ADIEUX DE LOUIS KOSSUTH A LA HONGRIE
Orsowa, 15 août 1S49,
Adieu, ma chère patrie, adieu, patrie des Magyars f Adieu, patrie des douleurs ! Je ne pourrai plus contempler les cimes de tes montagnes ; je ne pourrai plus donner le nom de patrie au sol oià j'ai sucé, au sein de ma mère, le lait de la justice et de la liberté. Pardonneras-tu, ma chère patrie, à celui qui est condamné à errer loin de toi, parce qu'il a combattu pour ton bonheur ? Pardonneras-tu, à moi qui ne puis plus appeler libre que ce petit carré de ton sol oii je me trouve agenouillé avec ma famille et quelques fidèles enfants de la grande Hongrie vaincue ?
Mon regard se porte sur toi, ma chère patrie ; je te vois accablée de souffrances, je le détourne sur l'avenir : l'avenir n'est qu'obscurité ; tes plaines sont couvertes d^un sang rouge que l'impitoyable destruction bientôt rendra noir, comme pour porter le deuil des victoires que tes fils ont gagnées sur les ennemis sacrilèges de ton sol sacré.
Combien de cœurs reconnaissants ont fait monter leurs prières jusqu'au trône du Tout-Puissant ! Combien de larmes ont coulé dans l'abîme pour évoquer la pitié même de l'enfer î Combien de sang répandu t'a prouvé que le Magyar aime sa patrie et qu'il sait mourir pour elle I
Et pourtant, chère patrie, tu es esclave. Des entrailles de ton sol sortira le fer pour enchaîner tout ce qui est sacré et pour aider tout ce qui est sacrilège.
O Dieu ! si tu aimes ton peuple, à qui, après tant de combats, tu as permis de vaincre sous Arpad, notre aïeul héroïque, je te supplie, je t'implore, ne l'humilie pas !
Vois, ô chère patrie, je te parle encore ainsi, dans l'abîme de mon désespoir, sur la dernière hauteur de ton sol. Par-
DU CANADIEN. i 33
donne-moi, car >m grand nombre de tes fils ont versé leur sang pour toi, à cause de moi. C'est que j'ai été ton avocat, c'est que je t'ai protégée quand sur ton front on avait écrit en lettres de sang le mot perdue. C'est que j'ai pris la parole quand on t'a dit : Sois esclave / C'est que je me suis ceint de mon épée, et que j'ai pris une plume sanglante dans ma main lorsqu'on osait dire : Tu n'es plus une nation sur le sol des Magyars !
Le temps a passe à pas pressés ; le destin, sur les pages de ton histoire, a écrit, en lettres jaunes et noires : la MORT ! Pour y mettre le cachet, il a appelé le colosse du nord ; mais le fer rouge de l'Orient fera fondre le cachet.
Voi-tu, patrie ! pour toi qui as versé tant de ton sang, il n'y a pas de compassion, car sur tes collines formées par les ossements de tes fils, la tyrannie découpe son pain.
Vois-tu, patrie ! l'ingrat que tu as engraissé de ton abondance, il a marché contre toi ; il a marché contre toi, le traître à la patrie ! pour te détruire de fond en comble.
Mais, ô nation chérie ! tu as supporté tout cela, tu n'as pas maudit ton existence, car dans ton sein, au-dessus de toute douleur, l'espérance a placé son nid.
Magyars ! ne détournez pas vos regards de moi, car en ce moment mes larmes coulent pour vous, et le sol que mesurent mes pas s'appelle encore la Hongrie.
Tu as succombé, ô la plus fidèle des nations ! tu as succombé sous tes propres coups !
Ce n'est pas le fer de l'ennemi étranger qui a creusé ta tombe ; ce ne sont pas les canons des quatorze nations marchant contre toi qui ont effrayé ton patriotisme. Ce n'est pas la quinzième nation franchissant les Krapathes qui t'a forcée de mettre tes armes en faisceaux ; non : tu as été trahie, tu as été vendue, ô patrie ! ton arrêt de mort a été écrit, ô nation chérie ! par celui dont je n'aurais jamais osé soupçonner le patriotisme.
