‹ Album du CanadienChapitre 18 sur 25 · M. SÉNÉCHAL, PROCUREUR DE VILLE · texte numérisé non relu

M. SÉNÉCHAL, PROCUREUR DE VILLE

Ce jour-là, il y avait un festin chez M. Sénéchal, le procureur de ville, et les invités venaient seulement de se retirer lorsque Jehan arriva.

M. Sénéchal était une des meilleures natures de procureur que le moyen âge eût connues ; légèrement versatile par caractère et par position, il assistait philosophiquement au spectacle curieux de la vie humaine sans s'émouvoir ni se permettre d'avoir une opinion quelconque sur le compte des personnages qui y jouaient un rôle. La ville de Morlaix tenait à cette époque pour le duc de Mercœur ; mais le maréchal d'Aumont, commandant des armées du roi en Bretagne, n'en était plus fort éloigné. Dans cette situation, M. Sénéchal avait commencé, depuis quelques jours, une certaine oscillation politique qui le portait tantôt à droite, tantôt à gauche. On ne sait ce qui peut arriver, se disait parfois l'honnête procureur ; les temps sont difficiles, la vie est pleine d'embûches, il faut apprendre à se défier des entraînements de son cœur. Celui qui n'a rien est sûr de ne rien perdre, celui-là seul est heureux ! A vrai dire,

*>« ne pourrait guère affirmer que le cœur xîe M. Sénédiaî parlât très-haut pour le duc de Mercœur, non plus que pour le roi Henri IV ; il n'avait jamais eu de sympathies bien compromettantes, et son existence était semée par-ci par-ià de petits actes de médiocrité dont il pouvait sans crainte accepter la responsabilité-

Il avait été du reste un homme fort à la mode dans la ville de Morlaix- Au m.oment où nous prenons cette histoire, M. Sénéchal n'était plus que l'ombre du Sénéchal ■d'autrefois- Il avait considérablement maigri, et portait sur uu torse un peu voûté une tète aux facettes anguleuses ; sa mise elle-même se ressentait des atteintes de la vieillesse, «et avait perdu cette désinvolture élégante qu'il ne savait plus lui donner. Les personnes invitées venaient donc de le quitter, et M. Sénéchal se disposait à se retirer pour prendre quelque repos, lorsque Jehan entra,

A cette heure, la vanité de notre procureur se trouvait profondément émue I Après le dîner, au moment où la causeria prenait un ton grave, et où l'on discutait les affaire* politiques, il avait adroitement amené la cenversation sur le rôle que devait jouer la municipalité morlaisienne dans ces temps difficiles, et les paroles qui avaient été dites à ce propos sur la fermeté et le caractère honorable du procureur, paroles prononcées avec toute la sincérité d'un estomac reconnaissant qui n'a pas encore digéré, chatouillaient doucement l'orgueil de l'hôte flatté. Chacun suit son rêve, . « «et souvent pendant le silence, à travers l'ombre des nuits, notre procureur avait vu sa statue colossale se dresser devant lui aux acclamations de la foule accourue.

L'arrivée de Jehan troubla quelque peu la joie de son orgueil satisfait.

— Monsieur le procureur, -dit le jeune comte à M. Sénéchal^ j'ose espérer que vous voudrez bien me pardonnar l'importunité de ma visite à cette heure de nuit, en cosjiidératjon de la gravité qui m'amène devant vous,

— Je suis habitué à traiter de graves affaires, monsieur, répondit le procureur, je vous écoute.

— Je suis le fils du comte de Kerbrat, monsieur.

— Ah ! M. de Kerbrat î Et le procureur s'inclina.

— J'ai appris hier matin, monsieur, le meurtre horrible dont mon père et ma mère ont été les tristes victimes, et j'accours ....

