LA RANÇON
Lorsque, vint le matin, Leroux, Jelian et deux hommes, réunis dans une misérable hutte, discutaient sur le supplice à infliger à Guy Eder. L'un voulait qu'il fût pendu, l'autre qu'il fût roué ; Leroux demandait qu'on l'écartelât : Plus il aura souffert, disait-il, plus notre vengeance sera complète.
Jehan seul ne se mêlait point à cette discussion, et s'abstenait d'indiquer le châtiment qu'il eût voulu infliger au prisonnier. Retiré à l'écart, sombre et pensif, sans même écouter ce qui se disait à ses côtés, il semblait abîmé dans ses réflexions. Pour lui, en eff^et, Guy Eder, une fois mort, il y avait encore un autre devoir à remplir, un autre but à atteindre. Marie était au pouvoir des soldats de Guy Eder ; en apprenant la mort de leur chef, il n'était pas douteux qu'ils ne voulussent user de représailles, et Jehan redoutait leur colère pour Marie.
Leroux retourna vers lui.
— ^Eh bien ! monsieur de Kerbrat, lui dit-il, quel est votre avis ?
— Mon avis, répondit Jehan, est que l'on fasse venir ici Guy Eder et qu'on l'interroge.
— Pourquoi cela ?
— Marie est au château de Kerbrat, et si nous hâtons trop la mort de Guy Eder, il y a tout à craindre pour elle !
— Que l'on fasse venir Guy Eder, dit Leroux.
Guy Eder fut amené. Il était solidement garrotté, et pouvait à peine se soutenir. Dès qu'il aperçut Jehan, un sourire plein d'ironie effleura ses lèvres.
— Maître Guy, dit Jehan, vous êtes maintenant entre nos mains et nous ferons de vous ce que nous voudrons.
— Cela est juste, répondit Guy Eder.
— Nous pouvons jeter à vos derniers moments toutes les souffrances que vous avez fait éprouver à nos amis et à nos proches.
— Vous en avez le droit.
— Cependant, la mort vous sera rendue plus ou moins douce, selon que vos réponses auront été plus ou moins satisfaisantes. Répondez-moi : Combien y a-t-il d'hommes au château ?
— Je ne sais.
— Vous refusez de répondre .''
— Je refuse.
— Prenez garde !
— A quoi .''
— La mort vous attend ....
— x^Uons donc, on n'a pas peur de ce que l'on a vu si souvent.
— C'est votre dernier mot ?
— Jusqu'au plaisir de vous revoir.
Guv Eder salua et se retira comme il était venu, c'est-àdire soutenu par un de ces gardiens.
Jehan retomba dans toutes ces incertitudes, et recommença mille fois encore le même rêve.
Cependant son tour était arrivé de veiller sur le prisonnier ; il se rendit près de lui. Quand Guy Eder le vit arriver, il fît un singulier mouvement, et son front se dérida.
Gn l'avait bâillonné, afin qu'il ne pût faire entcîîdre aucun cri ; mais ayant attiré l'attention de son nouveau gardien, il lui fit comprendre qu'il désirait lui parler. Jehan se hâta de le délivrer de son bâillon.
— M. de Kerbrat, dit Guy Eder, je n'ai point voulu vous parler tout-à-I'heure devant vos compagnons, parce que vous n'eussiez pu profiter de ce que j'avais à vous dire ; mamtenant la position est différente, écoutez-moi.
— Parlez !
— Vous aimez la jeune Marie . . . . je le sais, elle me l'a dit ; jusqu'à ce jour, je vous le jure, j'ai respecté dans cette femme l'amour qu'elle vous porte.
— Dites-vous vrai ? s'écria Jehan.
— Je dis vrai, et hier même, au moment où un coup d'arquebuse a frappé Yvon, j'allais châtier ce misérable, qui avait voulu porter une main insolente sur son honneut.
— Si cela était î
— Cela est, monsieur de Kerbrat ; Marie est restée pure tant que j'ai été présent, et je ne me suis rendu au château que pour l'y ramener. Mais, maintenant, tout est changé ; je suis votre prisonnier, et vous avez résolu ma mort !
— Achevez !
— Tant que les hommes qui sont restés au château me croiront vivant, ils défendront leur position et respecteront Marie ; mais dès que ma mort sera connue et certaine, vous pourrez entrer au château de vos pères, M. de Kerbrat, mais vous y trouverez le cadavre souillé de votre fiancée.
