SON OEUVRE GRAVÉ
C’est surtout à ses estampes qu’ Albert Dürer doit sa renommée. Ces feuilles légères, recherchées des artistes et des amateurs de tous pays, portaient au loin le témoignage de son génie et le faisaient connaître de ceux mêmes qui ne pouvaient l’admirer dans ses peintures.
Les gravures de cet artiste ne sont point rarissimes, mais difficiles cependant à trouver belles d’épreuve. Ses compositions, gravées sur un cuivre plus consistant que celui des pièces de Schôngauer ou des maîtres italiens primitifs, ont pu résister à des tirages plus nombreux, et de tous les grands peintres graveurs de cette époque, Albert Dürer est celui dont on peut faire le plus facilement l’œuvre complet, si l’on en excepte la Sainte Véronique et le Petit Saint Jérôme, qu’on ne peut point espérer trouver. Il existe peu d’états dans les estampes d’Albert Dürer, et ceux que nous connaissons sont le plus souvent le résultat du travail d’une main étrangère, désireuse de rétablir les parties dévorées par l’oxydation des planches. Les premières épreuves sont généralement tirées sur un fort beau papier marqué d’une tête de bœuf, d’une couronne surmontée d’une pointe rattachée au diadème par deux arcs, ou encore de deux tours unies par un mur; mais ces observations ne sont pas toujours applicables, car toutes les premières épreuves n’ont point été imprimées sur ces papiers, ou sur des portions de feuille portant traces de ces marques.
N’ayant point à dresser un catalogue propre à faciliter les recherches des amateurs, puisque celui de Bartsch existe, nous suivrons le talent d’Al-
bertDürer pas à pas; nous nous efforcerons de faire comprendre les progrès, les transformations successives de son génie, et pour cela nous adopterons l’ordre chronologique, en essayant de donner une date aux pièces qui n’en ont point.
Nous indiquerons aussi toutes les remarques curieuses que nous avons pu faire sur chacune des estampes de cet œuvre, en ayant le soin de faire connaître les copies intéressantes et non décrites, les emprunts faits par des artistes estimés, en négligeant toutefois ceux qui n’ajoutent rien à la gloire du peintre de Nuremberg.
Nous diviserons l’œuvre d’Albert Dürer en deux classes : la première comprendra les gravures en cuivre, au nombre de quatre-vingt-treize, et sera suivie de deux chapitres consacrés, l’un aux estampes que nous regardons comme douteuses, l’autre à celles qui ont été à tort cataloguées par Bartsch ; la deuxième contiendra l’analyse de ses dix pièces exécutées à l’eau-forte et à la pointe sèche.
Mais avant de commencer l’examen de chacune de ces gravures, nous indiquerons aux amateurs les portraits de cet homme illustre, qui sont dignes de figurer en tête de son œuvre.
Le plus ancien connu est celui qu’il fit de lui-même, en lASZi, alors qu’il n’avait que treize ans. Ce dessin curieux, dont nous avons parlé précédemment, n’a jamais été reproduit, et si nous le mentionnons ici, c’est que nous espérons qu’un jour il sera popularisé par le burin ou par la photographie. Plus tard, en 1498, il se peignit sur un panneau conservé à Florence, et dont il y a une répétition à Madrid. Ce portrait, connu par les gravures de Hollar et d’Édelinck, est le plus intéressant que nous possédions d’Albert Dürer. Il s’est représenté à mi-corps, et, par cela même, il nous a permis de juger la recherche qu’il mettait dans ses vêtements et les soins qu’il donnait à sa parure , pour faire valoir la beauté de sa personne, dont, au dire de Camerarius, il était très-fier. En l’année 1500, il fit son portrait une troisième fois. Cette peinture, gravée, dans ces derniers temps, par Forster, est conservée à la Pinacothèque de Munich. Deux estampes nous font encore connaître les traits d’Albert Dürer à cette époque de sa vie; l’une a été exécutée, en 1550, par Melchior Lorch, qui paraît s’être servi d’un document original; l’autre a été taillée dans le cuivre par Kilian, d’après la copie d’un tableau de Dürer, faite par Jean Rotenhamer. Pendant son voyage en Flandre, le grand maître allemand se lia d’amitié avec Thomas Vincidor de Bologne. Ce peintre fit son portrait en 1520, avec l’intention de l’emporter à Rome. Cette toile était fort estimée d’Ortelius, amateur célèbre, qui en fit faire un dessin pour le mettre au commencement de son superbe œuvre
d’Albert Dürer% et au-dessous il écrivit cette note : « Alberti Dureri Norici effigies excepta ex eâ quam ad vivum delineab. Thomas Yincidor quem de Bolonia cognominain. Autuerpiæ anno cio.io.xx. » Cette peinture perdue depuis lors, comme toutes les autres productions de cet artiste, n’est plus connue que par la mauvaise gravure qu’en fit André Stock.
Enfin, la dernière effigie que nous ayons du grand maître de Nuremberg est celle qu’il traça sur le bois en 1527, l’année qui précéda sa mort.
A la suite des portraits d’Albert Durer, les amateurs pourront mettre ses armes parlantes dessinées par lui-même sur le bois, ou bien celles que Le Blon a exécutées au burin.
Nous placerons encore en dehors de son œuvre, et comme pour lui servir d’introduction, une pièce qu’il laissa inachevée, et à laquelle nous n’osons assigner aucune date; elle est curieuse par cela même quelle nous fait connaître comment procédait le peintre de Nuremberg dans l’exécution de ses gravures.
Cette estampe qui n’est, à vrai dire, que le décalque d’un dessin, nous paraît être incontestablement du maître. Elle rappelle, en effet, l’exécution des parties laissées au trait, dans les épreuves des gravures possédées parla collection du prince Albert à Vienne, et qui représentent Adam et Ève, et l’Effet de la jalousie.
Dans cette estampe, Jésus-Christ est figuré expirant sur la croix, au pied de laquelle est Madeleine. Les saintes femmes qui accompagnèrent le Christ sur le Golgotha se tiennent à gauche; saint Jean et un soldat porteur de l’éponge imbibée de vinaigre, sont à droite, où l’indication des figures n’a même point été entièrement terminée. Dans le fond, on aperçoit la ville de Jérusalem avec des clochers gothiques, et dans le ciel des anges qui pleurent la mort du fils de Dieu. Haut., SJ? millim.; larg., 224.