promis le pardon de sa faute , quelle que fût même cette faute; comme si, non plus, ellen''eùt pas compris la muette mais éloquente marque de tendre confiance qu''elle venait de recevoir. Madame Dubreuil se taisait aussi, examinant avec une anxiété douloureuse Thésitation de la pauvre enfant qui se courbait tremblante sous le poids de ce regard , plutôt craintif que sévère.

Les deux femmes restèrent ainsi durant quelques minutes.

Mais impuissante a résister à son impatience, a ses inquiétudes qui allaient toujours croissant, la mère prit enfin la résolution d''interrogerde nouveau sa fille. Nathalie, de son côté, sentant bien qu'ail y avait pour elle nécessité

impérieuse a tout avouer , fit un violent efiFort sur elle-même; et au moment où Albertine ouvrait la bouche pour re'péter sa prière, l'enfant arracha du fond de son âme torturée , mais cil la douleur n'^avait pas encore tué Tespérance , elle arracha , disons-nous , ces paroles qui renfermaient tout un aveu :

— Il m'^aime , maman ! il m''aime ; il m'épousera !

A ce cri, madame Dubreuil ne put se défendre d"*un mouvement involontaire de répulsion , qui ne fut que trop bien senti par Nathalie.

— Oh ! si tu me repousses, continua la jeune fille désolée en se précipitant an cou de sa mère, et en s''y attachant comme un naufragé à

la planche de salut , oh ! si tu me repousses , maman , qui donc me restera, mon Dieu ?

— Eh bien ! oui , dit madame Dubreuil , revenant à son doute et cherchant a éloigner comme injurieuse , comme impossible même la supposition du malheur, si clairement révélé par Texclamation de sa fille ; oui , je te Tai promis : tu seras toujours mon enfant chéri; tu as raison, je dois te rester pour te rassurer contre toi-même , pour te faire lire dans ce cœur que tu vas m''ouvrir; je te reste, oui, je te reste! entends-tu, Nathalie? jamais je ne te mancpierai , alors même que tout le monde se croirait le droit de t''abandonner ; oui , pauvre enfant , tu me trouveras toujours là , prête à te consoler , a soutenir ton courage. Mais a quoi vais-je penser? Dieu merci , nous n''en sommes pas réduites a cette extrémité , Dieu

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merci , tu n''as rien fait qui puisse donner à ceux qui t'aiment le droit de te repousser , et tu n''auras jamais besoin de mon appui contre l'abandon des autres ; oh ! non , tu te trompes sans doute. Ta douleur m''avait effrayée d'abord. Pardonne-moi , mon enfant; non , tu n'es pas coupable , car tu ne peux l'être ; je l'ai déjà dit : tu te trompes sans doute , ton inexpérience t'ëgare , troublée que tu es par les sentimens nouveaux qui s'e'veillent en toi. Une erreur de ta naïve innocence te fait regarder peut-être conune un crime, ce qui n'est pas même une faute à ton âge : tu aimes , n'estce pas? et cela te paraît si étrange, que tu as peur , que tu as honte de ton amour. . . Allons, j'ai deviné , n'est-il pas vrai ? tu rougis , tu détournes la tête, tu ne réponds pas... Et pourquoi donc rougir , pourquoi donc avoir de la honte , si celui que tu aimes mérite ton amour ?

— Lucien le mérite , maman !

-— M. de Roncy !

— Ne Oai-je pas dit que c'était lui ?

— Lui ou un autre , qu''importe , pourvu qu'ail soit digne de toi. Crains-tu que tes sentimens né soient pas approuvés par ton père? mais tu as tort , il t''aime aussi lui , tu le sais ; sa tendresse n''a jamais rien refusé à tes caprices , à tes moindres fantaisies , et quand il s''agit de ton bonheur, de ton avenir, tu trembles qu''il ne se montre pour la première fois dur et sévère. . . folle que tu es ! mais ton bonheur, c'est le sien!...

