‹ Album du CanadienChapitre 23 sur 25 · SCIENCES · texte numérisé non relu

SCIENCES

Expériences sur l'état sphéroïdal des corps. — Résultats inattendus. — Théorie générale de ces faits. — Incrédulité vaincue. — Décomposition de l'acide racémique. — Deux nouveaux acides — Leur pouvoir rotatoire différent. — • Substitution du blanc de zinc au blanc de plomb.

On se rappelle, sans aucun doute, les expériences si curieuses faites dans ces derniers temps, par M. Soutigny, pour démontrer l'état sphéroïdal des corps. Les corps de la nature se présentent sous trois états différents : sous la forme de solides, de liquides ou de gaz. Teîie est la loi généralement admise et partout enseignée. M. Boutigny a cherché à déterminer un quatrième état des corps, l'état sphéroïdal. Qu'est-ce que l'état sphéroïdal des corps et dans quelles circonstances se produit-il .'' Ce sont là deux questions que nous allons examiner.

Une expérience aussi simple dans l'exécution que belle dans les résultats permettra à chacun de vérifier les idées de M. Boutigny. Il suffit de faire chauffer à blanc une capsule de platine et d'y prcjeter une ou deux gouttes de liquide, d'eau, par exemple. Il semble, au premier abord, que le contact entre le liquide et la capsule chauffée puisse à peine avoir le temps de se produire, et que le liquide doive disparaître instantanément. Il n'en est pas ainsi : dès que le liquide est projeté dans la capsule, elle prend la forme d'une sphère et tourne autour d'un axe, sans diminuer notablement en quantité. Mais si, cessant pendant quelques instants de chauffer la capsule, cette dernière arrive à acquérir une température moins élevée, il arrive un moment oh le liquide abandonne tout-à-coup cette forme de sphère

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qu'il présentait, et à Tinstant aussi il disparaît sous forme de Tapeur. Hé bien, ce qui arrive avec de l'eau pure, arrive pour des liquides plus volatils, pour l'alcool et pour l'éther, par exeniple. Cette expérience est vraiment fort belle et de nature à surprendre au [)remier abord. Hé quoi ! quand l'eau ne demande, à la pression atmosphérique ordinaire, qu'une température de cent degrés pour passer à l'état de vapeur, une température quatre, cinq et six fois plus furie n'a sur el!e aucune action !

Ces expérieiiCGS peuvent être variées d'une foule de manières, et prennent même, dans qr.elques cas, un caractère fort étrange. La plus curieuse de toutes, sous ce rapport, est celle qui consiste à fabriquer de la glace dans une capsule rougis, au moyen de l'acide sulfureux, etc. Assurément, il y a dans tous ces faits quelque choscj de contraire aux lois ordinaires de la physique. Mais tous ces phénomènes en apparence bien étranges s'expliquent, en admettant, avec M. Boutigny, que les corps à l'état sphéroïdal sont limités par yne couche de matière dont les molécules sont liées de telle sorte, qu'on peut la comparer à une enveloppe solide, transparente, d'une épaisseur infiniment petite et douée d'une très-grande élasticité. Cette enveloppe qui se forme ainsi autour des corps à l'état sphéroïdal, isole ces corps des parties environnantes, et dès lors l'équilibre de caloriques ne s'établit plus entre eux par contact, mais simplem.ent par rayonnement. Cela est tellement vrai que cette goutte d'eau, projetée dans la capsule de platine chauffée à blanc, s'échauffe à peine et qu'on peut impunément y plonger un doigt, à la condition, bien entendu, de ne pas toucher la capsule elle-même. Cela est tellement vrai encore que, si on projette, dans ctette même capsule, un peu d'eau et de l'acide sulfureux anhydre, cet acide, en se vaporisant, enlève à l'eau son calorique latent, et la fait passer à l'état solide, c'est-à-dire à l'état de glace.

Voilà l'explication de ces phénomènes si étranger» au

premier abord, si contraires, comme nous le disions, aux lois ordinaires de la physique. Mais jusqu'ici nous n'avons encore révélé que le côté le moins mystérieux de tous ces faits. Il en est une série d'autres qui, basés sur les mêmes principes, semblent cependant encore plus incroyables. Qui de nous oserait, sur la foi de considérations purement théori(|ues, plonger un doigt mouillé dans un bain de plomb fondu.'* qui de nous tenterait de couper un jet de fonte coulante avec le doigt imprégné d'un peu d'alcool et d'éther ? Ce sont là, cependant, des expériences faites par M. Boutigny et ré[)étées par lui un grand nombre de fois. Ces expériences sont fondées sur les mômes données que les précédentes. Le doigt, imprégné d'alcool ou d'eau, s'isole de la masse au milieu de laquelle il plonge, par le passage de cette eau, de cet alcool, à l'état sphéroïdal, et la température élevée du bain de plomb ne se communique qu'avec lenteur au doigt, par le rayonnement du calorique. Quelle que soit d'ailleurs l'opinion qu'on adopte relativement à la théorie émise par M. Boutigny, les faits sur lesquels cette théorie est basée n'en restent pas moins vrais, et tout se réunit aujourd'hui plus que jamais pour nous faire abandonner cette incrédulité générale que nous avons long-temps partagée avec tant de personnes.

L'Académie des sciences a entendu un rapport f)rt intéressant de M. Riot sur la découverte, faite par M. Pasteur, de deux acides ([ui composent ensemble l'acide racémique. Cette découverte est trop remarquable, elle touche de trop près aux progrès de la chimie pour que nous n'en fassions pas mention d'une manière un peu étendue.

Le mot découverte convient, à la vérité, un peu moins que le mot étude ; car M. Pasteur a déjà annoncé, il y a un an, la décomposition de l'acide racémique en deux acides secon-

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daires, mais il lui a fallu des expériences longues et labo-^ rieuses pour compléter l'examen d'une question dont il n'avait fait que communiquer les bases fondamentales au monde savant.

Rappelons succinctement de quelle manière M. Pasteur a été conduit à reconnaître dans l'acide racémique la présence de deux acides qu'il a nommés acide dextroracémique et acide lévoracémique. Lorsque l'on forme des racémates neutres de soude, de potasse, d'ammoniaque, etc., les solutions qu'on en obtient, n'exercent aucun pqjivoir rotateire, et les cristeiux qui se forment par l'évaporation du liquide sont identiques entre eux. Lorsqu'au contraire, on forme des racémates doubles de soude et d'ammoniaque, les cristaux qui se déposent par le fait de l'évaporation sont de deux sortes, et se distinguent des uns des autres par des facettes hémiédriques de sens opposés. La séparation ayant été faite entre ces deux ordres de cristaux, si on les dissout isolément, on constate que les deux solutions sont douées de pouvoirs rotatoires égaux, mais inverses. Voilà donc deux ordres de racémates, les uns devront la lumière polarisée à gauche, les autres à droite. Ce qui est vrai pour les sels, se vérifie pour les acides qui entrent dans leur composition, et rien n'est aussi facile que d'exttaire ces acides, c'est-à-dire de les séparer de leur base. Ces deux acides ainsi séparés, peuvent être combinés de nouveau et reformer l'acide primitif, l'acide racémique. Les acides lévoracémique et dextroracémique ont absolument la même composition que l'acide tartrique ordinaire.

Ce rapprochement entre les acides précédents et l'acide tartrique, au point de vue de la composition chimique, se retrouve quand on les compare sous le rapport de l'action qu'exerce la lumière polarisée, et ce qui s'applique ici aux arides convient également aux sels. En d'autres termes, dans tous les sels de même base, de soude, de potasse, etc., le dextroracémate s'est trouvé identique aux tartrates, au

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point de vue de la densité et de la composition chimique. Le lévoracémate a toujours été l'image du dextroracémate, vu dans un miroir, tant pour la forme que pour le mode d'action sur la lumJère polarisée.

L'Académie des sciences s'occupe en ce moment d'étudier une question qui intéresse à la fois les arts et l'hygiène publique. Il s'agit de substituer le blanc de zinc au blanc de plomb dans la peinture à l'huile. De nombreuses notes ont été adressées à l'Institut sur cet important problème, et M. Coulier vient encore tout récemment de tenter, dans ce sens, des expériences dont les résultats ont été entièrement conformes à ceux qui ont été obtenus par M. Leclaire. M. Coulier a de plus annoncé que le blanc de zinc, mêlé à d'autres qui employées seules ne résisteraient pas à l'action des hydrosulfures, leur communique son inaltérabilité, et enfin que le blanc de zinc, dont on a simplement recouvert ou glacé le blanc de plomb, met ce dernier hors de l'atteinte des réactifs chimiques et lui conserve sa blancheur.