— J'ai appris, monsieur, j'ai appris ; croyez bien que je prends une grande part au malheur qui vous frappe, et que s'il est en mon pouvoir de vous aider à rechercher les coupables, je le ferai avec tout le zèle possible. Dieu merci, les habitants de la ville n'ont jamais eu à se plaindre de moi sous ce rapport, et, si vous l'ignorez, monsieur le comte, vous pourrez apprendre un jour ce que l'on dit de moi dans Morlaix î

— Je sais, monsieur, répondit Jehan, qui vit aussitôt le côté faible de son interlocuteur, et qui se promit bien de profiter de cette découverte pour obtenir plus facilement ce qu'il désirait, je sais ce que la renommée publie de votre probité et de la fermeté que vous avez déployée dans les circonstances critiques oh nous nous trouvons ; c'est précisément de cette fermeté que j'attends un service important î

— Parlez, monsieur, parlez !

— Aujourd'hui, j'ai découvert l'assassin de Kerbrat ?

— A Morlaix !

— A Morlaix.

— Et il se nomme ?

— Guy Eder de la Fontenelle î

— Guy Eder ! Guy Eder à Morlaix !

M. Sénéchal devint pâle.

— Vous savez, monsieur, reprit Jehan, tout le mal que Guy Eder a fait au roi Henri IV" en Bretagne, en commettant sous son nom des atrocités de tout genre ; vous êtes dévoué au roi ... .

M. Sénéchal s'inclina.

— li serait d'un bon serviteur de Sa Majesté de s^emparer de ce sujet rebelle, et une semblable action contribuerait, à coup sûr, à populariser noblenjent votre nom, déjà si populaire.

M. Sénéchal lit une grimace grotesque. Il se souciait fort peu d'une popularité qui devait l'exposer à une lutte avec Guy Eder. D'ailleurs, la renommée avait publié des choses si effrayantes sur le compte de cet homme, qu'il regardait comme fabuleux de s'en emparer.

— Il me paraît bien incroyable, dit-il à Jehan, que Guy Eder soit à Morlaix ; il doit savoir avec quelle fermeté la ville est administrée ; il n'oserait s'y frotter .... On vous aura trompé.

Jehan sourit.

— Il y a une demi-heure, répondit-il, j'ai vu Guy Eder,

— Vous le connaissez !

— ^Je lui ai parlé ....

—Ah!

— Il m'a dit son nom.

— Lui-même !

Chaque parole que disait Jehan enfonçait de plus en plus l'inquiétude et l'effroi au cœur du pauvre procureur. Ce fut bien pis quand il apprit la scène qui s'était passée entre Leroux, Guy Eder et Jehan.

— Un homme de cette trempe a mille moyens d'échapper à notre surveillance ; nous ne pourrons jamais nous en emparer.

— Essayons !

— Comment cela ?

— Guy Eder va partir pour Carhaix dans un quart-heure ; il faut que la porte de Carhaix soit fermée pour cette nuit à toute personne qui ne sera point munie d'un sauf-conduit signé de votre main.

— Croyez-vous que cela suffise .''

— Mes amis et moi, nous nous chargeons du reste.

M. Sénéchal, pâle Je frayeur, se dirigea vers son bareatr, signa l'ordre d'une main tremblante, et le remit à Jehan, en lui disant : *

— Au revoir, M. de Kerbrat, que Dieu veille sur vosjours ; et quoi que vous ayez j-.mais à me demander par la suite, vous pouvez compter sur mon dévouement et ma fermeté.

Jehan partit, et M. Sénéchal resta seul.

Il se faisait tard déjà, et les émotions de la journée avaient suffisamment secoué le cœur de ce dernier pour qu'il désirât ardemment se mettre au lit. Nous ne ferons point assister nos lecteurs à la toilette de M. Sénéchr.I ; ceci est peu important pour l'intelligence de notre histoire. Nous reprendrons donc l'honnête procureur au moment où il vient de passer sa robe de chambre et de coiffer son chef, depuis long-temps privé de cheveux, d'un casque à mèche redoutable, la seule chose, à l'heure qu'il était, qui présentât quelque fermeté dans la personne du procureur.

Yvonne entra en ce moment dans la chambre. Yvonne était la servante du vieux célibataire.

— Que me voulez-vous ? dit ce dernier.

— Il y a en bas, monsieur, un jeune homme qui demande à vous parler ....

— Un jeune homme ?

' — De vingt-cinq ans à peu près.

— Ah ! ah ! c'est sans doute mon jeune comte. Faites entrer, Yvonne, faites entrer.