Guy Eder parlait à voix basse, mais avec chaleur ; sa parole était vive, pressée, persuasive. Jehan Técoutait attentivement, et chaque phrase entrait dans son cœur comme un poignard.
— Mais que faire ? que faire ? s'écria-t-il.
— Il y a un moyen, dit hardiment Guy Eder.
— Lequel ?
— Vous allez vous rendre au château de Kerbrat !
^Moi ?
—Je vous remettrai un billet pour celui entre les main» de qui doit avoir été placé le conamaiidernent. Je lui dirai de quitter immédiatement le château et de retourner au Granec, Ils sauront que je vis, ils obéiront.
-—-Et vous, demanda Jehan avec anxiété.
—Moi, répondit Guy Eder, j'attendrai qu'il vous plaise de revenir me donner les moyens de recouvrer ma liberté.
—Et si je ne revenais pas ?
— Vous me donnerez votre parole de chevalier, ce n'est «oint à votre âge que l'on trompe, je vous croirai ....
La conversation se termina là, et Jehan s'éloigna.
Revoir Marie ! l'arracher à la violence qui l'attendait, la retrouver pure, et pouvoir, après les rudes jours d'épreuve, espérer près d'elle des années pleines de félicités ! et ce n'était point un rêve ! tout cela dépendait de sa volonté ; il n'avait qu'à dire un mot pour que cela fût ! Pouvait-il hésiter quand l'existence de Marie était engagée ?
Après les scènes qu'elle avait eues avec Guy Eder, Marie inquiète, sur le sort qui lui était réservé, chercha d'abord comment elle pourrait s'y soustraire ; mais ses efforts furent impuissants ; elle retomba bientôt anéantie, écrasée sous le poids de sa douleur et de son désespoir. Elle igno»rait ce qu'était devenu Jehan, et entourée, comme elle i'était, d'hommes décidés à la défendre, elle espérait peu des tentatives qu'il pourrait faire pour la délivrer. Elle se yoyait donc seule, livrée à la merci de Guy Eder.
Cependant, par précaution, elle s'était enfermée. Le jOur SG passa ainsi dans une attente cruelle ; elle compta les heures, les minutes, les secondes avec une anxiété croissante, et, ne voyant rien venir, elle commença à sentir l'espoir renaître en elle. Il faisait une journée magnifique : à travers la fenêtre entr'ouvcrte, son regard plongeait nonchalamment dans les profondeurs pleines de verdure de la «'ftîiée, vLa brise lui jetait en passant son sauvage parfum,
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«t le torfent qui bouillonnait en tombant des hauteurs avait une certaine harmonie qui n'était pas sans charmes. Pendant toute la journée, Marie se laissa séduire par le spectacle de cette nature jeune et vigoureuse, et ella oublia un moment le lieu où elle se trouvait et les événements qui s'étaient passés,
La nuit lui rapporta toutes ses craintes et toutes ses incertitudes. Quand l'ombre descendit dans la vallée, qu'une teinte sombre se répandit sur le tableau qui se dérobait à ses yeux ; quand la voix du torrent s'éleva seule au milieu du silence solennel de toute chose, :^.on regard se voila à regret, et son cœur, ouvert à toutes les sensations, fut envahi de nouveau par les épouvantes que sa préoccupation avait chassées.
Un incident vint encore augmenter ses terreurs. Comme elle refermait la fenêtre à laquelle elle s^était accoudée, elle entendit distinctement le pont-levis se baisser et quelques hommes d'armes accourir à la hâte au milieu du château. Sans savoir pourquoi, elle cherchait à deviner la cause de ce mouvement inusité, quand elle entendit un homme monter rapidement les marches de l'escalier qui conduisait à son appartement, et une voix, qu'elle crut reconnaître, l'appeler par son nom.
Son cœur battait si violeniment qu'elle comprit à peine ce qu'on lui voulait ; mais elle s'élança instinctivement vers la porte, l'ouvrit avec précipitation, et tomba dans les bras de Jehan.
— Marie î Marie ! dit ce dernier, je vous retrouve enfin ' — Jehan ! répondit la jeune fille, et son œil fixe et immobile s'attacha à lui, et tout cet amour qu'elle avait amassé et contenu depuis si long-temps, brisa tout à coup son cœur, et elle fondit en larmes en cachant sa tête sur la poitrine de Jehan.
— Marie ! dit ce dernier, tu m'aimes donc toujours ?
