Chapitre XIV
Plusieurs personnes qui après auoir entendu discourir de la Nouuelle-France, soit qu'il leur prit enuie de venir ou non, faisoient cette question : Pensez-vous que je fusse propre pour ce pays-là ? que faudroit-il faire pour y aller habiter ? Si i'y portois quatre ou cinq mille francs, poufrois-je auec cela m'y accomoder honnestement ? et en suiUe beaucoup d'autres questions que ie mettray les vues après les autres, après auoir repondu à cellc-cy.
Vous me demandez premièrement si vous estes propre pour ce pays ? La réponse que ie vous fais c'est que ce pays-icy n'est pas encore propre pour les personnes de condition qui sont extrêmement riches, parce qu'ils ne rencontreroient pas toutes les douceurs qu'ils font en France : il faut attendre qu'il soit plus habité, à moins que ce ne fussent des personnes qui voulussent se retirer du monde, pour mener vne vie plus douce et plus tranquille, hors de l'embaras : ou quelqu'vn qui eust enuie de s'immortaliser par la bastisse de quelques Villes, ou autres choses de considérable dans ce nouueau monde.
Les personnes qui sont bonnes dans ce Pays-icy, sont des gens qui mettent la main à l'œuure, soit pour faire, ou pour faire faire leurs habitations, bastiments et autres choses : car comme les iournées des hommes sont extrêmement chères icy, vn homme qui ne prendrait pas soin, et qui n'vseroit pas d'œconomie se ruineroit ; mais pour bien faire, il faut tousiours commencer par le défrichement des terres, et faire vne bonne métairie, et par après on songe à autres choses ; et ne pas faire comme quelques-vns que i'ay veu, qui ont dépensé tous leurs biens à faire faire de beaux bastimens qu'ils ont esté contraints de vendre après, à beaucoup moins qu'ils ne leur auoicnt cousté.
le suppose que ie parle à des personnes qui ne viennent s'^establir dans le pays à autre dessein que d'y faire vn reuenue, et non pas pour y faire naarchandise*
Il seroit bon qu'vn homme qui vicndroit pour habiter, apportast des viures du moins pour vn an ou deux, si faire se peut ; surtout de la farine, qu'il aura à beaucoup meilleur marché en France, et mesme n'est pas tousiours asseuré de trouuer icy pour son argent ; car s'il venoit grand monde de France sans en apporter, et qu'il arriuast vne mauuaise année pour les grains, comme Dieu nous en gnrde, ils se trouuorolent bien empeschez.
Il est bon aussi de se fournir do bardes, car elles vallent icy le double qu'en France.
L'argent y est aussi plus cher, il y hausse du quart, en sorte qu'vne pièce de quinze sols en vaut vingt : ainsi à proportion du rei,te.
Vn homme qui auroit de quoy, ie lui conseillerois d'amener icy deux bons hommes de trauail, pour défricher les terres, ou d'auantage mesme, s'il a le moyen : c'est pour répondre à la question, si vne personne qui employeroit trois ou quatre mille francs, pourroit faire quelque chose ; il se mettroit en trois ou quatre ans bien à son aise, pourueu qu'il veuille vser d'œconomie, comme i'ay déjà dit.
La pluspart de nos habitants qui sont icy, sont des gens qui sont venus en qualité de seruiteurs, et après auoir seruy trois ans chez vn Maistre, se mettent à eux ; ils n'ont pas trauaillé plus d'vne année qu'ils ont défriché des terres, et qu'ils recueillent du grain plus qu'il n'en faut pour les nourrir. Quand ils se mettent à eux, d'ordinaire ils ont peu de chose, ils se marient ensuite à vne femme qui n'en a pas dauantage ; cependant en moins de quatre ou cinq ans vous les voyez à leur aise, s'ils sont vn peu gens de trauail, et bien ajustez pour des gens de leur condition.
Tous les panures gens seroient bien mieux icy qu'en France, pourueu qu'ils ne fussent pas paresseux ; ils ne
manqueroient pas icy d'employ, et ne pourroient pas dire ce qu'ils disent en France, qu'ils sont obligez de chercher leur vie, parce qu'ils ne trouuent personne qui leur veuille donner de la besongne ; en vn mot, il ne laut personne icy,' tant homme que femme, qui ne soit propre à mettre la main à l'œuure, à moins que d'estre bien riche.
Le trauail des femmes consiste dans le soin de leurs ménages, à nourrir et à penser leurs bestiaux ; car il y a peu de seruantes icy : ainsi les femmes sont contraintes de faire leurs ménages elles-mesmes : toutesfois ceux qui ont de quoy prennent des valets, qui font ce que feroit vne seruahlo.