‹ Album du CanadienChapitre 14 sur 25 · LA VALLÉE DES SOUPIRS · texte numérisé non relu

LA VALLÉE DES SOUPIRS

Si VOUS allez jamais de Morlaix à Carhaix, et que les motifs qui vous attirent dans cette dernière ville ne soient pas très-impérieux, lorsque vous serez arrivés à la hauteur de Poullaouen, prenez le petit sentier que vous trouverez à votre droite et marchez devant vous jusqu'à ce que la gorge du Huelgoat ouvre ses profondeurs sous vos pieds !

Là vous attend un spectacle magnifique, qui jettera dans votre âme une émotion grande et sublime.

Deux montagnes d'une hauteur prodigieuse, déchirées à leur cime par des rochers volcaniques aux teintes rouges et sombres, semblent s'être entr'ouvertes, dans un jour d'épouvantable cataclysme, pour laisser sortir de leurs flancs jusqu'alors inféconds une puissante forêt de chênes gigantesques. Un large ruisseau, grossi par les eaux torrentielles qui descendent des hauteurs, bondit et bouillonne incessamment sur un lit rocailleux, au fond de cette vallée pleine de ténèbres. . . .

Rien n'a été refusé à ce site de ce qui pouvait ajouter à son aspect sauvage. Les oiseaux de proie voltigent à toute heure de jour et de nuit au-dessus du gouffre inhabité en poussant leurs cris funèbres, les loups mêlent leurs hurlements à ce concert étrange, et le vent qui s'y abat par

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ratales faiî. entendre parfois des plaintes si singulières, que le paysan a donné à cet endroit le nom caractéristique de Vallée des Soupirs.

C'est là qu'était situé autrefois le château des seigneurs de Kerbrat.

Un soir du mois de juin 1594, un jeune homme, monté sur un beau cheval de race, venait de quitter la route de Morlaix et avait pris le sentier dont nous avons parlé. Comme Hyppolite, fils de Thésée, il suivait tout pensif le chemin de Huelgoat, et sa main nonchalante laissait flotter les guides sur le cou de sa noble monture. Le ciel était pur, le soleil radieux disparaissait lentement derrière l'horizon, et déjà les premiers voiles de la nuit se répandaient dans la plaine silencieuse. Un calme poétique régnait de tous côtés ; nul bruit ne se faisait entendre, si ce n'est de temps à autre le frémissement des arbustes qui bordaient la route. Notre cavalier s'arrêta un moment, vivement ému, posa la main sur son cœur pour en comprimer les battements précipités, et son regard avide chercha à saisir une dernière fois l'horizon que l'ombre envahissait.

Mais la nuit arrivait à grands pas. L'ombre épaisse remplissait le sentier dans lequel il était engagé ; il se hâta de remettre son cheval au trot. Quand il arriva à l'endroit d'où l'on découvre toute la gorge du Huelgoat, il rencontra un pâtre des environs :

— Holà ! cria-t-il, en se dirigeant vers lui, est-ce bien ici le chemin qui conduit au château de Kerbrat ?

— Oui, répondit le pâtre.

Et celui-ci allait passer outre, lorsque, retenu par une pensée soudaine, il se retourna et dit :

— Vous allez à Kerbrat, monseigneur ?

— Oui, certes !

— En ce cas, vous pouvez rebrousser chemin.

— N'y a-t-il personne au château ?

— Vous arrivez trop tard. . . .

— Les maîtres s<Dnt duuc pvirtis .'

— Ils sont morts !

Le cavalier poussa un cri que répétèrent vingt fois les séculaires échos de la forêt, et, ayant tiré son épée du fourreau, il lança son cheval au galop et disparut dans le ravin.

Le cliâteau de KerUrat était situ-é sur le versant de la montagne opposée, et dominant à pic tout<i la Vallée des Soupirs. Le cavalier reparut peu après, soulevant autour de lui un tourbillon poudreux que la rafale chassait au loin. C'est ainsi qu'il arriva au château couvert de poussière et d'écume sanglante. Il sauta à bas de sa monture avec l'agilité d'un Arabe, et, l'épée toujours au poing, il franchit la porte d'entrée, monta les degrés du perron attenant au premier corps de logis, et arriva dans la vaste salle de réception.

Nul ne le reçut à son arrivée ; chaque objet qu'il rencontra lui présenta un aspect lugubre et fatal, et pourtant i! ne recula point, et pourtant il poursuivit sa course avec ardeur, et pourtant, traversant le péristyle désert, la salle de réception déserte, la chambre de son père déserte aussi, il arriva pâle, suant, effaré, dans l'appartement occupé d'ordinaire par sa mère, et ne s'arrêta que lorsqu'il en eut franehi le seuil.

C'est qu'en effet, alors, un spectacle atroce vint s'oftrir à ses regards !

Cet appartement était jonché de meubles brisés ; des tronçons d'armures gisaient çà et là ; l'écusson de la famille des Kerbrat, honteusement mutilé, pendait à moitié de la muraille, et une lampe fumeuse, placée près du lit et jetant sur ce tableau les derniers rayons de sa flamme vacillante, éclairait faiblement, derrière les rideaux entr'ouverts, les deux cadavres du comte et de la comtesse de Kerbrat ! A ce spectacle inattendu, une douleur profonde le frappa tout à coup, et ouvrit dans son cœur une source abondante de larmes !