Yvonne fit entrer. Ce n'était point Jehan.

— Monsieur Sénéchal, dit l'homme que l'on venait d'introduire, un de mes compagnons s'est présenté il y a cinq minutes à la porte de Carhaix, on n'a pas voulu le laisser passer.

— On a bien fait.

— Cependant, monsieur le procureur, des aflaires importantes m'appellent à Carhaix, et je dons y être rendu demain matin.

vu CANADi'mm. 109

— J'en sais Çkché, mon ami, mais Je ne pciîs . , , .

— ^Voas- n'avez qu'à me signer un sanf-concîuit, et Je passerai.

— Vous avez raison, mon am'r, mais . . . ,

— Cela vous est facile^ cela m'est al^olument nécessaire ; TOUS le ferez ....

— Hein ? vous le prenez sur un ton f . . . .

— Je îe prends sur un ton qui me convient, monsieur le procureur.

— ^Voyons f voyons l ne vous fàcliez pas .... Parbieu * il y a moyen de s'entendre .... Yvonne, donne-moi du papier et de l'encre ....

Yvonne apporta ce qu'on lui demandait,

— Vous dites donc, mon cher ami, reprit M. Sénéchal, vous dites donc que vous désirez un sauf-conduit.

— Si vous le voulez bien ?

— C'est que, voyez-vous, la chose est plus difficile que vous ne îe croyez ; car ....

— Ecrivez, écrivez donc, je n'ai point de temps à perdre,

— C'est juste, c'est juste ; chacun a ses affaires, et le temps est une chose précieuse qu'il ne fact pas gaspiller . . , Voyons :

" Ordre de laisser passer et librement circuler M. , . . ,, porteur du présent billet. "

— Votre nom, demanda machinalement le vieux procureur, sans lever les yeux.

— Guy Eder de la Fontenelle, répondit l'homme.

Ce fut un coup de foudre ; la plume s'échappa des mains de M. Sénéchal et alla tomber sur îe parquet : le saufconduit l'y suivit bientôt,

Guy Eder s'empressa de ramasser l'un et l'autre.

— Monsieur le procureur, dit-il alors d'un ton résolu qui n*admettait aucune réplique, je vous ai dit que ce saufconduit m'était indispensable, que sans lui je ne pouvais me rendre à Carhaix ; il ne manque plus à ce sauf-conduî^»

pour qu'il sait régulier, que mori uom et votre signature. Ne tremblez point ainsi, mettez mon nom et signez î

M. Sénéchal était plus mort que vif ; il prit la plume qu'on lui tendait et fit ce qu'on lui ordonnait de faire. Guy Eder s'éloigna aussitôt. Son départ rendit un peu de courage au procureur.

— Yvonne, cria-t-il, dès qu'il eut passé le seuil de la maison, fermez la porte à double tour, mettez les verrous, et n'ouvrez sous aucun prétexte à âme qui vive l Puis il rentra dans son appartement dont il barricada la porte avec soin.

— C'est étrange, se disait-il à lui-même, je ne me reconnais plus ; voilà la première fois qu'il m'arrive d'oublier d'user de fermeté l

LES MONTAGNES d'aRRÈS.

Un mois environ s'était écoulé depuis la scène que noas avons rapportée. Guy Eder, craignant sans doute une tentative de la part de Leroux, s'était hâté de regagner la maison fortifiée qu'il avait enlevée par surprise au sieur du Granec. Cette maison, située près de Carhaix, offrait à son nouveau maître toutes les sécurités désirables pour la vie qu'il menait : elle se trouvait suffisamment défendue par sa position naturelle, et eût-elle été forcée, que Guy Eder n'aurait eu qu'un court trajet à parcourir pour se rendre dans les montagnes d'Arrès. Une fois là, il pouvait être sûr de l'impunité, car nul ne connaissait mieux que lui les chemins et les détours. Et, d'ailleurs, il est peu probable qu'il y eût eu au pays quelqu'un d'assez hardi pour le suivre dans la route impraticable de ces montagnes, au milieu d'une forêt sombre, et sur les bords de précipices dangereux, Guy Eder vivait donc tranquille dans sa mai-

ce CASADIEN.

