GUY ÉDER I)E LA FONTENELLE
Avant d'entrer plus avant dans ce récit, il est indispensable, je pense, de donner à nos lecteurs un portrait exact du personnage historique qui y joue un rôle si important.
Les documents ne manquent pas sur les faits et gestes de Guy Eder, cet homme qui, pendant les sanglantes et trop longues années de la Ligue en Bretagne, sut acquérir, à force d'audace et de cruauté, tantôt sous le drapeau de Mercœur, tantôt sous celui de Henri IV, une renommée qujont recherchée vainement de plus grands capitaines.
Nous choisirons de préférence les documents que nous trouvons dans un écrivain d'autant plus digne de foi qu'il a assisté lui-même aux événements de la Ligue, et qui a d'ailleurs eu occasion de se trouver, à plusieurs reprises, en rapport direct avec Guy Eder.
Nous voulons parler du livre estimable du chanoine Moreau, de Quimper.
Voci ce qu'il dit de notre personnage : " 11 se nommait Guy ou Gouyon Eder, juveigneur de la maison de Beaumanoir-Eder. Il était de la paroisse de Bothoa, en Cornouailles. Il avait un frère aîné, seigneur de sa maison, fort modeste gentilhomme, qui était bien marri des comportements de ce cadet, qu'il avait souvent essayé de ramener à son devoir ; mais il avait pris le mors aux dents et ne suivait que les appétits de sa bouilante jeunesse, qui le conduisirent sur une roue !
" Dans le temps qu'il était écolier à Pans, au collège de la Boncourt, il montrait déjà les indices de sa future vie dépravée, étant toujours aux mains avec ses compagnons de
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tlasse. En 1588, il vendit ses livres et sa robe de chambre, et du provenu de l'argent acheta une épée et un poignard, se déroba du dit collège et prit le chemin d'Orléans ; mais il n'alla guère loin q\i'il ne fût dévalisé et dépouillé par quelques coureurs, si bien que la nécessité le contraignit de retourner à Paris à son premier maître de collège, oi^i toutefois il ne tarda guère qu'il ne retournât en Bretagne. "
Sur ces entrefaites eurent lieu les troubles de la Ligue.
" En ces confusions, La Fontenelle, de retour en Bretagne, se mit parmi la populace. Il prit le titre de La Fontenelle, maison noble de leur patrimoine, et se fit suivre de quelques domestiques de son frère aîné et d'autres jeunes gens de la commune qu'il connaissait le plus.
" Remuant et hardi à suivre les hasards de ses desseins, il commença à piller les bourgades, prendre des prisonniers de quelqne parti qu'ils fussent ; s'ils avaient de l'argent pour payer rançon, leurs prises étaient bonnes. Tous les mutins et bandits du pays se ralliaient à lui, si bien qu'en peu de temps ses troupes étant augmentées, il commença à faire des courses dans les bourgades voisines. C'est ainsi qu'il ravagea Lannion, Paimbol, Landerneau. Il surprit le Granec, maison de simple gentilhomme, le sieur de Pratmaria, assez bonne et tenable pour coup de main, qu'il furtifia davantage, et s'en servit quelque temps pour principale retraite. "
Tel était Guy Eder de La Fontenelle. Mais il est temps de reprendre le fil de notre narration.
Depuis quelques instants déjà, Jehan était dans la chambre où nous avons vu Marie et que nous connaissons, La vieille lui avait dit d'attendre, de ne point s'impatienter, et qu'ott allait venir lui tenir compagnie. Les soupçons que Jehan avait conçus «l'avaient point disparu devant l'espérance de revoir Marie, la chaste orpheline que le sort avait placée près de lui, et dont il avait depuis long-temps fait choix pour épouse ! Et tout engageant que fût le sourire que la
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vieille lui avait envoyé en le quittant, le jeune comte se demanda s'il n'était point imprudent à lui de s'exposer ainsi de gaîté de cœur à un guet-apens sur le seul indice d'une bague qui pouvait avoir été soustraite à Marie par la violence, n vint alors à songer que la vieille était peut-être un agent secret de Guy Eder, et que celui-ci ne l'avait attiré en cet endroit fort suspect que pour se débarrasser à jamais d'un homme qui avait de bonnes raisons pour désirer une vengeance terrible, et qui, par son rang et son nom, possédait des moyens redoutables d'arriver à son but. Toutes ces suppositions n'admettaient rien que de trèsvraisemblable, et par cela même elles jetaient Jehan dans une perplexité cruelle.
