‹ Album du Salon de 1840Chapitre 3 sur 24 · DE M RACHEL · texte numérisé non relu

DE M RACHEL

PIIST FAI M. ATCUSTl 'SHAEIPlHTIll,

Lithographie par II. AIophc-M.

Au moment où la tragédie agonisait sur le théâtre, où les noms des chefs-d'œuvre de Corneille, Racine et Voltaire, imprimés sur l'affiche, faisaient presque fuir les passants, parut M"" Rachel. Avant elle, un parterre du Théâtre-Français se composait de cent fidèles quand même au culte de Melpomène, d'une soixantaine d'étrangers qui venaient là pour connaître l'effet que produirait sur eux le chef-d'œuvre, et d'un hon nombre de collégiens auxquels le professeur avait conseillé ce genre de récréation. Et puis, on y était si fort à son aise! adossé, bien chauffé en hiver, les coudées franches en été! c'était un far mente séducteur. Cette pauvre vieille tragédie vivait, au théâtre, de son passé seulement, sur les souvenirs de ïalma et de M"e Duchesnois.

Mais Rachel parut, vous dis je; et, tout aussitôt, voici la tragédie qui se réveille et rajeunit. La presse crie au prodige, la foule se laisse conduire par la presse ; puis, la foule par la foule. Le Théâtre-Français écrit en gros caractères sur son affiche, tout à l'heure si peu consultée, les noms de la tragédienne et de la tragédie. On fait trois heures de queue à la porte; la salle est toujours louée d'avance, et à bon prix; trois fois par semaine il y a recette forcée.

A peine une année de succès s'est-elle écoulée, que la célèbre actrice, forcée pour quelque temps de quitter la scène, se voit, à sa rentrée, en butte à mille attaques plus ou moins fondées. La presse,

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naguère si enthousiaste, casse pour ainsi dire ses premiers jugements, renvoie Hermione à l'école , comme si elle voulait briser brutalement cette idole qu'elle-même a divinisée. Seul le vrai public, celui qui ne prodigue ni les couronnes, ni les critiques acerbes, reste sincère, impartial, et estime toujours ce beau talent à sa juste valeur, sans engoûment, sans amertume.

Voilà, sous le rapport de l'art, l'histoire de Mllc Rachel. Nous voulions la tracer succinctement, pour l'acquit de notre conscience, nous qui n'avons pas été enthousiaste, nous qui ne voulons pas être ingrat, nous qui, à notre honte, ne croyons pas à l'avenir de la tragédie. Quoi qu'il en soit au reste de toutes ces discussions, toujours est-il que Mlle Rachel a acquis une très-grande célébrité, et que chaque jour, au Salon, la foule s'arrête devant le portrait de celle qu'elle applaudit le soir au théâtre.

La peinture, la sculpture, la gravure, la lithographie, nous ont déjà bien souvent offert le portrait de M"* Rachel, mais en s' attachant seulement à la ressemblance vulgaire. Celui que M. Charpentier expose cette année est remarquable par l'expression poétique et vraie, et par une exécution supérieure. C'est bien là cette figure jeune et intelligente à la fois, c'est bien là ce front plein de pensées. Sous un costume simple, mais sévère, il est plus facile de saisir le caractère de la physionomie de la tragédienne. Dans cet excellent portrait se trouvent réunis et le dessin et la couleur. L'année dernière, M. Charpentier a obtenu un beau succès dans les portraits de G. Sand et du jeune Maurice. Son talent agrandi, et le portrait de Guyon, exposé aussi cette année, est d'une énergique expression, d'un riche coloris et d'un puissant effet.

M. Auguste Charpentier est né en 1814, il est e'Iève de M. Ingres.

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TâtUograpliié par il. llouilleron.

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* Or. depuis la sixième heure du joui- Jusqu'à la neuvième, lonie la terre fut couverte de ténèbres .. mais Jésus jetant un grand cri, rendit l'esprit. En même temps le voile du temple se déchira depuis le haut jusqu'en bas : la terre trembla; les pierres se l'end'rcnt; les sépulcres s'ouvrirent, et plusieurs corps des saints, qui étaient dans le sommeil de la mort, ressuscitèrent. . »

[Êyawg. selon saint Matthieu, chap. 27 )

Celle grande scène de désolation, prélude effrayant de la rédemption humaine, semble ne pouvoir être retracée par le pinceau. Il y a là quelque merveilleux effet qui échappe à la puissance de la peinture, et qui fait appel à la poésie. Nous ne voulons pas seulement de la forme, mais encore de la pensée. Il ne faut pas que nous soyons tentés d'analyser, mais saisis malgré nous par de profondes impressions. Chaque groupe de ce drame doit avoir, pour ainsi dire, son allégorie. Larmes, sourires, terreur, espoir, que tout se manifeste et parle à la fois, et pourtant avec ensemble, comme les voix de la Symphonie! que la palette se transforme en harpe ! que le peintre devienne poëte !