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YâRIETES.

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Bh.îoire peur Ifs Chasscurï.

Ce que je vais vous raconter n'est ni une nouvelle, ni un roman, ni un drame, c'est tout bonnement un souvenir de jeunesse, une de ces choses commiG il en arrive tous les jours.

Je suis né au milieu d'une belle et giboyeuse forêt. Mon père, grand chasseur, me mit tout enfant un fusil entre les mains. A douze ans, j'étais déjà un excellent braconnier.

Si un lapin avait le malheur de s'aventurer en plaine, à vingt-cinq pas autour de moi, c'était un lapin parfaitement mort.

Si c'était par hasard un lièvre, il va sans dire que c'était exactement la même chose. Un jour il sortit un chevreuil, et, je le dis bien bas, il en fut, ma foi ! du chevreuil comme si c'eût été un lapin ou un lièvre.

Ces différentes pièces de gibier me servaient à faire des cadeaux à de braves gens de mes amis qui, pour que ces cadeaux se renouvelassent, m'entretenaient de leur côté de poudre et de plomb.

Puis, disons-le encore, presque tous les gardes de la forêt avaient chassé avec mon père, et gardaient un grand souvenir de sa libéralité. D'autres étaient d'anciens soldats qui avaient servi sous lui, et que, par son infiuence, il avait

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fait entrer dans l'administration forestière. En somme, ces braves gens qui voyaient en moi des dispositions toutes particulières à être un jour aussi généreux que le Général^ c'était toujours ainsi qu'ik nommaient mon père, m'avaient pris en grande amitié.

Au nombre de ces gardes, il y en avait un qu'on appelait Bernard, et comme il habitait sur la route de Soissons, à une lieue et demie de Villers-Cotterets, une petite maison que M. de Violaine avait fait bâtir pour son prédécesseur^ on l'appelait Bernard de la Maison-Neuve.

C'était, à Pépoque dont je parle, c'est-à-dire en 1818 ou 1819, un beau garçon de trente-deux ans à peu près, à la physionomie franche et ouverte, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, aux gros favoris encadrant admirablement son joyeux visage ; du reste, admirablement pris dans sa taille, et devant à l'harmonie de ses membres une force herculéenne citée à dix lieues à la ronde.

Un samedi soir que j'étais occupé à dimner à souper sur le pas de notre porte à deux éperviers que je nourrissais, et que je voulais absolument dresser à la chasse de l'alouette, M. de Violaine passa :

— Eh bien, garçon, me dit-il, avons-nous bien travaillé cette semaine ?

— J'ai été le second en version,

— Bien vrai ?

Je lui montrai une petite croix d'argent que je portais fièrement à ma boutonnière, soutenue par un ruban rouo-e et qui était la preuve incontestable de ce que j^avançais.

— Alors, monsieur le second, je vous invite à venir chasser le sanglier avec nous demain.

Je bondis de joie.

— Et oij cela, cousin ?

— Chez Bernard, à la Maison-Neuve.

— Oh ! tant mieux, tant mieux, nous aurons du plaisir,

— Je l'espère.

— Voilà donc comme vous le gâtez, dit ma mère ea paraissant sur le pas de la porte. Au lieu de m'aider à le guérir de cette malheureuse passion de la chasse qui amène chaque jour tant d'accidents, vous lui en donnez le goût. Ecoutez, js ne vous le confie qu'à la condition qu'il ne vous quittera pas.

— Soyez tranquille, je le placerai près de moi. — AlorSj à cette condition-là, c'est bien, dit ma pauvre mère, qui ne savait rien me refuser ; mais souvenez-vous que, s'il lui arrivait quelque malheur, ajouta-t-elle à voix basse, j'en mourrais de chagrin.

— N'ayez donc pas peur, di> M. de Violaine, c'est un

gaillard qui sait son métier sur le bout du doigt ; ainsi, c'est

chose convenue, entends-tu, garçon, à demain à six heures.

— Merci, cousin, merci ; je ne me ferai pas attendre,

allez.

Et je remis mes éperviers sur leur perchoir, pour m'occuper de la chasse du lendemain.

Ces préparatifs consistaient à laver le canon de mon fusil, à huiler les ressorts et à fondre des balles.

A six heures du matin nous partîmes : tout le long de la route nous recrutâmes les gardes qui nous attendaient sur leurs galeries respectives ; enfin nous arrivâmes au détour de la route, et de loin nous aperçûmes Bernard, son cor de chasse à la main.

il sonnait d'un air si joyeux et nous envoyait des notes si sonores, que nous ne doutâmes point que la chasse ne fût certaine. En effet, en arrivant à la Maison-Neuve, nous apprîmes que Bernard avait détourné vers la montagne de Dampieux, c'est-à-dire à une lieue de là à peu près, un magnifique tieran. On appelle tieran, en term.e de chasse, un sanglier arrivé au tiers de son âge.

Nous partîmes donc après avoir mangé le croûton de pain et bu le verre de vin blanc, non pas en faisant les craques ordinaires, qu'on me pardonne le mot, il est con-

sacré entre chasseurs. Chacun connaissait trop bien con voisin et était trop bien connu de iui pour essayer de lui imposer par quelques-uns de ces innocents mensonges, dont les habitués de la plaine Saint-Denis rehaussent leur mérite ; mais en convenant, au contraire, avec une bonhomie parfaite, de l'adresse des plus forts. Or, les plus forts étaient Berthelin, l'oncle de Bernard ; Mona, vieux garde qui, quelque temps auparavant, s'était emporté le poignet gauche, et qui n'en tirait que mieux pour cela, et un nommé Mildet, lequel, à baile surtout, faisait des choses surprenantes.

Il va sans dire que les maiadrûits étaient, de leur coté,, raillés avec acharnement.

Parmi ceux-ci était un brave homme nommé Nîquet, et surnommé, je ne sais pourquoi, Bobino, lequel avait la réputation d'être rhomme d'esprit de l'inspection, ce qui était vrai, mais lequel joignait à cette réputation celle d'être un des plus mauvais tireurs de la troupe, ce qui était encore vrai.

Arrivés à l'endroit cii le sanglier était baug' , Bernard nous fit signe de nous taire. A partir de ce moment, pas un chuchotement ne se fit entendre. Alors Bernard fit part de son plan à l'inspecteur, lequel nous donna ses ordres à voix basse, et nous allâmes prendre nos places autour de l'enceinte que Bernard, avec son limier qu'il tenait en laisse, s'apprêtait à fouler.

M. de Violaine tint parole à ma m.ère : il me plaça entre lui et Mona, me recommanda de me tenir complètement abrité derrière un chêne, puis, si je tirais sur le sanglier et qu'il revînt sur le coup, de m'accrocher à une grosse branche, de m'enlever à la force des poignets, et de laisser passer l'animal au-dessous de moi. Tout chasseur un r,su expérimenté sait que c'est là la manœuvre généralement adoptée en pareille circonstance.

Au bout de dix minutes, tout le monde était à son poste ;

le signal fut aussitôt donné. Au bout d'un instant, la voix du chien de Bernard, qui était tombé sur la piste, retentit avec une plénitude et une fréquence qui prouvaient qu'il approchait de l'animal. Tout-à-coup, on entendit craquer les arbres du fourré. Je vis pour mon compte passer quelque chose ; mais, avant que je n'eusse épaulé, ce quelque chose avait disparu. Mona envoya son coup de fusil au juger ; mais il secoua lui-même la tête en signe qu'il ne croyait pas avoir touché la bête. Puis, un peu plus loin, on entendit retentir un second coup de fusil, puis enfin un troisième, lequel fut immédiatement suivi du cri d'hallali, poussé du fond de ses poumons, par la voix bien connue de Bobine.

Chacun courut à l'appel, quoiqu'en reconnaissant la voix de l'appelant, chacun pensa tout bas qu'il était dupe de quelque mystification de la part du spirituel loustic.

Mais, à notre grand étonnement à tous, nous aperçûmes, en arrivant sur la grande route, Bobino assis tranquiilem.ent sur le sanglier, son brûle-gueule à la bouche, et battant le briquet pour avoir du feu.

A son coup de fusil, l'animal avait roulé comme un lapin, et n'avait pas bougé de l'endroit où il était tombé.

On devine le concert de félicitations qui s'éleva autour du vainqueur, lequel prenait son air le plus modeste et se contentait, toujours assis sur son trophée, de répondre entre ses bouffées de fumée :

Eh ! tron de l'air, voilà comme nous carambolons ces petites bêtes, nous autres Provençaux.