— Si je l'aime ! mon Dieu ! s'écria Marie ; il le demande.
et c'est lui, c'est bien lui ! mon Dieu ! mon Dieu ! je vaisdevenir folle .... Vous, Jehan ?
— Marie !
— Oh ! vous savez tout, n'est-ee pas ? . . . . Votre mère \
— Je sais tout ....
— Mais non, non, vous ne savez pas encore quelle douleur a été la mienne ! combien, depuis près d'un mois, je souffre et je pleure ! quels malheurs ont épuisé mes forces î Oh ! Jehan, je vous dirai tout cela ; car, désormais, je suis libre, n'est-il pas vrai ?
— Vous êtes libre ! dit tristement Jehan.
— Mon Dieu ! c'eit à peine si je puis y croire ! car, tout-à-l'heure encore, cet événement était si loin de ma pensée ! Cela n'est point un rêve, n'est-ce pas ! Je ne dors pas, je suis bien éveillée, je ne suis pas folle, j'ai bien teute ma raison ?
Jehan conduisit -Marie à la fenêtre et, lui montrant la troupe de Guy Eder qui se disposait à partir, il lui dit :
— Vous le voyez, voici les hommes de Guy Eder qui s'en vont. Il ne restera bientôt plus ici que ceux des anciens serviteurs de mon père qui ont survécu au sac du château.
Marie regarda les hommes d'armes s'éloigner, et se retourna bientôt vers Jehan.
— Mais vous-même Jehan, lui dit-elle, ne devez-vous point rester au château ?
— Il faut que je vous quitte, dit le jeune comte avec effort .... Une impérieuse nécessité ....
— Me quitter ! interrompit la jeune fille qu'un fatal pressentiment fit pâlir tout à coup, me quitter ! Y pensez-vous ? Voilà que vous arrivez à peine, et déjà vous songez au départ ?
—Il le faut !
— Partir ! répéta Marie.
— Cette nuit, je serai de retour au château ; mais je n'ai
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point un instant à perdre. Je vous ai vue, Marie, je vous ai apporté une liberté qui vous permet désormais d'attendre sans crainte et sans terreur .... Maintenant d'autres soins me réclament .... au revoir .... à bientôt !
— Déjà ! déjà ! fit Marie.
— Au revoir î au revoir ! répéta encore Jehan. Et eiïleurant de ses lèvres le front de sa. fiancée, il disparut sans jeter un regard en arrière.
DÉNOUMENT.
Ainsi que le lecteur l'a compris, Jehan s'était présenté au château de Kerbral, muni du billet de Guy Eder, et il avait vu aussitôt le pont-levis se baisser, les hommes d'armes se rassembler et enfin se décider à partir. Mais tout cela une fois fait, il lui restait encore un devoir pénible à remplir, et c'était cette préoccupation qui jetait sur son cœur un voile de tristesse ; mais Marie ne s'en était pas aperçue, tant elle était aveuglée par la joie de son amour.
Jehan reprit donc tout pensif le chemin de la montagne oii il devait retrouver Guy Eder, et lui offrir les moyens de recouvrer sa liberté. Une morne douleur était empreinte sur ses traits, et ce n'est qu'en tremblant qu'il avançait. D^un côté, il avait donné sa parole à Guy Eder, ei de Pautre, il s'était moralement engagé envers Leroux. Sans doute, il eût pu abandonner Guy Eder à son sort ; cet homme avait fait assez de mal à sa famille, à la Bretagne, à Jehan lui-même, pour que ce dernier ne fût pas scrupuleux avec lui ; mais il était jeune, il ne s'était point mêlé à la vie du monde, il ne connaissait qu'une façon de tenir sa parole, quand elle était engagée. Quant à ce qui regardait Leroux, il lui avait bien juré d'unir sa vengeance à la sienne^ mais H n'avait point promis de sacrifier Marie à
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cette vengeance, et nous devuns môme dire qu'il L'eût jamais conclu de marché à ce prix.
C'est avec ces idées que Jehan arriva à la hutte dont nous avons parlé ; il n'avait point été long dans son absence, et Leroux le reçut sans soupçon. C'était lui qui gardait le prisonnier. Dès qu'il l'aperçut, il alla à lui.
-^yi. de Kerbrat, dit Leroux, je craignais qu'il ne vous fût arrivé malheur, et j'alhiis dépêcher un de nos hommes à votre rencontre.
— Je vous remercie, dit Jehan.