M. Gué a compris l'exigence de sou sujet absorbant; et sans nul doute il a travaillé sous l'influence de cette idée. Déjà son tableau de l'année dernière, les Murmuraieurs engloutis, sorte d'essai du genre adopté par lui , faisait espérer le Dernier soupir du Christ. Mais quels

remarquables progrès! quel effet! quel poétique mouvement! Le

Christ a rendu l'esprit, a dit l'évangéliste dans son admirable simplicité. Marie, Madeleine et les Apôtres pleurent au pied de la croix. Les cieux

se sont entr' ouverts; les anges, les élus ont commencé leurs divins concerts. L'âme du Fils s'est envolée vers le Père, parmi les rayons d'un nuage lumineux. Les satellites d'Hérode sont frappés de stupeur à la vue des morts qui ressuscitent. Un groupe de fidèles disciples se met en prières. L'innombrable multitude des assistants , — femmes, enfants, vieillards, ceux qui sortent du berceau, ceux qui penchent vers la tombe , — admirent ou redoutent ce sublime spectacle.

Dans ce tableau, l'effet général est bien rendu. Il s'y trouve d'ingénieux contrastes. Un torrent de lumière traverse un ciel des plus obscurs; le soleil couchant disparaît derrière de grosses nuées qui l'enveloppent de leurs ombres. A droite, à l'horizon, on croit voir s'élever les vapeurs de l'orage; on croit entendre les roulements d'un tonnerre lointain.

Nous avons dit que M. Gué avait compris son sujet, et qu'il avait cherché à être poëte. Mais ajoutons que l'auteur du Dernier soupir du Christ n'a pas tout à fait atteint son but. Il importait de réunir, dans cette composition, la poésie des détails à l'harmonie de l'ensemble, de manière à ce que l'une ne pût contrarier l'autre : c'était là un écueil immense derrière lequel apparaissait la perfection ; M. Gué ne l'a pas complètement évité.

M. Gué est ne à Saint-Domingue en 1789; il a été élève de Lacour père, de Bordeaux, et de David. Il a acquis une réputation méritée comme décorateur, notamment à TOdéon et à l'Opéra-Comique, et s'est placé en outre au rang des plus remarquables peintres de genre et de paysage. L'Auvergne et le Tyrol, qu'il a longtemps visités, l'ont eu pour (idèle interprète ; et nous nous sommes souvent promenés , grâce à lui , dans ces belles vallées alpestres dont le spectacle est si ravissant ; nous avons souvent gravi les montagnes d'Auvergne, couronnées de châtaigniers, les sites les plus pittoresques que l'on admire en France.

M. Gué a été nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1833.

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IjfidiograpBiiê par lui-mcme.

N'est-ce pas que l'Italie a un beau privilège? Elle inspire le peintre et le poète, voire même le musicien, quandil est couronné par l'Institut. Mais soyons sobre, et no parlons que des inspirations du peintre. Cette riche nature, qui se développe entre l'Adriatique et la Méditerranée, est chaude et vivace à la fois; là, l'herbe croît verte sous un soleil de feu, et les collines paraissent avoir toutes, quoique semblables, un aspect différent. Pour l'historien, sans doute l'Italie n'est que la terre du passé et des souvenirs ; elle est toujours la même pour l'artiste. Il aime ces ruines, ces colonnes brisées, ces lacs comblés, ces voies interceptées. Lorsqu'il foule ton admirable sol, ô Italie! il ne se demande pas où est Auguste, où est Julien, où est Léon X. Il regarde, et cela lui suffit. Aussi chacun te prend pour modèle; chacun veut retremper, compléter son talent par l'étude de tes merveilles. Te parcourir, c'est le vœu, le besoin, le devoir de l'artiste.

Le paysagiste surtout se dirige donc par delà les Alpes : il compose sa bourse, endosse le sac, prend sa canne noueuse et son énorme parapluie vert, rien que cela, par crainte des pillards calabrais. Notre pèlerin va, lui aussi, faire sa conquête d'Italie. Dès son arrivée, il se monte la tète, saisit ses pinceaux, travaille avec conscience, tantôt perché comme l'aigle au plus haut d'une montagne, tantôt buvant, comme le chamois, l'eau des torrents. Puis il revient en France, rapportant une véritable richesse, toute l'Italie prisonnière en quelques

centaines de toiles. Rien ne lui manque plus, ni pensées, ni études, ni souvenirs.

Ce court préambule nous ramène vers M. Hostein , un de ces artistes laborieux et pleins de volonté, qui aiment l'art pour lui-même, et pardessus toutes choses. Il cherche à prendre la nature sur le fait, et la reproduit avec intelligence. M. Hostein s'en était d'abord modestement tenu à la lithographie, où il réussit ; voulant peindre, il réussit encore; c'est affaire à lui. Déjà, en 1838, nous avions remarqué son Entrée de la forêt de Saverne. Depuis, le peintre est en voie de progrès, et nous nous ressentons avantageusement de son voyage en Italie.