Une lampe fumeuse éclairait l'appartement ; quelques branches d'arbre brûlaient dans l'âtre ; les bruits du jour s'éteignaient au dehors, et un silence monotone lui succé- , dait peu à peu ; tout était triste, sombre, plein de mystère. Grâce à la lueur vacillante que répandait la lampe de fer placée sur une table, au milieu de la chambre, les chevaliers dessinés sur la tapisserie semblaient se mouvoir et se livrer aux évolutions récréatives d'un tournoi véritable, et derrière le lit, jeté dans la profondeur d'une vaste alcôve, se dressaient de temps à autre de grandes ombres fantastiques.
Le courage le plus solide ne saurait se défendre contrecertaines paniques inexplicables qui s'emparent du cœur dans des circonstances imprévues.
Certes, Jehan n'était point lâche ; depuis quelques jours surtout, soit que les circonstances y eussent aidé, soit que cette disposition existât antérieurement, il avait senti se développer en lui les germes d'une volonté ferme et inébranlable. Et cependant, quand il se vit seul dans cette chambre, n'ayant pour toute arme qu'une faible épée ; quand il vit s'agiter ces mille formes insaisissables que le jeu de la lumière faisait passer devant ses yeux, il jeta
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autour de lui un regard éperdu, et l'épouvante glaça ses membres. La porte, qui s'ouvrit en ce moment, vint mettre enfin un terme à ses incertitudes. Un homme entra, et Jehan apprit aussitôt qu'il avait éfé trahi.
— Mon jeune seigneur, dit l'humme en entrant, je viens vous prévenir que la personne que vous attendez ne viendra pas.
— Et pourquoi cela ? demanda Jehan.
— Parce qu'elle est partie !
— Partie ?
— Il y a environ deux heures ....
— Et quel chemin a-t-eile pris ? . . . , qui l'a enlevée ? . . . . pourquoi est-elle partie ?
— Vous êtes bien curieux, mon jeune seigneur ....
— Répondez-moi ....
— Je ne le puis.
— Vous êtes bien discret, monsieur l'inconnu.
— Moi, c'est mon bon plaisir.
— Et moi, monsieur, c'est mon droit d'être curieux ....
— Vous êtes beaucoup trop jeune, monseigneur, pour avoir quelque droit devant nous !
— Prenez garde ! fit Jean avec un geste menaçant.
— Au fait, répondit l'homme sans s'émouvoir et en toisant dédaigneusement son adversaire, je ne vois pas trop ce qui peut empêcher qu'on vous satisfasse.
—Eh bien !
— Eh bien ! elle a pris le chemin des montagnes d'Arrès, et celui qui l'enlève est un des affidés de -Guy Eder de La Fontenelle !
— Guy Eder ! Guy Eder ! s'écria Jehan, toujours cet homme ! Oh ! je l'atteindrai et je lui ferai payer cher le mal qu'il me fait !
Un sourire étrange plissa la lèvre de l'inconnu.
— Je ne le crois pas, dit-il d'un ton railleur.
Jehan jeta sur son interlocuteur un regard perçant. Il
examina avec attention ses traita empreints d'une férocité peu commune, ses larges épaules, son front déprimé, sa main puissante .... et il se rappela tout à coup le portrait qu'on lui avait fait de Guy Eder. Le rouge de la colère lui monta au visage, tout son sang reflua vers son cœur, et par un mouvement convulsif il porta la main sur la garde de son épée.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il à cet homme.
— Qui je suis ? répondit celui-ci.
