‹ Album du CanadienChapitre 15 sur 25 · LE PERE DU PENDU · texte numérisé non relu

LE PERE DU PENDU

Jehan était arrivé à Morlaix dans la nuit, et, pour ne point perdre de temps, désirant avoir au plus tôt des renseignements positifs sur l'événement qui avait eu lieu au château de Kerbrat, il se dirigea d'assez bon matin vers la demeure du procureur de ville, qui logeait, pour le moment^ au haut de la rue Ploujean. 11 avait couché dans le quartier des Nobles, vieille rue qui, aujourd'hui encore, conserve son aspect moyen âge, et dont toutes les maisons présentent au regard de bizarres ornements. Il descendit rapidement la place du Pavé, franchit le pont qui unissait la ville close au faubourg, et entra dans la rue Sf?^elaine.

Malgré Fimportance que lui avait donnée son commerce^ malgré les agrandissements, les embellissements que la présence des ducs de Bretagne avait nécessités, Morlaix était restée une petite ville triste, maussade, sans origirialité ; couchée aux pieds du château, docile au joug,, elle semblait avoir peur de s'étendre trop loin, et se resserrait dans l'eneeinte des murs qui la défendaient, et derrière les denx rivières qui l'empêchaient d'être surprise. Le bourg de Bourret, celui de la Villeneuve, les bourgs des Vignes et de Sairit-Melaine étaient des villages séparés, complètement étrangers, et avec lesquels la ville ne communiquait qu'au moyen de ponts-levis, sorte de main amie que celle-ci voulait bien leur tendre en temps de paix, mais qu'elle se hâtait de leur retirer au moment du danger. La plaee du Pavéy qui n'existe plus aujourd'hui, était la seule qu'on remarquât alors dans la ville close. Les rues étaient étroites et sans jours. Les quais se prolongeaient, du côté de Tréguier, jusqu'au bout des Lances, et, du côté de Léon, jusqu'à l'endroit où finissait la place du Port. Cette place s'avançait en triangle, ayant les deux rivières de Keffleut et de JarTot pour côtés, et les murs de la ville pour base. C'est îà que se réunissaient les personnes éminentes du commerce pour parler et traiter d'afïaires.

Cependant, dès qu'il se fut engagé dans la rue Saint- Melaine, Jehan put remarquer qu'il était suivi et y avait été précédé par une grande foule de peuple de toutes professions et métiers ; les uns, dans le costume de leur classe, costume qui n'était déjà plus depuis long-temps celui que portent les paysans d'aujourd'hui ; les autres dans le simple appareil d'ouvriers qu'un événement venait d'arracher à l'ouvrage. Les femmes surtout ne manquaient pas, car c'était alors comme aujourd'hui, et elles faisaient à elles seules les trois quarts du bruit qui s'entendait. Et puis, mêlés à toute cette foule compncte, serrée, criarde, raésbante, pleine de sarcasmes grossiers et hargneux, on voyait

|îasser çà cl ià, entre les jambes des hommes, marchant sur les pieds des vieilles femmes, les gamins de la ville, moins railleurs, moins spirituels, moins alertes peut-être que les gamins de la capitale, mais à coup sûr aussi curieux, aussi hardis, aussi aventureux. Ce spectacle donnait à cette rue, d'ordinaire si sombre et si déserte, un aspect varié qui n'était pas sans charmes !

Jehan avançait lentement et en s'aidant des coudes. Dans tout autre circonstance, cette variété de costumes, ce langage aux rudes et sonores accentuations, auraient assurément attiré son attention ; mais, pour le moment, le souvenir de ce qu'il avait vu au château de Kerbrat, et la nécessité de se présenter au plus tôt chez le procureur de ville, le préoccupait entièrement. Cependant, invité à chaque pas par le contact de la foule, il ne put rester longtemps étranger à ce qui se passait à ses côtés, et, prenant sa position en patience, il se décida à s'y mêler plus activement. Il prêta donc l'oreille, et entendit les conversations suivantes :

— Ohé ! Yvon, disait un énorme forgeron, qui le touchait presque, à un boucher son voisin, m'est avis, mon gars, qu'au chemin que nous faisons, nous arriverons à St-Melaine pour l'heure de midi.

— Pourvu que je voie un bout de la corde, répondait celui que l'on interpellait de celte façon, je n'en demande pas plus long !

—Après tout, reprenait le serrurier, il ne faut pas battre le fer avant qu'il ne soit chaud. Ah ! j'ai vu le chapeau du sergent d'armes .... Vive le sergent d'armes !

Jehan avançait toujours, soit que le costume dont il élait revêtu lui fît faire place, soit qu'il fût plus adroit que les autres. A chaque pas, il entendait do nouvelles interpellations et de nouvelles ripostes.

— Dis donc, Nédélec, est-ce point la tour de Saint- Mathieu que je vois là-bas ?