ÎH

soîî tîu Granec, pillant de temps à autre le pays, mais laissant toujours derrière lui, quand ii s'éloignait, son affidé Yvon, qui était spécialement affecté à la garde de Marie.

Cependant, si Guy Eder continuait à mener, sans crainte et sans remords, sa vie de débauche et de crimes ; parfois, nous devons le dire, le souvenir de Leroux arrivait jusqu'à lui, et alors, quoi qu'il fit, une secrète terreur s'emparait de son esprit et troublait un instant sa pensée active et audacieuse. C'est qu'il connaissait bien Leroux, lui, c'est qu'il savait de quelle vengeance il était capable.

Il ne se trompait pas ; Leroux était un de ces hommes étrangement organisés, chez lesquels la passion acquiert eiî peu de temps un tel degré de développement qu'elle arrive bientôt à absorber tout autre sentiment du cœur. Leroux ne pouvait qu'aimer ou haïr. Pendant long-temps, il n'avait eu qu'une pensée, qu'un amour, son fils ; il avait reporté sur lui toutes les espérances de sa vieillesse ; il n'aimait que lui, ne sentait que par lui, ne vivait qu'en lui. Cela avait duré tant que son fils s'était trouvé là ; puis quand on vint lui annoncer qu'il était parti pour ne plus revenir, quand il eut acquis la certitude que cet enfant qu'il avait tant aimé était perdu à tout jamais, il s'opéra en lui une transfornnation douloureuse qui lui fit éprouver en peu de mois tsutes les tortures du désespoir : ses cheveux blanchirent, ses joues se creusèrent, tout son amour s'enfuit de son cœur brisé, et il n'y resta que la haine. Certes si, dans ce moment, il n'avait point su à qui demander compte de la perte de son fils, s'il n'avait point eu un nom à prononcer dans sa colère et à mêler à ses malédictions cet homme serait mort ; mais il lui restait quelqu'un à haïr, et cela lui suffit; il vécut avec sa haine comme il avait vécu avec son amour, et son creur, que le désespoir avait vidé, se remplit bientôt de l'espérance d'une vengeance sanglante et terrible.

Si le lecteur le veut bien, nous allons transporter le Wen de notre scène dans îa Vallée des Soupirs, sur le versant

«ie la muQtagiîe opposé à celui sur lequel est situé le château de Kerbrat- Là soBt réunis cîaq personnages qu* nous connaissons déjà, Jehan de Kerbr^at, Leroux et les trois homroes ^ui ont déjà figuré dans ce récit. Jehan et Leroux sont debout et semblent attentifs au bruit qui se fuit autour d'eux ; ies trois hommes sont couchés à terre, prêts à se lever au premier signaL Tous les cinq conservent encore l'altitude 4e gens qu'une première alerte vient de surprendre.

— C'est bien ét5"ange, dit Leroux après quelques minutes (d'attention, j'avais cru entendre le bruit d'hommes à cheval.

— C'est le vent, répondit Jehan, ou quelque loup aiïamé qui rôde dans les bois.

— C'est possible, reprit Leroux ; cette maudite guerre «le la Ligue a gâté toutes les bétes fauves des environs ; de long-temps il n'y aura pas de sûreté à vojager par le pays, seul et à cette heure de nuit- Il revinrent trouver les trois Iwmmes. Ceux-ci quittèreEt alors leur posture et s'assirent Leroux et Jehan eu firent autatst à quelque distance.

— Si la nuit n'était pas aussi noire, reprit Leroux, je î'ous aurais bien proposé, monsieur de Kerbrat, de vous accompagner au château de vos pères ', mais outre que cette visite ne servirait à rien, elle nous éloignerait pour <juelques heures et nous pourrions peut-être manquer l'occasion,

— Vous êtes donc certain qu'il doit rentrer au Granec ce soir ?

— Ce soir, demain au plu-s tard, il faut qu"*!! retourne aii Granec, et, de l'endroit oii il se trouve, il n'a d'autre clieînin que celui-ci.

— Attendons. i

A ce moment, on entendit au loin le galop de quelque» claevaux qui semblaient passer à une grande distance et se diriger vers l'autre montagne.