Puis, comme s'il eût perdu le sentiment de la force et da

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c@urage qui i'avaient soutenu Jusqu'à ce moment, co^ame si les pensées qui l'avaient agité l'eussent abandonné pour le laisser tout entier au malheur qui le frappait, il se traîna péniblement jusqu'à ce lit funèbre où étaient éteixlues les pauvres victimes, et, tombant à genoux avec une douleur résignée, il saisit les mains froides du comte et de la comtesse, et les porta à ses lèvres.

— 0 mon pèr« ! dit-il en cherchant à peine à retenir ses sanglots, ô ma mère ! est-ce donc là le retour que Diee m'avait réservé ? est-ce donc ainsi que votre fils devait rentrer au manoir paternel ? Ah ! quels que soient les assassins, mon ressentiment saura les atteindre, et je leur ferai sentir ce que pèse la vengeance d'un K«rbrat." Puis il se releva et parcourut la chambre avec un désespoir croissant. Partout il rencontrait des traces de violence ; tout avait été bouleversé, fouillé, pillé. Il s'assit accablé, et devenait plus calme d'instants en instants, il se mit à réfléchir sur ce qu'il avait à faire dans une pareille circonstance.

Jehan Kerbrat était alors un jeune homme de vingt-six ans, frêle, pâle et délicat ; ses cheveux noirs tombaient -es boucles de chaque oôté de son visage, et toute sa physionomie était cm..preinte d'un air de souffrance maladive. 11 y avait six ans qu'il était parti de Kerbrat pour aller à Paris étudier au collège de Boncourt, et, à cette époque, il avait laissé en partant la joie et le calme derrière luL Son père -était allé l'accompagner ce jour-là jusqu'à Guingamp, €t, ■en lui donnant l'accolade d'adieu, il lui avait dit :

— Mon fils, tu es maintenant le seul rejeton de la famille >des Kerbrat ; tes ancêtres t'ont légué de beaux exemples d'honneur et de loyauté à imiter, îl ne faut pas dégénérer ; tu pars ©nfairt, reviens homme !

Et Jehan s'était éloigné ; et pendant les six années passées à Paris, il avait diguement soutenu l'honneur du nam (de ses ancêtres.

Le désir d'imiter ses pères n^était point d'ailleurs le seul

qu'il portât dans son cœur et qui le soutînt dans Tabsence. Il avait laissé au pays déjeunes et rieuses amours, une jolie enfant aux yeux bleus, or[)!ieline recueillie par son père, et dont il avait long-temps partagé les jeux innocents et les joies naïves. Marie avait grandi, elle était devenue une belle jeune fille, et Jehan ne l'avait [)oint oubliée en songeant au bonheur du retour.

Cependant, t'oilà que tout à coup ses espérances étaient déçues ; il trouvait sa mère et son père morts, et Marie enlevée sans doute ! enlevée ! . . . . c'est-à-dire entre les mains de bandits qui ne devaient respecter ni sa beauté ni son innocence.

Jehan bondit de son siège à cette pensée ; il s'éloigna rapidement et descendit dans la cour. Là seulement il trouva le chapelain du château, et eut l'explication de ce qui s'était passé.

Ainsi qu'il l'avait supposé, une bande de malfaiteurs, rebuts des armées que la guerre de la Ligue avait amenées en Bretagne, s'était ruée sur le château pendant la nuit précédente, au moment où le comte de Kerbrat s'y trouvait seul avec quelques valets. Ils avaient commis toutes le.s dévastations que nous avons dites, et enlevé la jeune Marie. Le chapelain pensait que la bande était conduite par Guy Eder de la Fontenelle, et il assura qu'à Morlaix seulement on pourrait obtenir des renseignements positifs à ce sujet. Jehan ne voulut pas retarder davantage les soins à donner à sa vengeance, et, après avoir pris quelques dispositions que nécessitait son départ subit, il remonta à cheval et disparut bientôt dans la vallée.

Cependant la nuit était sombre, et il n'avançait qu'avec une grande difficulté ; depuis quelque temps déjà il se demandait même s'il ne valait pas mieux remettre son Voyage au lendemain, lorsqu'il crut entendre derrière lui les pas de deux chevaux lancés au galop. Il s'arrêta et se rangea sur l'un des côtés de la route.

Les chevaux approchaient ; ils ralentirent le pas,

— Ça, (lit le cavalier qui se trouvait près de Jehan, pourquoi cette course rl'enfer, maître ? M'est avis que nul ne songe à nous poursuivre ?

— Imbécile, réi)ondit le second cavalier, je sais bien que nul ne nous poursuit ; mais j'ai hâte de mettre mon dépôt précieux en sûreté. Voilà pourquoi je t'ai fait venir du Granec,

— De quel dépôt s'agit-il ?

— Cette gente fille que je tiens [lour le moment dans mes bras.

— Ah ! ah ! et sais-tu qui elle est ?

— Chut ! . . . . n'as-tu point entendu quelque bruit ?

— Non ....

Les chevaux s'arrêtèrent. 11 y eut un instant de silence,

— Oui, pardieu, je sais qui elle est ! Mes gens l'ont enlevée au château de ... .

Les chevaux s'était remis au galop, et Jehan ne put en entendre davantage. Il continua sa route vers Morlaix.

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