En effet, il n'y avait rien à dire, le carambolage était parfait, la balle avait frappé derrière l'oreille ; Mona, Berthelin ou Mildat n'auraient pas fait mieux.

Bernard arriva le dernier.

— Que diable me chante-t-on, Bobino .'' cria-t-il du plus loin qu'il put être entendu ; on me dit que le sanglier s'est jeté dans ton coup comme un imbécile ? . . . .

— Qu'il se soit jeté dans le coup ou que le coup se soit

EU CANAT-IE-^.

jeté dans lui, dit le triomphateur, il n'est pas moins vrai que ce pauvre Bobino va avoir des grillades pour tout son hiver, et qu'il n'y aura que ceux qui pourront lui rendre la pareille qui seront invités à en manger chez lui. A part M. l'inspecteur, dit Bobino en ôtant sa casquette, lequel fera toujours infiniment plaisir et honneur à son très-Inimble, quand il voudra goûter de la cuisine de la mère Bobine.

C'était ainsi que Niquet appelait sa femme, attendu que, selon lui, Bobine était tout naturellement le féminin de Bobino.

— Merci, Niquet, merci, répondit l'inspecteur ; ce n'est pas de refus.

— Pardieu ! Bobino, dit Bernard, comme tu ne fais pas de ces coups-là tous les jours, il faut, avec la permission de M. de Violaine, que je te décore.

— Décore, mon ami, décore ; il y en a plus d'un qui l'a été décoré, et qui ne le mérite pas tant que moi.

Et Bobino continuait de fumer, avec le flegme le plus comique, tandis que Bernard, tirant son couteau de sa poche, s'approchait de la partie postérieure du sanglier, dont il prit la queue, que d'un seul coup il sépara du corps.

Le sanglier poussa un grognement sourd.

— Eh bien ! qu'est-ce donc, petit ? dit Bobino, tandis que Bernard attachait la queue de l'animal à la boutonnière de son vainqueur ; il paraît que nous tenions à ce bout de ficelle.

Le sanglier poussa un second grognement et gigota d'une patte.

— yon, dit Bobino, bon ; nous essayons donc d'en rappeler, petit ; eh bien ! tron de l'air, rappelons-en, voyons, et ce sera drôle.

Bobino avait à peine achevé ces paroles, qu'il roulait à dix pas de là, le nez dans la poussière et sa pipe brisée «ntre ses dents.

Le sanglier, qui n'était qu'étourdi, s'était relevé, rap-

pelé à la vie par la saignée que lui avait faite Bernard, et après s'être débarrassé du fardeau qui perait sur lui, se tenait debout, mais chancelant encore sur ses quatre pattes.

Ah pardieu ! dit M. de Violaine, laissez-le faire un peu ; il serait curieux que celui-là en revînt.

— Tirez dessus, cria Bernard, cherchant son fusil qu'il avait posé sur le revers du fossé pour procéder plus comnnodément à l'amputation qu'il venait d'exécuter si heureusement, tirez dessus, je connais les paroissiens, ils ont la vie dure, tirez dessus, et plutôt deux coups qu'un, oii il nous échappe.

Mais il était déjà trop tard ; les chiens, en voyant le sanglier se relever, s'étaient élancés sur lui ; les uns le tenaient aux oreilles, les r.utres aux cuisses ; tous enfin le couvraient si complètement qu'il n'y avait pas une partie du corps de l'animal où l'on pût envoyer une balle.

Pendant ce lemps, le sanglier gagnait tout doucement le fossé, entraînant avec lui toute la m.eute ; puis il entra dans le fourré, puis il disparut, poursuivi par Bobino, qui s'était relevé et qui, furieux de l'affront reçu, voulait à toute force en avoir raison.

— Arrête, arrête, criait Bernard ; arrête-le par la queue, Bobino. Arrête, arrête.

Tout le monde se tordait de rire.

On entendit deux coups de fusil.

Puis, au bout d'un instant, on vit revenir Bobino, l'oreille basse ; il l'avait manqué de ses deux coups, et le sanglier avait repris chasse, poursuivi par tous les chiens, dont on entendait la voix s'éloigner rapidement.

Nous le chassâmes toute la journée, il nous mena à cinq lieues de là ; nous ne l'abandonnâm.es que le soir, et nous n'en entendîmes jamais reparler, quoique Bernard eût fait savoir non-seulement aux gardiens de la forêt de Yillers- Cotterets, mais encore aux gardes des forêts voisines, que si quoiqu'un d'entre eux par hasard tuait un sanglier sans

queue, et qu'il tînt à l'avoir complet, il retrouverait cette queue à la boutonnière de Bobino.

Cependant, quoique la chasse eût été, sans contredit, plus amusante que si elle eût complètement réussi, elle n'avait aucunement rempli l'objet que se proposait l'inspecteur puisqu'il avait reçu l'ordre de détruire les sangliers et non de les englaiser.

Aussi, en se séparant de ses gardes, l'inspecteur indiqua-t-il une chasse pour le jeudi suivant, en donnant l'ordre de détourner d'ici là le plus de sangliers que l'on pourrait.

Or, comme le jeudi est jour de congé, j'obtins de M. de Violaine d'être non-seulement de la prochaine chasse, mais encore de toutes celles qui auraient lieu les jeudis et les dimanches.

Ce jour-là le rendez-vous était fixé au Regard-Saint- Hubert.

Nous y arrivâmes, M. de Violaine et moi, à l'heure militaire ; tout le monde s'y trouvait, avec la ponctualité habituelle : il y avait trois bêtes de détournées : deux ragots et une laie.

Il va sans dire que pas un garde ne manqua de demander à Bobino des nouvelles de son sanglier. Mais, à part la queue qu'il avait eu le bon esprit de conserver à sa boutonnière, Bobino n'en avait reçu aucune notification.

Ce jour-là il y avait, comme nous l'avons dit, trois sangliers à attaquer : un sur la garderie de Berthelin, un sur la garderie de Bernard, un sur la garderie de Mona.

On commença par celui qui se trouvait le plus proche : c'était un des ragots détournés par Berthelin ; avant qu'il ne sortît de l'enceinte, il fut tué par Mildet, qui lui passa une balle au travers du cœur.

On passa au second, qui était, comme nous l'avons dit, sur la brigade de Bernard. C'était à une petite lieue de l'endroit oii avait été tué le premier. Bernard, selon son habitude, nous conduisit à la Maison-Neuve, pour y boire un coup et manger un morceau ; puis nous repartîmes.

L'enceinte fut formée. M. de Violaine, selon la promesse qu'il avait faite à ma mère, 'm'avait placé entre lui et son garde particulier, qu'on appelait François. Après François venait Mona, puis après Mona je ne sais plus qui. Cette fois nous avions affaire à la laie.

Bernard entra dans le taillis avec son limier ; un instant après le sanglier était lancé. Nous l'entendîmes venir, comme la première fois faisant claquer ses mâchoires l'une contre l'autre, M. de Violaine, à qui il passa le premier, lui envoya ses deux coups, mais sans le toucher. Je lui envoyai le mien ; mais comme c'était le premier sanglier que je tirais, je le manquai aussi. Enfin, François fit feu à son tour et l'atteignit en plein corps ; aussitôt la laie fit un retour à angle droit, et avec la rapidité de la foudre, fondit sur celui qui avait tiré sur elle. François lui envoya son second coup presque à bout portant ; mais, au même moment, François et le sanglier ne formèrent plus qu'un groupe informe. Nous entendîmes un cri de détresse ; François était renversé sur le dos, et la laie, acharnée sur lui, le fouillait à grands coups de grouin. Nous nous précipitâmes tous pour courir à son secours ; miais, a ce moment, une voix cria d'un accent impératif: " Ne bougez pas ! " Chacun s'arrêta, immobile à sa place. Nous vîmes Mona abaisser le canon de son fusil dans la direction du oToupe terrible. Un instant le tireur demeura immobile comme une statue, puis le coup partit, et l'animal, frappé au défaut de l'épaule, alla rouler à quatre pas de celui qu'il tenait terrassé.

— Merci, vieux, dit François en se redressant sur ses jambes, et si jamais tu as besoin de moi, tu comprends, c'est à la vie, à la m.ort.

— Ça n'en vaut pas la peine, dit Mona.

Nous courûmes tous à François, il avait une morsure au bras, voilà tout, mais ce n'était rien en comparaison de ce qui aurait pu lui arriver ; aussi, lorsqu'on se fut assuré du

peu (le gravité de la blessure, toutes nos exclamations tournèrent-elles en félicitations pour Mena. Mais comme ce n'était pas la première fois que pareille chose lui arrivait, Mona reçut nos compliments en homme qui ne comprend pas qu'on trouve extraordinaire une chose si simple et, à son avis, si facile à exécuter.