Quoique ce bruit ne parût point venir de leur côté, néanmoins les cinq hommes se levèxeûl subitement et armèreat leurs arquebuses.

—Ceci est bien singulier, fit Leroux toujours debout ; on dirait que l'on se dirige vers le château. Qui cela peut-il être > Rivoalen ! ajouta-t-il en s'adressant a l'un des trois hommes, reste debout et prête l'oreille.

Dès que Rivoalen se fut installé à son poste, l'œil et l'oreille au guet, Jehan choisit un endroit convenable, étendit son manteau à terre, et se disposa à prendre quelques instants de repos. Mais à pél^e eut-il le temps de fermer les yeux, que déjà un signal de la vigilante sentinelle avait fait lever pour la treisièrae fois toute la petite troupe. On court à elle, et tous purent voir alors un spectacle qui leur permit de se livrer à une foule de conjectures.

Le château de Kerbrat était illumin» splendidement, et, lorsque le vent soufflait dans cette direction, on entendait distinctement les cris et les chants précurseurs de l'orgie. —Si je ne me trompe, dit Jehan, ils sont dans la grande salle de réception du château. Ce sont les cavaliers dont le galop nous a surpris tout-à-l'heure.

—Oui, dit Leroux, ce sont eux assurément, et je gagerais que ces cavaliers sont les gens de la suite de Guy Eder.

Le croyez-vous } fit Jehan.

—Je dirai plus : Guy Eder doit être parmi eux. Cette assertion parut produire sur ceux qui écoutaient une impression également spontanée ; ils se consultèrent du regard et saisirent leurs armes.

°Eh bien ! s'écria Jehan, si vous croyez qu'il en soit

ainsi, il faut que nous allions les surprendre au milieu de

leurs chants d'orgie. Assez long-temps déjà nous avons usé de

prudence : tentons, cette nuit., la fortune d'un coup de main !

Cette proposition fut acceptée à l'unanimité, et on fit les

préparatifs de départ. Leroux, qui connais.-ait parfaitement

tous les détours des chemins qu'ils avaient à parcourir,

ouvrit la marche avec Jehan ; les trois hommes venaient

après eux et formaient une sorte d'arrière-garde. On était

convenu qu'une fois arrivé au pied du château, Jehan pren-

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drait le commandement de la petite troupe et l'introduirait le plus adroitement possible. Le trajet fut long ; des pluies récentes avaient détrempé les sentiers, et changé en d'impétueux torrents les ruisseaux qui descendaient des deux montagnes ; ils avaient à traverser un fourré très-épais, et aucune précaution n'était à dédaigner, vu la grande quantité de loups arTamés qui rôdaient autour de ces parages.

Ils craignaient également de donner l'alarme aux sentinelles que Guy Eder avait d<j placer aux approches de sa retraite, et faisaient ainsi de fréquentes stations ordonnées par la prudence que réclamait leur rôle d'assaillants. Leroux avait, du reste, un admirable instinct pour démêler la cause des obstacles qu'ils rencontraient, et pour indiquer le moyen de les surmonter, instinct du sauvage ou de l'homme des montagnes, qui n'a d'autres enseignements que ceux de la nature. Jehan l'aidait merveilleusement de ses conseils et de ses remarques ; depuis un mois, il avait acquis à ce métier une grande aptitude pour tout ce qui constitue la vie en plein air, sous le soleil ou pendant la nuit. Il suivait avec anxiété tous les mouvements qui se faisaient dans le château, et, par la connaissance qu'il avait des lieux, il arrivait à expliquer, comme s'il y eût été, ce qui s'y passait et même ce qui s'y disait.

Ils n'étaient déjà plus qu^à une très-petite distance du donjon qui donnait sur la vallée, lorsque Leroux jugea à propos de s'arrêter.

— Si vous m'en croyez, M. de Kerbrat, dit-il, nous allons demeurer ici quelques instants, d'autant qu'il me semble avoir entendu remuer à quelques pas.

— C'est aussi mon avis, répondit Jehan, l'attaque serait peu sûre à cette heure : les convives sont encore dans la grande salle, et nous ferons mieux d'attendre qu'ils soient livrés au repos.

— Attendons ! dit Leroux.

