‹ Album des missions de la Nouvelle-GuinéeChapitre 3 sur 7 · LES HABITANTS · texte numérisé non relu

LES HABITANTS

Il faut le dire, en effet, et toute âme chrétienne le comprend, ce que l’œil du missionnaire veut contempler avant toutes choses, la merveille dont son cœur est épris, c’est beaucoup moins la splendeur des paysages que la secrète beauté des âmes pour lesquelles il a tout quitté. Si l’apôtre aime la parure extérieure que Dieu a donnée à sa patrie d’adoption, c’est la beauté immatérielle de l’innocence chrétienne qu’il veut faire rayonner sur son front, et cela au prix d’un travail que rien ne lasse, à travers les difficultés joyeusement surmontées; plût à Dieu qu’au prix de son sang il conquît pour ces chères âmes ce vêtement de grâce; il aurait, du moins, sur le seuil de la mort, la vision souhaitée d’une Eglise nouvelle incorporée au Christ et purifiée dans le sang de l’Agneau. N’est-ce pas dans le sang des disciples que doit s’achever la Passion du Maître ?

Et c’est pourquoi le missionnaire s’en va de tribu en tribu, étudiant les divers dialectes, s’initiant aux coutumes, essayant d’atteindre les âmes à travers l’épaisse couche d’erreurs, d’ignorance et de superstitions que les siècles ont amoncelée sur elles.

La Mission étend aujourd’hui son action sur trois tribus auxquelles répondent trois langues différentes; c’est à savoir : Roro, Mekeo et Pokao.

Roro égrène ses villages au bord de la mer et le long des lagunes qui s’y déversent. Ses hommes vivent des flots autant que de la terre, — celle-ci pierreuse et trop souvent aride. — La pêche les rassemble périodiquement en grandes troupes aux bouches de l’Éthel ou du Saint-Joseph où le poisson abonde. Le poisson,

soigneusement fumé, sera, aux jours de marché, échangé contre les superbes taros et les énormes patates que les femmes de Mekeo apporteront plein leurs filets.

Gens de mer, gens d’aventures et de trafic, l’un entraîne l’autre. Roro émigre, les hommes s’entend, vers les tribus de la côte, au nord-ouest et au sud-est, selon les vents et les saisons. A l’automne (octobrenovembre), qui est le printemps papouasien, c’est le voyage à Motu-Motu, à la recherche du sagou qui croit en forêts inépuisables au bord des grandes rivières. On échange là-haut les poteries fines de Ciria (Yule- Island), célèbres par toute la côte, contre les ballots de sagou qui s’entassent au fond de la k'eb'e (quadruple, sextuple pirogue '). En mars ou avril, après les grandes pluies, c’est la visite annuelle chez les joailliers de Aurama et de Moku (dans les parages de Port-Moresby ), sans pareils dans l’art de monter un collier de menues coquilles (mobio) et de polir un bracelet (ohèa). Ces diverses migrations, favorisées par le changement des moussons, s’accomplissent au murmure d’une mélopée somnolente qui rend assez bien la monotonie mélancolique de la vie canaque.

Et toutefois, en dépit de cette vie instinctive et presque végétative que la nature leur a faite, les gens de Roro ne manquent pas d’esprit. Ils savent être câlins, malicieux, obséquieux et flatteurs sans platitude; à l’arrivée des navires ils sont friands de nouvelles. Ce sont les Athéniens de la Papouasie. Leur langue, du reste, mérite d’être tenue pour classique en regard des dialectes voisins. Elle a le mérite très appréciable de ne pas abîmer les lèvres qui la parlent. Elle sonne nette et distincte sans effort ni contraction ridicule; elle est aisée dans la causerie et ne répugne pas aux effets oratoires; colorée du reste et musicale comme il convient sous ces grands soleils, prodiguant les o et les a comme ferait la langue italienne ou espagnole.

Tel est donc Roro dans son élégante simplicité; à moins qu’il ne pêche ou ne voyage, il est assis en paix au pied de ses bananiers.

Melcco, en possession de la riche vallée du Saint-Joseph, a pour lui la graisse de la terre et le gibier

des forêts. Les légumes plantureux s’entassent dans ses greniers, et, à l’approche des ta^us (festins indigènes), ses claies de bambous lléchissent sous le poids des sangliers et des casoars. C’est le paysan solidement établi, abondamment nourri, et que l’ardeur du sang entraîne aux grandes chasses, le temps des grandes guerres n’étant plus.

Cette robuste souche porte deux grandes branches: Veè et Biofa. Veè, la tribu vaincue, aux villages dévastés, où l’herbe pousse encore en espoir de vengeance ; Biofa, la tribu féconde et habile qui sut se ménager l’appui des guerriers de la mer (Lokoù et Motu-Motu), pour écraser sa rivale. Ces deux sœurs ennemies, bien que frémissantes encore de la fièvre des anciennes luttes, se rapprochent déjà au pied de la croix plantée dans leur domaine. Le temps n’est pas loin où de VEthel au Biaru , des lagunes d ' Inaivi au pic d'EIeia , cette tribu, la plus nombreuse de notre mission, chantera à Dieu son merci pour le double bienfait de la grâce du baptême et de la paix sans trouble. Elle le chantera dans sa langue rude et fortement gutturale, une vraie langue de sauvages, celle-là! mais Celui qui a formé les peuples et les langues est assez compréhensif pour sentir le charme particulier du dialecte le plus barbare, et son cœur est attentif à la prière du Canaque à peine dégrossi comme à celle de l’Européen le plus affiné.

Pokao vit un peu à l’écart, dans la région qui s’étend à l’est de Yule. C’est la terre des eucalyptus et des kanguroos, le pays des montagnettes aux bois légers, aux vertes pelouses, où les brises plus fraîches se chargent du parfum des aromates sauvages ( montem myrrhœ, collcm tluiris)\ où le missionnaire malade trouve, au sein d’un paysage reposant, la salubrité et la gaieté.

Cette belle contrée mériterait une nombreuse et puissante tribu. Hélas! elle n’en porte que les débris

La maladie — la peste, dit-on — est venue s’ajouter aux guerres pour décimer ces malheureux villages, groupes chétifs, clairsemés, dont les pauvres cases semblent courbées sous un poids de misère depuis le passage du fléau.

La langue ici diffère encore; elle est suave et lluide, et semble vouloir être murmurée à voix basse; c’est la langue des gens paisibles, réfléchis, qui aiment à se recueillir et à vivre dans l’intimité. Tel est bien, en effet, le caractère de cette peuplade. Elle a horreur du bruit, des querelles, des discours, de tout ce qui sent la réclame et la parade. Elle porte noblement son deuil.

En lui apportant la foi catholique qu’elle était venue demander à Yule avec tant d’instances, les missionnaires lui ont en même temps rendu la joie. On rit maintenant dans Pokao et l’on y chante à plein cœur de beaux cantiques depuis que l’on y prie. Dieu, nous l’espérons, multipliera ce peuple en même temps qu’il augmentera sa joie.

Page 1