— Fi donc ! c'est Marie-Jeanne la ribaude ?

— Par saint Guenolé, est-ce qu'elle vient cheroher îe pendu ?

— Cela se pourrait.

Jehan fit plusieurs pas, mais il fut arrêté par un groupe de femmes.

— Çà, qu'a-t-il donc fait, Marguaït ? disait l'une d'elles.

— Il a arraché l'hostie consacré des mains du prêtre.

— Il l'a jetée à terre ?

— Il l'a brisée sous ses pieds !

— Et eela pendant l'office divin ....

— Jésus, mon Dieu ! il était fou ! et, pour cela, il sera pendu! Pauvre garçon, il est tout jeune.

— Il a vingt-quatre ans !

— Il est des environs ?

— Il est né au Huelgoat.

— Et comment s'appelle-t-il ?

— Guillaume Leroux !

— Il était de la bande de Guy-Eder ?

— Oui, c'est lui qui l'a perdu.

Jehan n'écoutait plus : depuis un moment, une altercation s'était élevée à deux pas de lui, et deux hommes robustes, entrelacés puissamment dans les bras l'un de l'autre, luttaient de force et d'adresse pour se renverser réciproquement. L'un, le plus jeune, était armé d'une sorte de couteau de chasse long et effilé, tandis que l'autre se trouvait sans armes. Tous les deux, cependant, mus par une colère et une haine également profondes, proféraient par intervalle des paroles de mort qui promettaient une issue sanglante à ce combat, si nul ne s'interposait pour le faire cesser. Mais aucun des spectateurs ne paraissait disposé à offrir sa médiation ; tous, au contraire, s'étaient éloignés des deux champions, et avaient laissé autour d'eux un espace vide, afin qu'ils pussent terminer leur lutte sans obstacle.

Jehan n'avait pas assisté au commencement de la lutte ; ii ignorait de quel côté était le droit, mais il ne put rester impassible en présence de ce combat évidemment inégal. Le plus jeune des lutteurs menaçait à chaque instant de son poignard la poitrine sans défense de son adversaire ; un meurtre allait être commis ; et il voulait l'empêcher à tout prix. Il tira donc son épée du fourreau, et, blessant adroitement la main qui tenait le poignard, l'arme tomba à terre. Aussitôt on sépara les combattants, et la lutte cessa.

Après cet incident, le plus jeune des deux champions s'approcha de son antagoniste, et, le menaçant de sa main désarmée :

— Malheur à toi, Leroux ! lui dit-il, si tu repasses jamais dans mon chemin ; il n'y aura pas toujours entre ta poitrine et mon poignard l'épée d'un seigneur obligeant. Je te conseille de n'y pas revenir.

Et ayant dit ces paroles, il s'esquiva le plus promptement qu'il put, effrayant de son arme qu'il avait ramassée ceux qui tentaient de l'arrêter.

Jehan le regarda avec une sorte de stupeur hébétée. Cette voix ne lui semblait pas étrangère, il l'avait assurément entendue quelque part, mais il cherchait en vain à se rappeler dans quelle circonstance elle avait déjà frappé son attention ; il voulut s'en assurer, et s'adressa au vieillard qu'il venait de sauver d'une mort presque certaine.

— Maître Leroux, lui dit-il, vous êtes bien téméraire, à votre âge, de vous attaquer, ainsi que vous l'avez fait, à un homme jeune et robuste. Serait-il indiscret de vous demander la cause de votre querelle ?

Le vieillard s'était placé sur le seuil élevé d'une porte, et son visage, un instant contracté par une violente colère, avait repris tout à coup une expression de mélancolie et de douleur profondes. Il regarda Jclian et lui dit avec un triste sourii;^ :

— Il y a long-temps que cet homme et moi nous avons un

compte à régler ensemble ; il Ictudra bien f^u'un jour il se termine,

— Que vous a-t-il donc fait ?

Un éclair sauva^je traversa le regard du vieillard.

— Ce qu'il m'a fait, monseigneur ? Ah ! ah ! vous ne savez donc pas mon nom ?

— Vous vous appelez Leroux, je crois !

— Oui, Leroux ! Leroux du Huelgoat.

—Eh bien !

— Ah ! vous ignorez donc ? . . . . Au fait, il n'y a que moi qui sache cela . . , . Mais, laissez faire, croix Dieu ! on l'apprendra quelque jour. Ils verront ce dont je suis capable. Car ce sont eux, voyez-vous ! ce sont eux qui l'ont perdu ! Pauvre Guillaume !