—^Cependant, ajouta Jehan, j'ai une remarque à vous faire,

—Laquelle ^

Î>U CANADIEN. ilu

'—Je pense maintenant que le château esthabit6 au muins depuis ce matin.

— Pourquoi cela ?

— Les cavaliers que nous avons entendus ne doivent être arrivés que depuis une heure environ.

— -C'est juste !

— En une heure, ils n'ont pu préparer une orgie aussi complète que celle-ci paraît l'être.

— Vous avez raison.

— J'en conclus que nous devons redoubler de prudence, car {es gens de la suite de Guy Eder doivent être nombreux.

■ — Je ne partage pas vos opinions en ceci.

— Pourquoi ?

— Guy Eder est au château depuis ce matin, depuis hier^ depuis quelques jours peut-être, mais il y est seul, ou avec son allié Yvon.

— Mais ces cavaliers ?

— Ces cavaliers sont accourus à Tordre de leur maître^ qui nous aura peut-être aperçus rôdant aux alentours, maie ils ne sont pas nombreux.

— Comment le savez-vous ?

— Il y a deux raisons qui m'en donnent la certitude.

— Lesquelles ?

— La première, c'est que ces hommes viennent sans aucun doute du Granec, que Guy Eder n'aura pas voulu dégarnir entièrement de ses forces ; hi seconde, c'est que je crois avoir bien entendu le bruit qu'ils faisaient.

— Mais quel motif peut avoir Guy Eder pour aller habiter seul le château de Kerbrat ?

— Un motif que je crains de deviner.

— Parlez ! parlez !

— Je puis me tromper, poursuivit Leroux, rnais je ne b pense pas ; Guy Eder a enlevé votre fiancée ?

—Oui.

— Jî ne l'a pas fait sons intention^ mais co;nn)e Jî est uop

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adroit pour employer encore la violence devant ses gens, il a trouvé sans doute plus facile de conduire ici cette enfant.

— Vous croyez ?

— Je le crois.

Jehan n'écoulait plus, son regard fixe et hagard s'était attaché aux murs du vieux manoir, et rien ne pouvait le distraire de son attention. Toute lumière avait disparu : une seule fenêtre était encore éclairée ; c'était celle de Marie, Marie seule, en proie à l'abandon, à la souffrance, au désespoir. Nulle autre partie du château ne donnait signe de vie ; oi^i pouvait donc être Guy Eder ? Sans doute dans l'appartement de Marie. Nous ne saurions dire toutes les tortures qui déchirèrent à la fois le cœur de Jehan. Une demi-heure se passa ainsi, une demi-heure qui lui parut longue comme l'éternité réservée aux criminels.

Tout à coup il s'entendit appeler et se retourna vivement : les trois hommes et Leroux venaient de se réfugier derrière un massif d'arbres ; il les imita.

— Regardez ! lui dit alors Leroux en lui indiquant le sommet du donjon.

Il leva les yeux, et aperçut Guy Eder et Yvon qui se promenaient sur la plate-forme, suivis de quelques valets portant des torches.

— Attention, Rivoalen, dit encore Leroux, et songe que notre vengeance dépend peut-être du coup que tu vas tirer.

Rivoalen arma son arquebuse, l'éleva à hauteur de son œil et mit le feu ... . Une seconde après, un coup partait. Les torches disparurent presque aussitôt, et comme Leroux allait se précipiter sur le corps qui venait de tomber, un éclat de rire strident se fit entendre du haut du donjon.

LE PRrSONNIER.

La balle de Rivoalen était allée frapper Yvon. Cependant, au bruit que la détonation avait fait, tout le

château fut sur picJ ; les sentuicUes se renvoyèrent le cri d'alerte, et l'on s'enquit auprès de Guy Eder, qui descendait do la tour, de ce qui était arrivé. Quand il eut raconté l'événement, il n'y eut qu'un cri de vengeance parmi tous ces hommes, et chacun demanda à aller faire une battue dans les environs. Ce projet souriait peu à Guy Eder, qui désirait vivement revoir Marie ; mais il fut obligé de céder à l'impatience de ses hommes, et l'on partit immédiatement. Dix hommes restèrent au château, et cinq suivirent Guy Eder.