— Je (lois vous faire f)art d'une résolution que nous avons prise, poursuivit Leroux, et à laquelle il ne manque plus que votre approbation.
— Qu'est-ce donc ?
— Cette nuit, Guy Eder aura cessé de vivre !
— Ah ! fit Jehan en tressaillant. Puis il reprit : Je ne
vois pas d'obstacle à ce que cela soit ; seulement je désire
savoir ce que vous comptez faire, Guy Eder une fois mort.
— Mais, dit Leroux, une fois notre vengeance satisfaite,
je ne vois pas . . . •
— Cependant, poursuivit le jeune de Kerbrat en pâlissant, Marie est encore au manoir. Les gens de Guy Eder y font bonne garde. Ne craignez-vous pas que la nouvelle de la mort de leur chef ne soit fatale à cette jeune fille .-* Leroux le regarda et parut réfléchir.
— Ceci n'était point dans nos prévisions, dit-il enfin ; mais, dans la circonstances présente, je ne pense pas que l'on puisse balancer.
— Que feriez-vous ?
— Je sacrifierais mon amour à ma vengeance i Jehan réprima un geste de dégoiît.
—-C'est bien, répondit-il, j'y songerai ! Et comme son tour était venu de garder le prisonnier, Leroux s'éloigna, et il resta seul.
La cabane était divisée en deux compartiments qui ne
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communiquaient point eni-enible par une porte commune. Leroux et les trois hommes se trouvaient dans l'un des compartiments ; le prisonnier et Jehan se trouvaient dans l'autre. Quand Guy Eder se vit avec son nouveau gardien, il ne voulut point attendre plus long-temps pour s'informer du résultat de son voyage. Jehan le déuarrassa de son bâillon, pA la conversation suivante s'engagea immédiatement à vuix basse :
— Vous avez été au château, M, de Kerbrat ?
—J'y suis allé.
— Avez-vous trouvé JNIarie ?
— Je l'ai retrouvée.
— IMes hommes ont-ils exé'mté l'ordre que je leur ai donné ?
—Ils sont partis.
— Ai-je enfin rempli la promesse que j'avais faite ?
— Fidèlement.
— Alors, j'espère, M. de Kerbrat, que vous tiendrez la vôtre comme j'ai tenu la mienne.
Jehan se promenait avec agitation à travers la chambre, i] ne répondait pas. Guy Eder le regarda d'un œil farouche.
— Me vSerais-je trompé .'' lui dit-il,
— Que voulez-vous dire ? fit-il.
— Je vous demande, monsieur, si vous comptez voua acquitter de vos promesses ? Répondez-moi !
Jehan tressaillit.
— Vous vous taisez ! poursuivit Guy Eder. C'est bien ! J'aurais dû m'en douter ; mais cela me servira ; je me souviendrai qu'il y a place au parjure dans le cœur d'un gentilhomme !
Jehan lui jeta un regard plein de colère, et, tirant son poignard de sa ceintura ;
— Ecoutez-moi, Guy, lui dit-il, je vais vous donner la liberté. En faisant cela, je n'ignore pas que je trahis mes amis ; mais je n'ai pu sacrifier mon amour à ma vengeance.
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Le courage m'a manqué pour accomplir cette terrible mission, et je sens aujourd'hui que la tâche était au-dessus de mes forces. Je vous ai promis de vous rendre la liberté, je vous la rends. Nous voilà quittes encore une fois Van envers l'autre. Seulement, avant de me quitter, jurez-moi que, dans huit jours, vous m'accorderez une heure, pendant laquelle il me sera permis de sentir au moins votre épée contre la mienne !
— Je vous le promets, répondit Guy Eder.
— Vous viendrez seul, muni d'armes nécessaires pour un combat à outrance et sans merci.
—J'irai !
— Dans huit jours donc, au bourg de Huelgoat.
— Dans huit jours, soit!
Jehan coupa aussitôt les liens qui retenaient les membres .de Guy Eder, et ouvrant la fenêtre qui donnait sur la campagne, il lui dit encore :
: — Songez, Guy Eder, que la promesse que vous me faites est solennelle .... Lâche est celui qui manquera au fendez-vous !
— Monsieur de Kerbrat, répondit Guy Eder, on m'a souvent donné des noms qui pouvaient déshonorer un homme, mais jamais on ne m'a appelé lâche ! Au revoir ....
Et en disant ces mots, il disparut.