Après nous être occupés des hommes, nous nous occupâmes de la bête. Elle avait reçu les deux balles de François, mais l'une s'était aplatie sur la cuisse presque sans lui entamer la peau ; l'autre avait glissé sur sa tête et lui avait fait un sillon sanglant. Quant à celle de Mona, elle était entrée, comme nous l'avons dit, au défaut de l'épaule, et l'avait tuée raide.

On fit la curée et l'on se remit en chasse, comme si rien ne s'était passé, ou comme si l'on avait pu prévoir qu'il arriverait avant la fin de la journée un événement bien autrement terrible que celui que nous venons de raconter.

La troisième attaque devait avoir lieu sur la garderie de Mona. Les mêmes précautions furent prises que dans les battues précédentes : l'enceinte fut formée. Cette fois, j'étais placé entre M. de Violaine et Berthelin ; puis, Mona, à son tour, entra dans l'enceinte pour la fouiller. Cinq minutes après, la voix du chien nous annonça que le sanglier était lancé.

Tout-à-coup on entendit un coup de carabine, en même temps je vis un grès, placé à quarante pas de moi à-peuprès, voler en éclats ; puis j'entendis à ma droite un cri de douleur. Je me retournai, et j'aperçus Berthelin, qui d'une main se cramponnait en chancelant à une branche d'arbre, et qui appuyait l'autre sur son côté.

Puis il s'affaissa sur lui-même, en se courbant en deux ; puis il se laissa aller à terre, en poussant un profond gémissement.

— Au secours ! criai-je ; au secours ! Berthelin e$t blessé.

Et je courus à lui, suivi par M. de Violaine, tandis que sur toute la ligne les chasseurs se rapprochaient de nous.

Berthelin était sans connaissance ; nous le soulevâmes ; le sang coulait à flots d'une hlessure qu'il avait reçue audessus de la hanche gauche ; la balle était restée dans le corps.

Nous étions tous autour du mourant, nous interrogeant du regard pour savoir lequel de nous avait tiré ce fatal coup de feu, quand nous vîmes sortir du fourré, Bernard, sans casquette, pâle comme un spectre, sa carabine encore fumante à la main,- et criant : blessé ! blessé ! qui est-ce qui a dit que mon oncle était blessé .''

Personne de nous ne répondit ; mais nous lui montrâmes de la main le moribond, qui vomissait le sang à pleine bouche.

Bernard s'avança, les yeux hagard.*-', la sueur au front, les cheveux dressés sur la tête ; arrivé près du blessé, il poussa une espèce de rugissement, brisa le bois de sa carabine contre un arbre, et en jeta le canon à cinquante pas de lui.

Puis il tomba à genoux, priant le mourant de lui pardonner ; mais le mourant avait déjà fermé les yeux pour ne plus les rouvrir.

On lit à l'instant même un brancard ; on posa le blessé dessus, puis on le transporta dans la maison de Mona, qui n'était qu'à trois o i quatre cents pas de l'endroit où l'accident était arrivé, Bernard marchait à côté du brancard, ne disant pas une par(;!e, -ne versant pas une larme et tenant la main de son oncle. Pendant ce temps, un des gardes était monté sur le cheval de l'inspecteur et courait ventre à terre chercher un médecin à la ville.

Le médecin arriva au bout d'une demi-heure pour annoncer ce dont chacun se doutait déjà, c'est-à-dire que la blessure était mortelle.

Il fallait transmettre cette nouvelle à la femme du blessé.

L'inspecteur se chargea de ce triste message et s'apprêta à sortir de la maison. Alors Bernard se leva, et s'approchant

de lui :

M. de Violaine, lui dit-il, il est bien entendu que tant

que Bernard vivra, elle ne manquera de rien, pauvre chère femme, et que si elle veut venir demeurer chez moi, elle y sera reçue comme une mère.

— Oui, Bernard, oui, dit M. de Violaine, oui, je sais que tu es un brave garçon ; ulbms, ce n'est pas ta fiiute.

— Oh ! oh ! monsieur l'inspecteur, dites-moi encore quelques paroles comme celles que vous venez de me dire. Ah ! je crois que je vais pleurer.

— Pleure, mon pauvre garçon, pleure, dit M. de Violaine, cela te fera du bien.

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu, s'écria le malheureux en éclatant enfin en sanglots, et en tombant sur un fauteuil.

Rien ne m'a jamais ému au monde comme une grande force brisée par une grande douleur. La vue de cet homme, luttant contre la mort, m'avait m.oins impressionné que la vue de cet homme qui pleurait.-

Nous quittâmes, les uns après les autres, cette chambre mortuaire où il ne resta que le médecin, Mona et Bernard. Dans la nuit, Berthelin expira.

Le dimanche suivant, il y avait chasse. Le rendez-vous était à la Bruyère au Loup. L'inspecteur avait convoqué tous les gardes à l'exception de Bernard ; mais, convoqué ou non, Bernard n'était pas homm.e à manquer à son devoir. Il arriva à la même heure que les autres, seulement il n'avait ni carabine ni fusil.

— Pourquoi es-tu venu, Bernard ? demanda M. de Violaine.

— Parce que je suis chef de la brigade, mon inspecteur. — Mais du moment où je ne t'avais pas convoqué .... — Oui, oui, je comprends et je vous remercie, mais le service avant tout. Dieu sait si je donnerais ma vie pour

que ce qui est arrivé ne fût pas arrivé. Mais quand je resterais à me lamenter à la maison, il n'en aura pas moins six pieds de terre sur le corps. Pauvre cher homme ! Oh ! il n^y a qu'une chose qui me tourmente, tenez, monsieur de Violaine, c'est qu'il est mort sans me pardonner.

— Comment voulais-tu qu'il te pardonnât ? il n'a pas su

que c'était toi qui avais tiré ce malheureux coup de fusil.

— Non, non, il ne l'a pas su au moment de sa mort.

Pauvre cher homme ! mais il le sait là-haut .... les morts

savent tout, à ce qu'on dit,

— Allons, Bernard, allons, du courage.

— Oh ! du courage, j'en ai, monsieur de Violaine. J'en ai, mais, voyez-vous, j'aurais voulu qu'il me pardonnât ; puis, se penchant à l'oreille de l'inspecteur ;

— Il m'arrivera malheur, vous verrez, lui dit-il. Et cela^ parce qu'il ne m'a point pardonné.

— Tu es fou, Bernard.

— C'est possible, mais c'est mon idée.

— C'est bien, tais-toi, ou parlons d'autre chose. Pourquoi n'as-tu pas pris un fusil ou une carabine .-'

— Parce que de ma vie, entendez-vous bien, de ma vie, mon inspecteur, je ne toucherai ni carabine ni fusil.

— Et avec quoi tueras-tu le sanglier, si le sanglier tient aux chiens ?

— Avec quoi je le tuerai, dit Bernard, avec quoi .*.... Tenez, je le tuerai avec cela. Et il tira son couteau de sa poche.

M. de Violaine haussa les épaules.

— Haussez les épaules tant que vous voudrez, monsieur de Violaine, ce sera comme cela. D'ailleurs, ce sont ces brigands de sangliers qui sont cause que j'ai assassiné mon oncle. Eb bien ! avec mon fusil, je ne sentais pas que je les tuais ; tandis qu'avec mon couteau, ce sera autre chose. D'ailleurs, avec quoi égorge-t-on les cochons ? avec un couteau. Eh bien ! un sanglier, ça n'est pas autre chose qu'un cochon.

on CANADIEN*. 165

' — Enfin, puisque tu ne veux entendre à rien, il faut bien te laisser faire.

— Oui, laissez-moi faire.

' — En chasse, messieurs, en chasse, dit l'inspecteur.

On attaqua comme d'habitude, mais cette fois, quoique touché de trois ou quatre balles, le sanglier prit un grand parti, et ce ne fut qu'au bout de quatre ou cinq heures de poursuite qu'il se décida à faire tête aux chiens.

Tout chasseur sait comment, fût-on harassé à ne plus se tenir debout, la fatigue cesse, au moment de l'hallali ; nou8 avions, en tours et en détours, fait plus de dix lieues, et cependant, dès que nous entendîmes à la voix des chiens qu'ils étaient aux prises avec l'animal, chacun de nous retrouva ses forces et se mit à courir vers le point de la forêt d'oi^i venait le bruit.