De son côté, Leroux, après s'être assuré que le cadavre tombé au pit-d de la tour n'était point celui de Guy Eder, avait donné !e signal de la retraite ; mais comme il pensait bien que les hommes du château voudraient tenter une reconnaissance dans les environs, et qu'ils se rendraient à cet effet aux alentours du donjpn, il prit une position d'oij il pût profiter autant que possible des chances que le hasard allait lui olïrir.

Nos cinq personnages se trouvaient donc à une demiportée d'arquebuse, lorsque les hommes conduits par Guy Eder sortirent du château.

— Les voilà, fit Leroux, attention .... Ah ! si la lune pouvait se montrer !

On eût dit que le ciel avait entendu cette prière et avait voulu l'exaucer ; car la lune parut aussitôt et laissa doucement glisser un de ses plus pâles rayons entre deux nuages. La petite troupe de Guy avançait toujours, prenant toutes les précautions nécessaires pour ne pas être surprise ; il* ignoraient le nombre de leurs ennemis, et craignaient de donner dans une embuscade. Ils arrivèrent ainsi aux pieds de la tour, et reconnurent le corps inanimé d'Yvon.

— Guy Eder est avec eux, murmura Leroux. Rivoalen, tu as une revanche à prendre, mon garçon ! Monsieur de Kerbrat, je crois qu'il serait bon d'essayer d'abattre quelqu'un de ces satanés bandits !

lîîi ALBUM

il avait à peine aclievé (jue deux arijuebuses iî'^abais-saient lentement et que deux coups partaierit.

— Bien ! reprit Leroux, ceci promet ; Guy est blessé à ia jambe droite, et un des hommes est allé rejoindre Yvon. Maintenant, ajouta-t-il en donnant l'exemple, retirons-nous du côté du manoir.

La petite troupe s^éloigna précipitamment et gagna, par un dét(»ur, une position à i)eu près semblable à celle qu'elle quittait, sinon qu'elle se trouvait presque en face de la porte d'entrée du château. ÎI était temps ; car une décharge adroitement dirigée fit tomber les feuilles des arbres derrière lesquels iis s'étaient cachés.

— Pardieu ! s'écria Leroux, il ne faut pas que la jambe gauche ait un motif de jalousie contre la jambe droite ! il arma son arquebuse.

— -Quant à vous, M. de Kerbrat, ajouta-t-il, glissez-vous avec les autres du côté du manoir, de manière à intercepter la retraite à Guy Eder. Si pourtant il leur arrivait du renfort, ce que je ne crois pas, battez en retraite et dirigezvous vers l'autre montagne, je vous y rejoindrai.

Jehan suivit l'ordre de Leroux, et parvint, à l'aide de la connaissance parfaite qu'il avait des lie<ix, non loin de la porte du manoir, sans être aperçu de la troupe de Guy Eder. Ceux-ci, après avoir examiné l'endroit d'oii étaient partis les coups d'arquebuse qui avaient tué un de leurs compagnons et blessé Guy, étaient revenus auprès de ce dernier sans avoir rien trouvé qui pût le satisfaire, et, en désespoir de cause, ils se disposaient à retourner à Kerbrat, lorsqu'une troisième détonation vint frapper Guy Eder qui tomba en poussant un cri terrible-

Ses soldats l'entourèrent aussitôt, et, l'enlevant sur leurs épaules, ils prirent le chemin du manoir, pressant le pas dans la crainte d'une nouvelle attaque. Mais Leroux avait déjà quitté son poste, et, aidé de Jehan et des autres accourus à SCS cris, il mit facilement en déroute les quatre affidé»

ou CANADIEN,

(le Guy Eder, qui s'onfuirent en laissant leur chef rride us mains de leurs ennemis.

Leroux ne perdit pas de (emps, et ordonna d'emporîer Guy Eder, ce qui fut exécuté immédiatement. Ils descendirent la montagne et coururent se réfugier dans une partie éloignée. Là seulement ils purent examiner à l'aise le prisonnier qu'ils venaient de faire et s'aperçurent que Guy Eder n'élalt blessé que légèrement aux deux jambes et qu'il était d'ailleurs plein de vigueur.

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