Albertine s'arrêta , et tout à coup , Teffroi d'avoir trop bien compris le cri de désespoir

de Nathalie , cet effroi contre lequel elle luttait , tout en cherchant a pe'nétrer la vérité , lui revint horrible et dans toute sa violence première , car elle entendit sa fille qui , toujours la tète cache'e dans son sein , murmurait avec Paccent d''une épouvante invincible :

— Mon père ! mon père !

— Mais, mon Dieu ! qu'y a-t-il donc ? reprit madame Dubreuil , me suis-je trompée ? Dans tout ce que je viens de dire, il y a au moins cela de vrai, je le répète, car j''en suis sûre, il y a cela de vrai, que ton père ne refusera pas ta main à M. de Koncy, si les informations, que la prudence exige que Ton prenne en pareille circonstance, lui sont favorables; et elles léseront sans doute ; ton père , alors , se hâtera de consentir a ce mariage : il sera trop heureux de te savoir heureuse ! Mais s**!! arri»

vait, ce que je ne prévois pas, ce que je ne puis croire, queM. Lucien fût trouvé indigne de toi, cet amour n''a pas encore eu assez de durée pour, qu''avec le temps , tu ne puisses en guérir, IVablier...

— L''oubiier, répéta Nathalie ; ah ! maman, jamais I c''est impossible !

— Impossible? répéta Albertine en souriant avec incrédulité ; est-ce a ton âge que l''oubli d'un pareil chagrin est impossible? Quoi quHl advienne de ton penchant pour M. de Roncy, il faudrait être raisonnable, mon enfant, et tu léserais ; ne nous aurais-tu pas, d''ailleurs , moi et ton père pour calmer ta souffrance , pour Padoucir à force de caresses et de consolations ? Mais à quoi bon s'alarmer d'une prévision que rien ne justifie? Ainsi

donc , sans retard , dès aujourd'hui , a Pinstant même , il faut parler à ton père...

— Oh ! garde-t''en bien ! s'écria la jeune fille avec terreur , redressant la tête et regardant fixement sa mère ; garde-t'^en bien ! car ce serait me perdre sans retour.

— Te perdre!

— Oui, continua-t-elle avec une ve'hëmencc extraordinaire , oui , je serais perdue si mon père apprenait que j**ai aimé sans le lui dire î neTas-tu pas entendu hier?...

— Mais au contraire , il te pardonnerait bien vite ^ et il mettrait tous ses soins à ce que cet amour eût le résultat que je désire.

— Soins inutiles, maman î s''ëcria INathalie, c'est d*'un autre , c'*est de Lucien maintenant que je dois attendre mon salut.. Cest lui qui doit parler le premier. . . L''autorité même de mon père ne peut plus rien pour retarder ou Làter mon mariage , et ne voulùt-il pas , ce qui est possible enfin , tu Tas dit , ne voulùtil pas me donner Lucien pour époux , que sa volonté serait impuissante à empêcher ce qui est...

— Nathalie, tu me fais frémir ! dit madame Dubreuil avec Tangoisse du malheureux qui a déjà un pied dans le gouffre dont son œil mesure la profondeur; mais ce qui existe, qu*'est-ce donc? achève , achève., queveux-tu dire?

— Ne me maudis pas , je t''en prie , ne me maudis pas !

— Eh ! ne Oai-je pas promis de t''aimer toujours?... Eh bien, tu disais?... M. Lucien...

— Je suis à lui, ma mère!

— A lui , malheureuse enfant ? a lui !

La singulière énergie qui a^ftit soutenu jusqu'à ce moment le courage de la jeune fille, e'tait tombée tout à coup après le dernier mot de son terrible aveu ; par faiblesse autant que par confusion , elle pencha la tête , et ses yeux se fermèrent; elle resta un moment sans voix, inanimée, presque froide ; Tàme et le corps avaient succombé dans la lutte.