— Votre nom ! poursuivit Jehan avec exaltation, votre nom sur-le-champ, je veux le connaître, entendez-vous ; votre nom ?
— Tout beau, mon jeune seigneur, lui dit l'inconnu en éclatant de rire, ne criez point ainsi ; cette maison est la mienne, et je suis de trop bonne compagnie pour permettre que l'on incommode mes voisins î
— Misérable ! s'écria Jehan .... Et tirant son épée, il se précipita sur lui avec une fureur désordonnée. Son antagoniste recula pour éviter les coups que lui portait Jehan, et, saisissant adroitement par le milieu Pépée dont on le menaçait, il la brisa et en jeta les morceaux au loin.
Jehan demeura stupéfait ; il se trouvait désarmé et à la merci de cet homme.
Celui-ci, loin de profiter de sa position, parut indécis sur le parti qu'il devait prendre, et se demanda même un instant s'il ne s'éloignerait pas. Cependant, il parut se raviser et se rapptwcha de Jehan.
— Mon jeune seigneur, lui dit-il d'un ton sérieux et quelque peu emphatique, ce que j'ai refusé de vous dire tout-à-l'heure quand vous me menaciez, je puis vous le dire maintenant que je vous ai mis dans l'impossibilité d'exécuter vos menaces. On me nomme Guy Eder de la Fontenelle !
— Vous !
— Moi-même ! Dans une demi-heure j'irai rejoindre Marie, qui est, en ce nrioment, bien près du Iluelgoat.
Si TOUS voulez m'y venir voir, je pourrai vous y faire les honneurs de ma maison.
Et, en disant ces mots, il salua fort gracieusement et se dirigea vers la porte ; mais à peine l'eut-il ouverte qu'il aperçut Leroux debout sur le seuil.
— Guy Eder, dit Leroux, ne comptais-tu pas me rencontrer quelque jour sur ton chemin ?
Guy Eder fut un peu interdit de se trouver ainsi en face d'un ennemi ; néanmoins il se remit presque aussitôt, et reprit le ten railleur qu'il quittait rarement :
— J'y comptais, mais je ne l'espérais pas à cette heure ! Tu es mal tombé, Leroux, je n'ai point de tem{)s à perdre ; il se fait tard, et, dans une demi-heure, je dois partir.
— Guy Eder, dit Leroux, il faudra cependant que tu nous écoutes, car je ne suis point seul, et voici un homme qui vient te demander ce que tu as fait de sa fiancée.
Guy Eder les regarda tous les deux, et arma sa main des pistolets qui pendaient à sa ceinture.
—Encore une fois, s'écria-t-il, je te dis, Leroux, que je n'ai point de temps à perdre. Veux-tu me laisser le passage libre ? réponds !
— Non ! répondit Leroux.
— Non ! répondit l'homme.
Guy Eder arma ses pistolets ; il allait lâcher la détente, quand Jehan se précipita et vint se placer entre eux.
— Arrêtez ! s'écria-t-il.
Puis, se retournant vers Leroux, il lui dit :
— Leroux, ne tentez pas aujourd'hui un combat inégal, et remettez à un autre jour vos projets de vengeance ! Ce jour viendra, soyez-en certain, et je vous promets de me joindre à vous alors, et de vous seconder de toute ma force et de toute ma haine.
— Guy Eder, ajouta-t-il en s'adressant à ce dernier, vous m'avez laissé la vie tout-à-l'heure, je sauve la vôtre en ce moment.
loi ALBUM
— Nous sommes quittes.
— Au revoir ! et puisse Dieu mettre bientôt votre poitrine à portée de mon épée.
Quand ils furent sur la rue, Leroux ne put s'empêcher d'exprimer à Jehan son mécontentement de ce qu'il avait laissé échapper leur ennemi.
— Tout n'e.st pas perdu, lui répondit le jeune comte.
— Que voulez-vous faire ?
— Attendez-moi à la Tour d'Argent.
— Oij allez-vous ?
— Chez le procureur de ville.