Dans l'essor de mes pensées audacieuses, j'aurais douté
de l'existence de Dieu plutôt que de croire que lui, il pourrait jamais trahir sa patrie. Tu as été trahie par lui, dans les mains de qui j'ai déposé, il y a quelques jours à peine, le gouvernement de notre grande patrie, qu'il a juré de défendre jusqu'à la dernière goutte de son sang. Il est devenu traître à la patrie, car la couleur de l'or a été pour lui plus séduisante que celle du sang versé pour sauver la patrie. L'ignoble métal a eu plus de valeur à ses yeux que sa patrie et son Dieu, qui l'a quitté, comme il l'a quitté lui-même pour ses alliés de l'enfer.
Magyars ! chers compatriotes, ne m'accusez pas d'avoir été forcé de jeter mes yeux sur cet homme, de lui céder ma place. Il le fallait, car le peuple lui avait donné sa confiance ; l'armée l'aimait, et il s'était acquis une position dont j'aurais pu être fier moi-même. Et pourtant cet homme a menti à la confiance de la nation, et il a répondu à l'amour de l'armée par la haine. Maudit soit le sein qui, ayant voulu le nourrir de son lait, n'a pas séché.
Je t'aime, ô la plus fidèle des nations de l'Europe, comme i'aime la liberté, pour laquelle tu as si fièrement combattu. Le dieu de la liberté ne s'effacera jamais de ma mémoire. Sois bénie à jamais !
Mes principes n'ont pas été ceux de Washington, et mes actes n'ont pas été ceux de Guillaume Tell. J'ai désiré une nation libre, libre comme l'homme ne peut être créé que par Dieu. Et tu es morte, morte comme le lys, pour pousser l'année prochaine des fleurs plus belles ; tu es morte, car ton hiver est arrivé ; mais il ne sera pas aussi long que celui de ta compagne, accablée sous l'air glacial de la Sibérie. Non ! quinze nations ont creusé ta tombe, les bataillons de la seizième arriveront pour te sauver.
Sois fidèle comme tu l'as été jusqu'à présent, conformetoi aux saintes paroles de la Bible ; fais la prière des morts, et n'entonne ton hymne national que lorsque tu entendras les tonnerres de la nation libératrice gronder sur tes montagnes.
Adieu, chers compatriotes. Que la pensée de Dieu et les anges de la. liberté soient avec vous ! Ne me iiiaudisscz pas : vous pouvez être fiers, car les lions de TEurope se sont levés pour vaincre les rebelles. Je vais vous présenter au monde civilisé comme des héros, et la cause du peuple héroïque sera protégée par le plus libre des peuples libres.
Adieu, ô sol marqué du sang de tant de braves ! ces marques, il faut les garder pour qu'elles portent témoignage devant la nation qui t'aime.
Adieu, jeune roi des Hongrois ! et n'oublie pas que ma nation ne t'est pas destinée, et Dieu me donne la confiance qu'il viendra un jour où tu en trouveras la preu\e sur les ruines même des murailles de Bude.
Que le Tout-Puissant te bénisse, ma nation chérie ! crois, espère et aime !
GÉNÉRAL DE l'aRMÉE HONGROISE.
Dans notre siècle plein de vicissitudes ou l'on a vu tant d'existences bizarres et traversées par les événements, des prospérités ou dés mialheurs inouïs, il en est peu qui présentent des péripéties aussi singulières que celle de Joseph Bem, né en 1795, d'ancienne et noble race, à Tarnow, en Gallicie.
En 1809, nous le voyons abandonner l'Université de Cracovie, où il a fait ses études, pour passer à l'Ecole militaire de Varsovie. Il y reste trois ans, et en sort lieutenant d'artillerie — Sa première campagne est cette terrible campagne de Russie, qui fut l'écueil de la puissance napoléonienne. Bem sert tour à tour sous les ordres des maréchaux Davoust et Macdonald. il voit les champs de bataille
l42 ALDUM
de Smolensk et île la ?.I(),skowa ; il assiste à l'incemlie de l'anli([iie ville sainte des czars, et après la désastreuse retraite qu'il occasionne, il fait partie des troupes qui s'enferment dans la citadelle de Dantzick. Cette ville arrêta long-temps nos ennemis ; mais la bravoure ne suffisant plus, il fallut se rendre.