C'était dans une jeune coupe de huit ou dix ans, c'est-àdire que le taillis pouvait avoir douze pieds de haut. A mesure que nous avancions, le bruit redoublait, et de temps en temps au-dessus de la cime des arbres on apercevait un chien, enlevé par un coup de boutoir, les quatre pattes en l'air, hurlant comme un désespéré, mais ne retombant à terre que pour se rejeter de nouveau sur le sanglier. Enfin nous arrivâmes à une espèce de clairière, l'animal était acculé aux racines d'un arbre renversé, vingt-cinq ou trente chiens l'assaillaient à la fois, dix ou douze étaient blessés, quelques-uns avaient le ventre ouvert, mais ces nobles bêtes ne sentaient pas la douleur, et revenaient au combat en piétinant leurs entrailles traînantes, c'était à la fois magnifique et horrible à voir.

— Allons, allons, Mona, dit M. de Violaine, un coup de fusil à ce farceur-là, il y a assez de chiens de tués, finissons-en.

— Hein, que dites-vous, monsieur l'inspecteur ? s'écria Bernard, arrêtant le canon de l'arme qu'abaissait déjà Mona. Un coup de fusil, un coup de fusil à un pourceau ? Allons

donc ! un coup de couteau, c'est bien assez pour lui. Attendez, attendez, et vous allez voir.

Bernard tira son couteau, et se rua jusqu'au sanglier, écartant les chiens, qui revinrent aussitôt, et se confondant à cette masse mobile et huilante. Pendant deux ou trois secondes, il nous fut impossible de rien distinguer ; mais tout-à-coup le sanglier fit un violent effort pour s'élancer ; chacun portait déjà la main sur la cachette de son fusil, quand tout-à-coup Bernard se releva, tenant l'animal par les deux pieds de derrière, et le maintenant, malgré tous ses efforts, avec le poignet de fer que nous lui connaissions ; tandis que les chiens, se rejetant de nouveau sur lui, le recouvraient de leurs corps comme d'un tapis mouvant et bigarré.

— Allons ! Dumas, me dit M. de Violaine, c'est à toi celui-là ; va faire tes premières armes.

Je m'approchai du sanglier qui, en me voyant venir, redoubla de secousses, faisant claquer ses mâchoires, et me refardant avec des yeux ensanglantés ; mais il était pris dans un étau, et tous ses efforts ne purent le dégager.

Je lui mis le bout du canon de mon fusil dans l'oreille, et je fis feu.

La commotion fut si violente que l'animal s'arracha des mains de Bernard ; mais ce ne fut que pour aller rouler à quatre pas de là ; il était rnort. Balle, bourre et feu, tout lui était entré dans la tête ; et je lui avais littéralement brûlé la cervelle.

Bernard poussa un éclat de rire.

— Allons, allons, dit-il, je vois qu'il y a encore du plaisir à prendre sur terre.

— Oui, dit l'inspecteur, mais si tu y vas de cette façon, mon brave, tu pourras bien ne pas t'amuser long-temps. Mais qu'as-tu à la main ?

— Rien, une égratignure ; le grcdin avait la peau si dure, que mon couteau s'est refermé.

— Et en se refermant, il t'a coupe le doigt, dit M. do Violaine.

— Net, mon inspecteur, net.

Et Bernard étendit s;i main droite à laquelle manquait la première phalange de l'index ; puis, au milieu du silence que cette vue produisit, s'approcliant de l'inspecteur :

— C'est trop ji:ste, M. de Violaine, continua-t-il, c'est le doigt avec lequel j'ai tué mon oncle.

— Mais il faut soigner cette blessure, Bernard.

— Soigner ça, ha bien ! voilà grand'chose ; s'il faisait du vent, ce serait déjà séché.

Et à ces mots, Bernard r'ouvrant son couteau, fit la curée aussi trancp.iillement que si rien ne lui était arrivé.

A la chasse suivante, il revint, non plus avec un couteau, mais aven un poignard en forme de baïonnette, qu'il avait fait exécuter sous ses yeux par son frère, armurier a Villers-Coilerets, et qui ne pouvait ni plier, ni se briser, ni se fermer.

Cette fois, la scène que j'ai déjà décrite se renouvela ; seulement, le sanglier resta sur la place, égorgé comme un cochon domestique.

Et puis il en fut ainsi à toutes les autres chasses ; si bien que ses camarades ne l'appelaient plus que le charcutier.

Cependant, tout cela ne lui faisait pas oublier la mort de Berthelin ; il devenait de plus en plus sombre, et de temps en temps il disait à l'inspecteur :

" Voyez-vous, monsieur de Violaine, tout cela n'empêche pas qu'un jour il m'arrivera malheur ! ''

Trois ou quatre ans s'étaient à peine écoulés depuis les événements que nous venons de raconter : j'avais quitté Villers-Cotterets et je revenais y passer quelques jours ; c'était au mois de décembre, et la terre était toute couverte de neige.

Après avoir embrassé ma mère, je courus chez M. de Violaine.

168 ALEU>f

— Ah ! ah î dit-il en me voyant, te voilà, garçon ; td arrives juste pour le chasse au loup.

— S'il faut vous le dire, j'y pensais en voyant la neige, et je suis enchanté de ne pas m'être trompé dans ma prévision*

— Oui, on a connaissance de trois ou quatre de ces messieurs dans la forêt, et comme il y en a deux sur la garderie de Bernard, je lui ai donné l'ordre hier de les détourner, en le prévenant que nous serions chez lui demain matin.

— A la Maison-><euve, toujours?

— Toujours.

— Eh bien ! que devient-il, ce pauvre Bernard ? tue-t-il toujours des sangliers à coups de baïonnette .-'

— Oh ! les sangliers sont exterminés depuis le premier jusqu'au dernier. Je crois qu'il n'en reste plus un seul dans la forêt. Bernard les a tous passés en revue.

— Et leur mort l'a-t-elle consolé ?

— Non, le pauvre diable est plus sombre et plus triste que jamais. Tu le trouveras bien changé. J'ai pourtant fait avoir une pension à la veuve de Berthelin. Mais tout cela ne fait rien à son chagrin. Il est mordu au cœur. Avec cela, il est plus jaloux que jamais.

— Et toujours aussi injustement ? . . . .

— C'est-à-dire que sa pauvre petite femme est un ange.

— Alors, c'est de la monomanie. Au reste, tout cela ne l'empêche pas d'être toujours un de vos bons gardes, n'est-ce pas ?

— Excellent.

— Et il ne nous fera pas faire buisson creux demain ?

— Je t'en réponds.

— C'est tout ce qu'il faut, le temps fera le reste.

— Le temps ne fera qu'empirer la chose, et je commence à croire comme lui qu'il lui arrivera malheur.

— C'est à ce point là ?

— Ma foi ! oui : quant à moi, j'ai fait tout ce que j'ai pu, «t j« n'aurai rien à me reprocher.

0U CANADIBM. 169

— Et les autres, comment ront-iU ?

— A merveille.

— Mildet ?

— Coupe toujours en deux les écureuils à balles,

—Mon a ?

— Nous avons chassé avant-hier ensemble, dans les marais Âe Coyolles, et il m'a tué dix-sept bécassines sans en manquer une.

—Et Bobino ?

— Bobino a fait fair« un sifflet pour les chiens, de la queue de son sanglier, et il déclare qu'il n'aura de repos en ce monde et dans l'autre, que lorsqu'il aura remis la main sur Je reste de l'animal.

-—Alors, excepté Bernard, tout va bien ?

— A merveille.

— Ainsi le rendez-vous ? . . . .

— Est à six heures du matin, nu bout des grandes allées.

— Nous y serons.

Je quittai M. de VioJaine pour aller serrer la main à tous Jes vieux amis que j'ai conservés dans mon pays. Un des bonheurs de ce monde est d'être né dans une petite ville, dont on connaît tous les habitants, et dont chaque maison garde pour nous un souvenir. Mais je sais que, lorsque je retourne par hasard dans ce pauvre pays à-peu-près inconnu au reste du monde, je descends de voiture une demi-lieue avant d'être arrivé, puis je m'achemine à pied, reconnaissant les arbres de la route, parlant à chaque personne que je rencontre, et retrouvant une émotion jusque dans les choses insensibles et dans les objets inanimés. Je me promettais donc une grande fête de me retrouver Je lendemain avec tous mes gardes- Cette fète commença à six heures du matin. Je retrouvai toutes mes vieilles figures avec du givre aux favoris, ijcar, ainsi que je l'ai dit, il avait neigé la veille, et il faisaif.

itCf iLJîtiM

Lorriblement froid. Nous écliangerirnes force poignées des main, puis nous nous mînies en route pour la Maison-Neuve. Il ne faisait pas encore jour.