Quant à madame Dubreuil , cette affreuse réahté qu'acné soupçonnait pourtant, lui porta d'abord un coup terrible , et brisa en elle

toute force morale ; toutefois , elle fut la première a recouvrer le sentiment, et, retenant ses larmes, s''oubliant elle-même, elle ne songea plus qu''à sa fille; la réchauËFant de ses caresses, la ranimant par ses baisers , Pattirant à elle comme on attire à soi un enfant chagrin ou malade , et lui prodiguant de ces douces paroles de mère , qui consolent , qui ravivent l'espoir, qui font que le mal et la douleur s'éloignent de Tètre che'ri, comme si elles avaient peur , en le touchant , de commettre un sacrilège.

— Pauvre Nathalie ! murmurai t-eî le.

A cette voix pénétrante , la jeune fille se réveilla.

-r- Tu ne m"*accuses pas, maman, tu me

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plains , tu es bonne ! je m'y attendais , tu me Pavais promis ; mais je t en remercie comme d''un bonheur inespéré. AJiî tu comprends bien, poursuivit- elle , Toeil égai'é , la parole brève, saccadée et tremblant de tous ses membres , comme si elle était encore sous Timpression d^me épouvantable menace, tu comprends bien maintenant pom'quoi tu m'as vue pâlir hier soir pendant le récit de mon père? pourquoi j''ai tant souffert durant cette horrible scène du tribunal P quand le fermier Guillaume n'a pas voulu pardonner à son enfant qui lui criait : Grâce! Celte malheureuse coupable et suppliante , il m'a semblé que c'était moi; il m'a semblé que mon père me frapperait conmie le sien l'a frappée !

— Oh ! non , ma fille , non, jamais !

— Il Ta dit! il Ta dit ! N'as-tu pas entendu qu*"!! applaudissait aux dernières paroles de Faccusé renvoyé absous? 11 a ajouté: Oui, un jour ou Tautre on tue son enfant ! A ces mots, tout mon sang s'est porté à mon cœur, j'ai cru que j^iliais tomber , j'ai cru que j'allais mourir ; je ne sais ce qui s'est passé en moi, ce que j'ai ressenti... mais cette menace m'a révélé... tout ce que j'avais à craindre.

— Oui , je comprends , tu as eu peur pour toi...

— Non , ma mère , répliqua vivement Nathalie, je n'ai pas eu peur pour moi. . mais pour mon enfant !

A celte brusque révélation d'un nouveau

malheur , madame Dubreuil resta muette , et comme pëtrifie'e. La jeune fille n''osait plus regarder sa mère ; elle avait , en prononçant ces mots terribles : mon enfant ! croisé ses mains sur son sein agité , et dans ce geste pudique , dans Thumiliation même de son attitude , respirait une incroyable expression de fierté : c'était le sentiment maternel qui s''éveillait.

Bientôt Nathalie revint à ses premières paroles de confiance et d'amour :

— Lucien m'aime , dit-elle , c'est un honnête homme : il m'épousera !

La resolution d'Albertine était prise. De ce jour , de ce moment commençait réellement sa tâche de mère , grande et pénible tâche

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qu''elle promit k Dieu d'accomplir jusqu''au bout.

Sans ajouter un mot, sans vouloir rien entendre , elle se leva , déposa doucenient sa fille sur le siège qu''elle venait de quitter , et s'e'lança vers la porte de la chambre ; mais , arrêtée par un cri déchirant de Nathalie qui, les mains jointes et les bras tendus vers elle, lui disait avec Paccent du désespoir :

— Ah ! je savais bien que tu m'abandonnerais !

— Non , non , mon enfant , répliqua-t-elle; non , ce que je te disais avant l'aveu de ta faute et de ton malheur , je te le dis encore : je t^-^inie , et je te pardonne... attends-moi, attends-moi !

— Mais que vas-tu faire ? voulut encore demander Nathalie.

Madame Dubreuii avait disparu , fermant la porte sur elle et emportant la clé.

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