AuK termes de la capitulation, Bem et les Polonais au service de Napoléon pouvaient rentrer en France. — Mais les Russes violèrent cette clause, et les Polonais durent rentrer dans leurs foyer-s.
En 1815, Bem fait partie de l'armée polonaise réorganisée par le granrl-duc Constantin. — En 1819, il est nommé ca[)itaine. Il devient aide-de-camp du général Bontemps ; et bientôt après, il est appelé à organiser l'enseignement de l'artillerie dans les écoles militaires polonaises.
Comme professeur, Bem se distingue par des connaissances étendues, variées, précises. — Grâce à lui, aux livres élémentaires qu'il publie sur la matière, l'armée polonaise est bientôt aussi instruite qu'aucune armée de l'Europe. Il fait connaître à ses compatriotes les inventions nouvelles, et s'applique spécialement à l'étude de la projection des meurtrières fusées à la congrève, d'invention toute récente.
A la mort d'Alexandre, Bem obtint de rentrer sous le toît paternel. — Le motif de cette retraite était principalement dans les souffrances et les persécutions qu'il avait eues à endurer d'un gouvernement oppresseur. Le grand-duc Constantin craignait Bem. Cette nature énergique, incapable de plier sous le joug et d'oiiblier ses justes ressentiments, n'était pas de celles qui conviennent aux princes absolus. — Plusieurs fois Bem connut la rigueur des cachots moscovites, plusieurs fois il fut la victime des délations d'une police inquisitoriale.
Bem était encore en Gallicie, quand éclata la grande dévolution polonaise, au souffle régénérateur de notre révolution de juillet. — Il occu[)ait les nombreux loisirs d'une vie
retirée au perfectionnement de son intelligence. — Toujours attiré par un pencliant irrésistible vers les sciences exactes, il faisait de précieuses recherches, de nombreuses expériences sur la mécanique, sur l'emploi et sur la distribution des forces ; il étudiait principalement ces dé(-ouvertes qui doivent changer la face du monde, grâce à l'élément nouveau qu'elles ont introduit dans l'industrie, la locomotion, la navigation. L'ouvrage de Bem (écrit en polonais) sur les machines à vapeur contient des aperçus ingénieux, des considérations profondes, et s'il suffisait à un livre d'avoir rendu d'éminents services pour être placé au rang des meilleurs, certes ce rang serait acquis à celui-ci. Mais, pour être vrai, nous devons dire qu'il est loin encore de plusieurs ouvrages sur la matière, écrits en français, en anglais, en italien ; seulement, et c'est un mérite que chacun appréciera, il est écrit en polonais.
Bera a pris une large et glorieuse part à la lutte de 1831. Accouru à Varsovie à la première nouvelle de l'insurrection, il fut nommé major dans son arme spéciale, l'artillerie.— Sur le champ de bataille d'Iganié, il gagna les épaulettes de lieutenant-colonel ; sur celui d'Ostrolenka celles de colonel. C'était la juste récompense de services éminents. A Iganié, il n'avait que seize canons, les Russes en avaient quarante, et ce fut l'artillerie de Bem qui décida la victoire. — A Ostrolenka, ce fut encore son artillerie qui sauva les débris de la noble armée insurrectionnelle d'une déroute complète en protégeant la retraite, et écrasant sous le feu meurtrier de ses batteries l'armée russe qui menaçait de passer le pont de la Narew.
Mais la Pologne ne pouvait tenir seule contre ses innombrables ennemis. Elle avait compté sur les secours, les sympathies efficaces de la France, sa sœur. Le gouvernement de juillet la trahit et la leurra de promesses trompeuses. L'abandon de la Pologne fut le premier gage donné à l'absolutisme par le roi-citoyen. — Aussi la Pologne suc-
1 il ALBITM
comba-t-elle. Bem avait été nommé général et chargé du commaiulerTient de toute l'artillerie. Il s'enferma dans Varsovie avec les nobles débris de cette insurrection mourante. La ca-jitulati>)n rendit inutiles les efforts désespérés qu'il avait tentés, [)our prolonger la lutte au moins quelques jours encore.