Arrivés à l'endroit appelé le Saut-du-Cerf, parce qu'un jour que le duc d'Orléans chassait dans la forêt, un cerf s'élança par-dessus la route^ encaissée en cet endroit entre deux talus ; arrivés, dis-je, au Saut-du-Cerf, nous vîmes l'obscurité qui commençait à se dissiper. Au reste, le temps était excellent pour la chasse ; il n'était pas tombé de neige depuis douze heures ; rien n'avait donc recouvert les brisées. Les loups, si on les avait pu détourner, étaient à nous.

Nous fîmes une demi-lieue encore, et nous arrivâmes en vue du tournant oii Bernard avait coutume de nous attendre. Il n'y avait personne.

Cette infraction à ses habitudes tkns un homme aussi exact que l'était Bernard, commença à nous inquiéter. Nous doublâmes le pas, et nous arrivâmes au tournant d'où l'on voyait la Maison-Neuve, à un kilomètre à peu près.

Grâce au tapis de neige étendu sur la terre, tous les objets, même à une distance assez éloignée, étaient parfaitement distincts. Nous voyions la petite maison blanche, à moitié perdue dans les arbres, nous voyions une légère colonne de fumée qui, s'échappant de la cheminée, montait dans l'air ; nous voyions un cheval sans maître, tout sellé et tout bridé, qui se promenait devant la porte ; mais nous ne voyions pas Bernard.

Seulement nous entendions ses chiens qui hurlaient lamentablement.

Nous nous regardâmes les uns les autres en secouant instinctivement la tête, et nous doublâmes le pas. En approchant, rien ne changea.

Arrivés à cent pas de la maison, nous ralentîmes notre marche malgré nous. Nous sentions qu'en étendant la main, nous allions toucher un malheur.

A cinquante pas de la maison, nous avions presque fait halte,

— Cependant, dit l'inspecteur, il faut savoir à quoi s'en tenir.

Et nous nous avançâmes de nouveau, mais en silence, mais le cœur serré, mais sans dire une parole.

Et nous voyant venir, le chev&l tendit le cou de notre côté et se mit à hennir.

De leur côté, les chiens s'élancèrent contre les barreaux de leurs niches qu'ils mordaient à belles dents.

A dix pas de la maison, il y avait une flaque de sang et un pistolet d'arçon déchargé.

Puis de cette flaque de sang partait, en accompagnant des pas marqués sur la neige et qui rentraient à la maison, une îrace sanglante.

Nous appelâmes, personne ne répondit. Entrons, dit l'inspecteur.

Nous entrâmes, et nous trouvâmes Bernard, étendu à terre près de son lit, dont il tordait les couvertures entre ses mains crispées ; à sa tête, sur sa table de nuit, étaient deux bouteilles, dont l'une vide et l'autre entamée ; il avait une large blessure au côté gauche, dont son chien favori léchait le sang.

Il était encore chaud, et venait d'expirer il n'y avait pas dix minutes.

Voilà ce qui s'était passé ; nous le sûmes le lendemain par le facteur d'un village voisin qui avait presque assisté à i'événement.

Bernard était depuis long-temps fort jaloux de sa femme ; «t, quoique cette jalousie ne reposât sur rien, elle n'avait fait qu'augmenter de jour en jour. Il était parti à une heure, profitant d'un magnifique clair de kme pour détourner les deux loups qui se trouvaient dans sa brigade.

Une heure après son départ, un messager était venu ;«nnoncer à sa femme que son père avait eu une apoplexie

et demandait à la roir avant de mourir. La pauvre femnîe s'était levée et était partie à l'instant même, sans pouvoir dire oia elle allait. Ni elle ni le messager ne savaient écrire.

En rentrant à cinq heures du matin, Bernard avait trouvé la maison vide. Il avait tâté le lit, le lit était froid ; il avait appelé sa femme, sa femme avait disparu.

— C^est bien, avait-il dit, elle a profité de mon absence, ne croyant pas que je rentrerais sitôt. Elle me trompe, il faut que je la tue. II croyait savoir oii elle était.

Il détacha ses pistolets d'arçon. II mit dans l'un quatorze chevrotines, et dans l'autre dix-sept. On retrouva quatorze chevrotines dans celui qui était chargé, et les dix-sept autres dans son corps.

Pais il alla seller son cheval, le fit sortir de l'écurie et l'amena devant sa porte. Alors il prit ses pistolets, en mit un dans la fonte gauche ; celui-là entra parfaitement.

Mais la fonte droite étant par hasard plus étroite, le pistolet trouva quelque difficulté à y prendre sa place. Bernard voulut l'y faire entrer de force.

Il prit la fonte d^une main, la crosse du pistolet de l'autre, et poussa violemment le pistolet dans la fonte.

La secousse fit détendre le ressort, le coup partit. Pour plus de commodité, Bernard tenait la fonte appuyée contre lui, toute la charge pénétra dans son flanc gauche, lui brûlant et lui déchirant les entrailles.

Le facteur passait dans ce moment-là ; il accourut à la détonation. Le colosse était resté debout cramponné à la selle.

— Mon Dieu ! qu'y a-t-il, monsieur Bernard ? dernanda-t-il.

— Il y a que ce que j'avais prévu est arrivé, mon pauvre Martineau. J'ai tué mon oncle d'un coup de fusil, et je viens de me tuer d'un coup de pistolet.

— Vous tuer, vous monsieur ; vous n'avez rien.-

— Bernard se tourna de son côté, ses habits brûlaient encore et le sang coulait à flots.

—Oh ! mon Dieu, que puis-je faire pour vous .' Voulezvous que j'aille vous chercher un méilecin ?

— Un médecin, qu'est-ce que tu veux qu'il y fasse? Est-ce que le médecin a sauvé mon oncle Bernard !

— Mais enfin, ordonnez-moi quelque chose.

Va me chercher deux bouteilles de tisane à la cave et

détache-moi Rocador.

Le focteur, qui souvent buvait le malin la goutte avec Bernard, prit la clé, descendit à la cave, tira deux houteilles, alla détacher Rocador et entra.

Il trouva Bernard assis devant une table et écrivant.

—Voilà, dit-il.

C'est bien, mon ami, répondit le blessé ; pose les deux

bouteilles sur la table de nuit, et va à tes affaires.

— Mais, Bernard ?

— Va, te dis-je.

— Vous le voulez donc ?

— Oui.

- — Au revoir.

— Adieu.

Le facteur était alors parti, tout en courant, espérant que Bernard était blessé moins dangereusement qu'il ne rétait ; car, comment, en voyant un tel sang-froid et une telle tranquillité, penser que l'homme qui les conserve est frappé à mort ?

Ce qui s'est passé après le départ du facteur, personne

ne le sait.

Seulement, selon toute probabilité, Bernard avait bu ce qui manquait de vin dans les deux bouteilles. Puis il avait voulu monter sur son lit ; mais ses forces lui avaient fait défaut. Il était tombé à terre, et il était mort dans la position où nous venions de le retrouver.

Un papier était sur la table.

Sur ce papier, d'une main encore ferme, étaient écrites ces quelques lignes :

ÏU

AhStVU

" Vous trouverez un des loups dans le bois Duqiiesrtoy, Tautre a décampé.

" Adieu, monsieur ih Violaine, Je vous avais bien dit t^u'i! m'arriveriîit mallieur.

" Votre dévoué,

" Bernard, garde-chef. " Je vous avais bien dit que ce n'était ni une nouvelle, ni un drame, ni un roman que j'allais vous raconter, mais une simple catastrophe.

Seulem.ent cette catastrophe a, je vous le jure, laissé dans mon esprit un ineffaçable souvenir.

Aj:.exa>;dre Dumas.

Su cANAiJi^iri- Hj

T^mXTT^l^O lTTnrpr\T)T

i'S MiùTOiiiUUil

Vous souvient-il Ju temps où nous allions à Vienne, nous autres Français ? c'était tout simple : on se réunissait trois ou quatre cent mille hommes ; on s'armait à la légère ; on partait pouf Vienne, pied gauche en avant, et l'on arrivait tout droit en suivant son chef de file, le petit caporal., autrement dit Napoléon-le-Grand. C'était l'riftaire de quelques semaines et de quelques batailles.