Jehan le suivit à peu de distance, et prit la direction du ichâteau de Kerbrat, ne voulant pas paraître devant Leroux au moment où celui-ci découvrirait la disparition de Guy Eder ; il comptait bien la lui expliquer plus tard ; mais pour le moment il jugea prudent de s'éloigner ; d'ailleurs, il avait promis à Marie de ne pas tarder.
Il mardiait donc rapidement, tant dans le but de s'éloi- .gner de Leroux (jue dans celui de se rapprocher du château. ■Quelquefois il s'arrêtait et écoutait avec terreur le torrent qui mugissait sous ses pieds ; quelquefois encore, il relevait la tèic et regardait Kerbrat, dont une seule fenêtre
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était éclairée : c'était celle de l'appartement de Marie. Elle était là ; elle l'attendait, elle pensait à lui, elle l'aimait ! Oh ! comme cette pensée relevait son courao-e et lui donnait d'ardeur et d'enthousiasme ! îl est si doux de se sentir aimé dans la vie ! La moitié du bonheur que l'on éprouve ne vient-elle pas de l'amour que l'on inspire ? Jehan le pensait du moins, et, certes, s'il se fût trouvé seul, s'il n'avait point eu Marie à ses côtés, si le soin de sa vengeance avait absorbé en lui tout autre sentiment, jamais la vie ne lui eût paru belle, riante, parfumée comme il la voyait en ce moment, et la haine eût tari les sources vives qui coulaient abondamment de son cœur.
Il était arrive au fond de la vallée, et s'apprêtait déjà à franchir le torrent, quand un cri partit de l'endroit qu'il venait de quitter.
Ce cri n'avait rien de fort rassurant, et Jehan comprit qu'il lui importait de presser le pas pour ne point se présenter à eux dans le premier moment de leur colère. Il gravit la montagne avec rapidité, cherchant à reconnaître un chemin qu'il avait suivi quelques jours auparavant ; mais la nuit était sombre, et il avançait à grand'peine. Les chemins étaient envahis par des arbustes de toute sorte, détrempés par la pluie et se bifurquant en tout sens, de manière à tromper le paysan le plus exercé. Jehan s'y méprit plusieurs fois, et alors il se vit obligé de rebrousser chemin et de prendre une route différente de celle qu'il avait précédemment prise. Cependant il se trouvait sur les confins de la forêt, lorsqu'en s'en retournant il aperçut un homme derrière lui.
— Leroux ! s'écria-t-il instinctivement.
— Moi-même ! M. de Kerbrat, répondit celui-ci d'un air menaçant.
— Que me voulez-vous ?
— Je viens vous demander ce que vous avez fait de Guy Eder, 'mon jeune seigneur.
Et le yieillard prit un accent terrible qui glaça Jehan d'effroi.
— Guy Eder est retourné au Granec, répondit-il.
— Ah ! vous l'avouez ! C'est bien, je ne vous le fais pas dire ! Or, savez-vous, M. de Kerbrat, qu'en donnant ainsi la liberté à Guy Eder, vous avez agi sans droit, et que vous avez commis une lâche action ?
— Leroux !
— Taisez-vous ! jeune homme. La vie de Guy Eder ne vous appartenait pas pour en disposer ainsi ; elle était à nous couime à vous, et sans notre consentement vous ne pouviez rien, vous ne deviez rien décider ! Eh ! qui donc me vengera de la mort de mon fils, maintenant ? dites, quel sang remplacera celui qui allait couler ?
Et, à chaque parole, sa colère devenait plus violente, et sa voix plus sèche et plus brève.
— Ah ! vous avez cru qu'on pouvait me trahir ainsi, jeune homme. Ah ! vous avez cru qu'il était facile de m'enlever une proie de cette façon. Vous vous trompez, M. de Kerbrat ! car il me faut une victime ! entendez-vous, il me la faut !
Jehan avait recouvré tout son sang-froid ; il tira son épée du fourreau.
— Si c'est un combat que vous voulez, Leroux, soit, je l'accepte.
— Un combat ! fit Leroux, en brisant l'épée de Jehan d'un coup de hache .... un combat ! . . . . non ! non ! ua meurtre ! M. de Kerbrat, un meurtre !
Jehan fit un pas en arrière, mais le coup était déjà porté, et il tomba.
Marie attendit vainement le retour de son fiancé. Jehan ne revint plus au château. On ne trouva même pas son cadavre, malgré les nombreuses recherches que l'on tenla à cet effet.
P. Zaccone.
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