Alors coTmon-ja la grande émigration. — Traversant la Prusse, l'AHemagne, les Polonais vinrent demander à la France son hospitalité, aj.-rès avoir vainement im|)loré ses secours. Quelques-uns prirent place sous nos drapeaux, d'autres exercèrent des profcssions civiles. — Bem, poussé ])ar son esprit aventureux, voulut bientôt les conduire sur de nouveaux champs de bataille.
Le Portugal était en insurrection. Don Pedro appela les Polonais à son aide et à son service. Mais bien peu répondirent à cet appel. C'est une tache dans la vie de Bem de n'avoir pas su, comme ses frères, supporter ces premier temps de l'exil avec assez de résignation. Il se rendit en Portugal et y resta jusqu'Pi la mort de don Pedro. ' De retour en France, Bem se livra avec ardeur et une rare persévérance à plusieurs entreprises, qui toutes ne furent pas heureuses. JNÎais ce qu'il poursuivit avec le plus d'acharnement, ce fut l'application et le perfectionnement de la méthode d'enseignement mnémonyque, dite Méthode polonaise. — Bem était encore à Paris en 1847. Bien des personnes se rappellent l'avoir connu à cette époque simple maître d'études à l'institution de M. Massin, au Marais. — C'est un homme petit, trapu et fort ; tête ronde, œil vif, intelligent, caractère énergique et sévère.
La révolution de février fut une véritable illumination pour Bem. Dans ces jours oh le peuple était si beau, où la fraternité épanouissait tous les cœurs, la démocratie lui apparut dans toutes ses splendeurs et en fit un de ses plus fervents adeptes. Il partit pour l'Allemagne et assista à la révolution de Vienne. Emule de notre brave et honnête
DU Canadien. 145
Durivier, i! créa dans cette capitale une garde naiionale mobile, qui, sous son commandement, se montra héroïque durant le siège et le bombardement. Les souvenirs jJe cette révolution sont trop récents pour qu'on en enrichisse une biographie. Bem y eut les joues traversées par une balle ; et quand tout fut fini, quand sa tête et celles des plus illustres défenseurs de Vienne eurent été mises à prix, il s'échappa dans un cercueil. Il avait à venger le sang de tant de martyrs glorieux de la liberté !
La Hongrie était en insurrection. Il offrit son épée à Eossuîh, qui lui décerna, au nom. de la diète, le diamant de la couronne de Saint-Etienne. C'est une branche de laurier d'or avec son nom gravé en lettres éraailiées. C'est une des plus hautes distinctions de l'empire hon^n'ois. Bem se rendit en Transylvanie, et là il accomplit une œuvre que seul peut-être il pouvait accomplir. Il appela tous les peuples de ces contrées belliqueuses et indépendantes à une sainte union contre les rois absolus et prévaricateurs. Et les peuples accoururent en foule, les Polonais d'abord, tous les Slaves ensuite, Bem, en face du slavisme autocratique venait de poser les bases du slavisme démocratique.
Nous n'entrerons pas ici dans le détail de cette lutte de géants que soutient la Hongrie. Si cette guerre appartient déjà à l'histoire, les détails n'en appartiennnent pas encore à la biographie. Nous terminerons en prenant dans une lettre qu'a publiée un journal de Paris, une anecdote qui montre à nu tonte la grandeur du caractère de ce héros.
" Quelle nature que celle de cet homme (Eossuth). Ella n'a de pareille que celle de Bom.
" Bem n'avait pas dormi depuis trois jours : près de succomber à la fatigue, dans un moment de répit, au milieu d'un combat acharné, il demande une tasse de café ; on la lui apporte, et comme il était occupé à écrire un ordre au crayon, il la fait porter sur un tas de bois que surmontait le drapeau de l'indépendance et qui avait été naturellement
le point de mire de la mitraille. Une volée de balles emporte le bois, la tasse, et Bem est blessé au talon.
— Une autre tasse ! dit-il tranquillement en pliant son ordre. Ses officiers l'entourent, le supplient de changer de position et de ne pas exposer inutilement sa vie ; mais le général les repousse.
— Je ne mourrai qu'en 1850, quand l'indépendance de la Hongrie ne sera plus contestée, dit-il simplement, avec son regard doux et triste.