Il se tut, puis reprit bientôt :

— J'avais un fils, monsieur ; il était bon, honnête, vertueux ; c'était le seul enfant que le ciel m'eût envoyé .... Il s'occupait activement des travaux de la ferme. Il avait une fiancée jeune, belle, et qui l'aimait ! Eh bien, un jour, un jour cet homme vint au pays, cet homme, qui s'est éloigné et que j'aurais voulu tuer, et que je tuerai, lui ou son maître plutôt, et il perdit mon pauvre Guillaume, et il l'emmena avec lui, et il le rendit mauvais, méchant, pervers comme un fils de satan .... Oh ! tenez ! tenez !

A ce moment, une immense clameur s'éleva du milieu de la fouie, et toute cette populace se précipita en avant avec des vociférations et des cris insensés. Cette clameur et ce mouvement étaient produits par l'arrivée soudaine d'une troupe de milice bretonne et française, précédée de (juelques sergents d'armes qui conduisaient le patient à l'endroit où devait avoir lieu son supplice. Jehan, distrait ainsi de l'attention qu'il prêtait au vieux Leroux, tourna ses regards vers le petit carrefour de Saint-Mclainc. Vivement attiré par la nouveauté du spectacle auquel il allait assister, il oublia un moment son père, Marie et sa ven-

geaiice pour s'abandonner à sa cuiiosil6 : cliacun des spectateurs était là, d'ailleurs, comme lui, le regard fixe, le corps immobile. Le silence et le calme avaient succédé au tumulte et au désordre, et tous ces hommes, bons peutêtre la veille, s'oubliaient à cette heure solennelle jusqu'à prendre plaisir à ce supplice inhumain !

Déjà le patient était arrivé ; les sergents d'armes firent élargir, à coups de leurs masses d'argent, le cercle étroit des curieux, et le bourreau commença son office avec un sang-froid cruel que rien n'émouvait.

Nous épargnerons à notre lecteur le détail de ce qui se passa alors. D'autres faits plus importants doivent trouver ici leur place.

Quand donc la justice humaine eut été satisfaite, que toute la rue se fut entièrement, mais peu à peu vidée, Jehan, qui était resté debout à sa place, muet et glacé d'horreur, Jehan se retourna lentement pour s'éloigner et aperçut Leroux, immobile à ses côtés, les yeux égarés, les bras raide.s, le visage pâle. Il fut frappé de l'expression singulière de sa physionomie, et s'arrêta stupéfait et interdit devant lui : alors, et comme etitraîné tout à coup par une sympathie spontanée, il saisit avec vivacité la main du vieillard et la serra avec enthousiasme.

— Vieillard ! vieillard ! lui dit-il, que se passc-t-il en vous ? qu'avez-vous ? pourquoi pleurez-vous ?

— Ecoutez-moi ! Laissez-moi, poursuivit Leroux, en repoussant doucement la main de Jehan, laissez-moi, enfant ; vous naissez à peine, vous êtes frêle et délicat .... Loin de moi :

— Je veux le savoir ! s'écria Jehan, emporté par un secret instinct de son ccour.

Le vieillard le regarda.

— Mais vous-même, jeune homme, lui dit-il, qui donc êtes-vous ?

— Jehan de Kcrbral !

— De Kerhrat ! répéta Leroux avec surprise.

Il laissa retomber sa tête sur sa poitrine et reprit un instant après :

— Etes-vous allé au château de vos pères, monseigneur ?

— J'y suis allé !

— Vous savez ce qui s'y est passé l'avant-dernière nuit ?

— Je le sais !

— Alors, poursuivit le vieilllard, peut-être y a-t-il, dans nos deux infortunes, un point commun sur lequel nous pourrons nous entendre.

— Quel est-il ?

— La vengeance !

— Vous connaissez donc l'assassin de mon père ?

— Je le connais.

— Son nom ?

— Venez ce soir à la tour d'Argent.

— Vous me le direz ?

— Je vous le jure !

— A ce soir !

— A ce soir !

Jehan reprit le chemin de son hôtel, pensant qu'il était désormais inutile d'aller trouver le procureur de ville. Comme il débouchait sur la place du Pavé, il fut arrêté par une vieille femme qui demanda à lui parler.

— N'est-ce point vous, lui dit-elle, qui vous appelez Jehan de Kerbrat ?

— C'est moi, répondit Jelian.

— En ce cas, monseigneur, je suis chargée, par une jeune demoiselle qui vous a vu ce matin passer sous ses fenêtres, (le vous prier de venir la voir tantôt vers la dixième heure. La personne qui m'envoie m'a priée en outre de vous remettre cet anneau.

Jehan, frappé de cette insistance, jeta les yeux sur l'anneau ; et qu'elle ne fut pas sa surprise en reconnaissant celui f|u'il avait donné à Marie avant son départ !

— Qui t'a remis cet anneau ? s'écria-t-il. — La personne qui m'envoie ....

— Conduis-moi vers elle.

— Ne vous déplaise, monseigneur, je no le puis dans ce moment.

— A quelle heure donc ?

— A dix heures ce soir !

— Oii te trouverai-je ?

—C'est fort bien !

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