Mais le monde tourne, comme dit Galilée et change,

comme dit l'histoire. Le procédé napoléonien s'est perdu. Nous ne visitons plus les nations de façon si haute, et le passeport est devenu une nécessité de voyage, plus impérieuse que jamais, depuis que les démocrates régnent et gouvernent à Vienne et qu'ils ont proclamé une sainte alliance des peuples. Nous autres Français, par exemple, nous risquons fort d'être arrêtés vingt fois en Allemagne avant que d'arriver aux portes de Vienne, oii l'on nous con» sio-ne provisoirement comme suspects de républicanitme conquérant.

Souii la restauration, les Françaîj voyageaient très-facilement dans toutes les parties de l'Allemagne, ils y étaient reçus avec distinction et cordialité. Après la révolution de juillet, M. le comte d'Apponi, ambassadeur d'Autriche, y regardait à deux fois avant de viser le passeport d'un Français pour Vienne ; la police autrichienne ne nous voyait pa» sans quelque défiance. Depuis la révolution de

février, les Français sont à l'index d'un bout à l'autre d« l'en)[)ire germanique ; ils y sont exposés à mille entraves, nniile difficultés et plus d'une avanie. Bref, la fraternité républicaine a élevé, entre nous et la démocratie autrichienne, des murailles de la Chine. Voilà le progrès !

Nous avons un ami qui, ])ar bonheur, s'y est pris pour voyager en Autriche quelques années avant la sainte alliance des peuples^ en sorte que pour lui il n'y a eu ni difficultés de passeport^ ni embargo de police, ni avanie. Tout au contraire, il a été reçu partout et de tous avec cordialité et courtoisie. Cet ami a bien voulu nous ouvrir son portefeuille de voyage. Nous y avons puisé une description de Vienne, des observations de mœurs, des anecdotes biographiques et des faits auxquels la révolution noiivelle qui vient d'ensanglanter cette malheureuse capitale, prêteront le plus piquant intérêt.

Laissons la parole à notre voyageur ; le voilà à Vienne : '' Pour un étranger, pour un Parisien surtout, l'imprévu n'est pas dans la ville même de Vienne ; il est ailleurs. Vous avez fait beaucoup de chemin à travers des rues étroites, tortueuses et populeuses, vous vous croyez au moment de franchir enfin ces longs faubourgs tristes et vulgaires pour entrer dans la ville des Césars, mais pas du tout : vous vous trouvez au pied d'une grande et haute muraille en briques percée de portes conduisant à des promenades ombragées. Je me retournais alors d'un auret côté ; mais la muraille semblait me suivre, et venait bientôt borner de nouveau ma course. Alors, impatienté de trouver toujours et partout devant mes pas cette enceinte continue^ je prenais une direction nouvelle en lui tournant le dos avec un peu d'humeur : au bout de trois ou quatre rues, ma curiosité allait encore inévitablement se briser contre l'impitoyable rempart. Je tournais ainsi dgns un espace assez étroit, accomplissant mon mouvement de relation dan.î une cage cylindrique. C'est comme si le mur d'enceinte de

Paris allait passer, d'un côté, sur les boulevards intérieurs, de l'autre, dans la rue Suint-Konoré, étreignant cette partie de la grande cité, et laissant tout le reste en dehors.

" Aussi quand la bonne ville de Vienne, qui étouffait dans sa ceinture trop étroite, a manqué d'air ; quand elle a vu qu^elle ne pouvait plus introduire dans ses rues une seule maison, comme on fait entrer de force un coin dans un bois dur, elle s'est enfuie, elle a débordé par toutes ses portes, heureuse de trouver des issues et de l'espace. Elle a poussé tout d'une haleine, comme des jets puissants long-temps contenus, des rues longues, larges, magnifiques ; elle s'est étendue et mise à l'aise dans ces vastes et splendides quartiers qui forment la ville extérieure. De sorte que la partie condensée entre les remparts, qui renferme d'ailleurs le palais impérial et tout ce qui tient au gouvernement et à l'administration, représente, à bon droit, le buste et les viscères de la capitale, tandis que les faubourgs en sont les grands membres épars, pleins de jeunesse, de vigueur et de belles formes. Mais tout cela ne paraît pas bien ensemble, et d'une seule venue. C'est une belle et grande ville disloquée. Cette disgracieuse muraille de séparation, qui est elle-même entourée de vastes promenades, étreint une partie de la cité, et rejette l'autre à telle distance qu'on croirait tout fini quand tout doit recommencer plus loin. Vastes et beaux fragments sans unité : cela ressemble à l'empire autrichien lui-même, cette mosaïque politique composée de royaumes divers péniblement rapprochés, soudés ensemble, et mal unis.

" Et pourtant, quand, à la chute de l'empire français, l'Autriche fut enfin en position de vouloir quelque chose, elle voulut tout d'abord la reconstruction de son mur, que les guerres avaient endommagé. Et aussitôt le mur revint prendre exacternent sa position au milieu de la ville, qui se tesserre d'un côté et se recule de l'autre pour faire place à cet amas de briques.

" A part cette chose désagréable, et qui n'est certO/S pas ordinaire, tout va, du reste, à Vienne, comme dans toute belle capitale d'Europe. La pierre de construction y abonde peu, ce qui fait que les maisons sont généralement en briques. Partout les fenêtres ont de doubles châssis, à cause des vents fréquents, de la rigueur de l'hiver et des brusqueries atmosphériques. Les constructions sont ordinairement belles, hautes, et on remarque çà et là de nobles hôtels ou palais modernes, qui sont des ministères ou des demeures vraiment princières, qu'on pourrait souvent désigner par les noms historiques de leurs pos.sesseurs. Mais je n'ai pas vu à Vienne des monuments à comparer au Louvre, aux Invalides, à la Madeleine, à l'arc-de-triornphe de la barrière de l'Etoile, sans parler de Versailles, dont Schœnbrunn, que Napoléon trouvait pourtant fort à son goût, ne saurait égaler la grandeur ni la majesté. Toutefois, on peut, en toute justice, opposer à Notre-Dame Saint-Stephen.

" Cette métropolitaine église manque d'ampleur ; mais elle est remarquable par ses bellcLi proportions, son style gothique, ses teintes assombries, ses vitraux coloriés, son expression gravement religieuse et cette richesse d'ornementation qui joue avec la pierre taillée en rosaces, en dentelures, en statues de saints et d'apôtres, en dragons ailés, en flèches aiguës, en gorgones grimaçantes, en toutes sortes de caprices et formes fantastiques. Mais ce qu'il faut admirer surtout à St.-Stephen, c'est la glorieuse tour qui monte, d'un seul jet impétueux, jusqu'à une hauteur que la grande pyramide, et peut-être la flèche de Strasbourg, ont pu seules dépasser, tandis que la coupole de Saint-Pierre n'a pu l'atteindre. Cette tour sublime, comme tout ce qui s'élève trop, est solitaire : elle attend, depuis des siècles, sa compagne, qui ne viendra jamais. Quand la nuit survient, quand les rues étroites de la cité sont déjà dans l'ombre, elle brille encore dans le ciel comme un grand phare qui montre le port de salut : l'église.

" Mais les œuvres de l'homme, même les plus hardies, rappellent souvent ses misères ; elles ressemble aux tailles trop hautes qui se courbent avant le temps ; son sommet penche, et a perdu son aplomb. Force a été de la soutenir par ime sorte de nervure intérieure, et par des travaux extérieurs. Cet ébranlement fut causé par un tremblement de terre, disent les uns ; par les Turcs, en 1683, disent les autres, ou par le canon français, en 1809, dit une' troisième version qui mérite bien quelque crédit. La tour de Saint-Stephen a bien pu s'incliner, quand l'empire autrichien chancelait sur sa base, quand l'empereur François .♦•ubissait la paix et l'alliance de ce conquérant que Dieu envoya, selon le mot de l'écriture, comme un ébranlement à tous les royaumes de la terre !

" Vienne est catholique à la manière italienne. Les signes extérieurs du culte y abondent. Les statues de saints et les madones s'y rencontrent dans les rues, et particulièrement aux fontaines. Il y a aussi en Autriche un grand nombre de couvents qui ont d'ordinaire des revenus considérables, et possèdent de grandes propriétés.

" J'allai visiter le palais impérial. C'est un édifice informe, construit sur divers plans, à diverses époques, qui manque de caractère, de grâce, d'unité et de majesté. Pendant que je Texaminais extérieurement de tous côtés, je vis une statue équestre de Joseph lî, qui me parut manquer d'animation. Il semblait presque somm.eiller sur son cheval, celui qui fut pourtant un empereur assez éveillé !

" Avant d'entrer, il me vint la pensée de demander à mon guide où logeait Napoléon, à Vienne.

— Dans cette partie-ci, au second étage.

— Comment, au second étage î . . . . et qui donc habitait le premier, s'il vous plaît ?

— Ah ! pardon : je vois que monsieur veut parler du vieux ! Je croyais qu'il s'agissait du duc de Reichstadt. Le vieux n'a jamais séjourné à Vienne, ajouta-t-il d'uii aii

qui voulait dire : il n'aurait pas osé ! il demeurait toujours à Schœnbrunn.

" Je repris :

— Il est vrai que le vieux était si réservé et si timide ! . . . .

" J'entrai sans plus rien demander et sans permission aucune (il n'en est pas besoin) dans le palais, et puis dans l'intérieur de la chapelle, où je devais assi&ter à la messe de l'empereur : c'était l'heure, et la tribune des étrangers m'était ouverte.

" La chapelle est simple, sans ornements, et d'exprès-? sion religieuse. Le service divin s'y fait avec dignité, sans pompe. La musique y est bonne et peu bruyante. Dans la tribune qui leur est réservée, je vis l'empereur et l'impératrice, tous deux recueillis, humbles, à genoux, lisant avec une piété sincère dans de gros livres à signets, déjà usés à moitié par la prière. Là, comme ailleurs,

L'exemple du monarque ordonne et se fait suivre;

aussi tout l'auditoire était silencieux et recueillli ; mais, en VQjité, les plus croyants, les plus pieux, les plus prosternés, les derniers à se relever et à quitter l'église étaient l'empereur et cette simple femme qu'on appelle l'impératrice.

" J'étais sorti avant eux. J'avais l'intention de m'arrêter, pour les attendre, dans un salon qu'ils devaient traverser, et oii ils se laissent approcher avec une bonhomie parfaite par tous ceux de leurs sujets et par tous les étrangers inconnus qui veulent se trouver sur leur passage, dans l'intérieur de leur palais.

" L'empereur Ferdinand 1er est petit, maigre, sans majesté, sans grâce et sans distinction aucune. Il a la tête longue, la lèvre inférieure avancée et pendante. Rien ne rayonne sur son front, rien n'étincelle dans son regard. On soupçonne seulement en lui un cœur honnête et bon. A son extérieur simple, à son air humble, on le prendrait pour un obscur commis de ses chancelleries, pauvre, cxact^. laborieux, probe et médiocre.

DU CANADIEN. Ibl

*' Après avoir traversé les splendides appartements du palais, j'allai voir le trésor de Vempereur ; car l'empereur a un trésor, lui aussi, qui ne se trouverait pas, celui-là, dans la caisse du financier : il ftiut bien, après tout, que la maison d'Hapsbourg ait une supériorité sur la maison Rothschild !

" Oui, trésor^ c'est bien dit, car là les diamants étincèlent sons toutes les formes et sous les plus formidables noms de l'histoire. C'est la couronne de Charlemagne, celle de r^Iaximilien 1er, de Charles-Quint, de Marie-Thérèse, noms qui font/pâlir le diamant même ! Et, comme pour compléter cette nomenclature, dans une armoire vitrée, se déploie, fier et pourtant humilié, le manteau de velours et d'or que Napoléon porta comme roi d'Italie, dépouille opime pour l'Autriche ! Puis, au milieu de toutes ces richesses et de toutes ces souverainetés, un trésor pieux, un morceau de la vraie croix, un nom plus grand encore que tous ces noms, un conquérant étrange qui porta, à sa manière sa couronne terrestre, conquérant au rebours, qui trouva plus grand de verser son sang pour les hommes que de verser le sang des hommes ! Ce petit morceau de bois humilie tous ces sceptres qui ont fait trembler le monde, car il a sauvé le monde !

" Mais, au milieu de ces richesses autrichiennes, je découvris avec un intérêt amer une œuvre française : la charmante petite voiture offerte avec tant de bonheur par la ville de Paris au roi de Rome, et qui servait à ses promenades enfantines aux Champs-Elysées, gracieusement attelée de beaux mérinos blancs ! Bien plus, il y a encore dans ce trésor de l'empereur d'Autriche, le berceau même de cet enfant que tout le sang impérial répandu dans ses veines n'a pu faire vivre de vie d'homme ! Il est encore là ce berceau, doré comme les songes évanouis qui voltigeaient autour de cette haute destinée et de cette gracieuse tète blonde. L'artiste avait couronné son travail par un oénie

qui regarde au fond du berceau vide, sentinelle oubliée après l'heure de garde !

" J'avais considéré ces choses d'intérêt attendrissant, et je m'étais laissé conduire avec distraction au jardin ( Wolksgartcn) attenant au palais. J'y fus frappé d'abord à la vue tl'un petit nnonumcnt grec dont le vaste jardin fait encore ressortir l'exiguité. C'est une copie exacte, dans de petites proportions, du temple de Thésée, à Athènes. C'est la destination qui a commandé la forme ; car ce monument, tout juste assez grand pour contenir le beau groupe de Thésée et du Minotaure, n'est autre chose qu'un magnifique étui. Il fallait bien au demi-dieu son temple à Vienne comme à Aihènes, sauf à se passer du ciel de l'Attique et à remplacer le mont Hymette par le Kalenberg ! Et pour- (juoi l'Allemagne, après tout, n'empriinterait-elle pas des temples à la Grèce, qui lui emprunte des rois ? Le roi Othon n'est-il pas aussi dépaysé à Athènes que le temple de Ihésée à Vienne !

" Dans ce beau jardin, tout en face du palais, ce n'est plus l'empereur qui règne et gouverne ; ce n'est pas sa résidence qui attire les regards ; ce n'est pas l'œuvre du grand statuaire ; ce n'est pas même M. de Metternich qui commande, lui pourtant qui commande partout en Autriche : c'est bien un autre prince, ma foi ! C'est le premier pouvoir de l'Etat, c'est Strauss-le- Grand ! C'est la musique, c'est la valse toute puissante en ce pays. Jamais la grande impéralrice, comme ils disent, ne gouverna de si haut !

" J'aurai d'autres occasions de montrer combien le bon peuple de Vienne est amusahle, et combien il se tient pour pleinement amusé par la musique et la danse ; mais je ne veux pas perdre une occasion de le dire : car je ne le dirai jamais assez, et j'en désespère ! La grande préoccupation quotidienne de cette excellente capitale, ce n'est point le drame nouveau, la publication nouvelle, In représentation de la veille ou du soir, les bruits do bourse, le fait annoncé

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par un journal, la mesure prise ou à prendre par le gouvernement : il s'agit bien de cela et de tous ces intérêts sérieux qui nous agitent, nous autres, peuple maussade et constitutionnel ! — Avez-vous entendu Lanner (il vivait quand j'étais à Vienne) ? Oii joue Strauss ce soir? — Voilà la question, voilà Pafîaire du jour et de la nuit, de tous les jours et de toutes les nuits ! Etonnez-vous donc maintenant que Marie- Louise, qui était bien Autrichienne, n'ait pas pu résister au désir de voir un bal où l'on fêtait sa chute du trône de France ! "

Ici nous interrompons un instant noire narrateur. Quel travail les apôtres de la démagogie ont dû faire pour amener dans les moeurs du peuple viennois une transformation si complète, pour recruter leurs bandes d'émeutiers et d'égorgeurs dans cette population amusabh^ comme dit l'auteur de cet article, bonne et joyeuse, pourvu qu'elle ait la mwsiqite et la valse !

Continuant son récit, notre ami raconte sa visite à l'éslise des Capucins, le Saint-Denis de Vienne.

*' Là, dans un sanctuaire plus modeste que celui de nos anciens rois, les cendres impériales dorment à l'abri des révolutions ; là, dans un crypte lugubre, sont rangés les soixante-treize tombeaux, récolte de la mort dans la famille impériale. Ce ne fut pas sans un frémissement secret que je m'approchai du sépulcre de Marie-Thérèse, sachant bien quel compte douloureux la France doit rendre à cette cendre auguste ! . . . .

" Au bout de la chapelle souterraine, parmi les cercueils inégaux qui révèlent l'inégalité des âges, repose le dernier empereur. Parmi ces morts de fraîche date, je trouvai bien vite celui que je cherchais, le fils de Vhomme^ tout près de son grand-père, et je lus l'inscription suivante :

AETERNAE. MEMORIAE.

JOS. CAR. FRANCISCI. DVCIS. REICHSTADIENSIS.

NAPOLEONIS. GALL. IMPERATORIS.

I8i ÀLBU>i

ET

Mar. lvdovicae. arch. avstr.

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