Parmi les tableaux qu'il expose au Salon de cette année, on distingue, en premier lieu, l'Abreuvoir d'animaux près de la Cervara, dans les États romains. C'est une vue d'après nature, sous tous les rapports. Ce terrain en pente est bien indiqué ; le troupeau de bœufs qui descend à l'abreuvoir, marche parfaitement. Le sommet de la route inclinée tourne, et c'est beaucoup. Il y a de l'air et de la chaleur; c'est bien le soleil qui traverse le plan d'arbres du milieu. Le paysage fuit réellement, là-bas où l'on aperçoit cet immense aqueduc si renommé. Tout cela ne manque pas de vérité, de couleur, d'aspect. Toutefois, on s'aperçoit que M. Hostein n'est pas encore familiarisé avec la peinture de style. Ses progrès continuels doivent le disposer beaucoup aux études sérieuses.

M. Edouard Hostein est né à Pléhédel (Côtes-du-Nord) en 1804. Il n'a pas eu de maître , et s'est livré de bonne heure aux études d'après nature. Il a fait beaucoup de voyages, notamment dans les Ardennes et en Italie.

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I4tliograplilc par SI. Dcsmalsons.

Martin Luther, le père de la réforme, naquit de parents humbles et pauvres. Pour étudier, il eut à vaincre de grands obstacles, et arriva sans ressources à Isenac, où il mendia sa vie, couchant dans l'écurie ou la grange de quelque hôtellerie, parfois même à la belle étoile. C'est ainsi qu'il fit son apprentissage de grand homme.

Le tableau de Luther enfant a été inspiré à M. Lécurieux par un charmant épisode de la vie de cet illustre personnage, que publia M. Ernest Alby, en 1 839. Luther est assis sur les marches d'une église, et étudie, avec grande attention, les dix commandements de Dieu, qui furent plus tard le principal fondement de toute sa doctrine.

Je ne saurais mieux faire, en cette occasion, que de citer une complainte pleine de grâce et de sensibilité , que M. Ernest Alby a composée sur la jeunesse de Luther.

Un soir, le jeune étudiant allait se retirer dans la grange que lui abandonnaient les hôteliers, sans avoir recueilli la plus légère aumône. Triste, les larmes aux yeux, il se mit à chanter devant la maison de Conrad Cotta :

Près de votre rouet , tous qui filez le lin

Dont vous comptiez vêtir un fils absent, ma mère;

Assistez à cette heure un timide orphelin

Qui chante ; et cependant sa vie est bien amère !

Et la lampe à la main , dites à l'écolier :

Le repas est dressé, montez mon escalier.

A cette œuvre d'amour Jésus-Christ vous convie ; Fils de Dieu , n'a-t-il pas pour nous donné sa vie ?

Lorsque dans vos banquets, beaux sires, l'échanson Verse un vin généreux dans vos coupes fumeuses ; Lorsque le ménestrel narre dans sa chanson Vus aïeux , vos trésors, vos batailles fameuses ; Sires, n'oubliez pas les pauvres écoliers Que le froid et la faim poussent vers vos celliers.

A cette œuvre d'amour Jésus-Christ vous convie ; Fils de Dieu, n'a-t-il pas pour nous donné sa vie?

Jeunes filles, déjà sous les riches lambris

La flule et le hautbois modulent leurs cadences;

Et cette nuit si dure aux pauvres sans abris

Pour vous aura des fleurs, des concerts et des danses.

Mes belles, en partant, jetez aux écoliers

Une perle arrachée à vos nombreux colliers.

A cette œuvre d'amour Jésus-Christ vous convie ; Fils de Dieu, n'a-t-il pas pour nous donné sa vie?

À peine Luther avait achevé la dernière reprise de sa complainte, que la femme de Conrad, Ursule, le fit entrer dans sa maison, et lui servit un copieux souper. — Charmés de son esprit, de sa douceur, de sa piété, Conrad et Ursule le gardèrent près d'eux, et subvinrent à tous ses besoins, pendant les quelques années que ses études le retinrent à Isenac.

Telle avait été la jeunesse de celui qui, plus tard, fut le plus redoutable adversaire des papes, et qui proféra contre eux ces énergiques paroles : « J'avoue que j'ai souvent été trop violent, mais jamais à l'égard de la papauté. Il devrait y avoir contre celle-ci une langue à part, dont tous les mots fussent des coups de foudre. »

M. Jacques-Joseph Léeurienx est né à Dijon eu 1801. Il est élève de MM. Devosge et Lethière.

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E.iUi4»grapliiê par M. limitâmes.

Dans les expositions, les paysages ont presque le même sort que les batailles. En général on n'aime ni l'horizon, ni la fumée, ni les corps d'armée, ni les forêts. On passe, à moins que le peintre qui a abordé un de ces deux genres n'ait un grand nom , ou bien un talent hors ligne, et alors, quoique débutant, il captivera l'attention des visiteurs. «Oh! se dit-on dans le monde, avec apparence de raison, toutes les batailles se ressemblent, aussi bien que tous les paysages! » Oui, certes, à la surface ; mais examinez un peu, et là, comme ailleurs, vous rencontrerez cette variété qui vous plaît tant. J'ai remarqué que, souvent, ceux qui dédaignent ainsi le paysage, sont surtout les voyageurs; les anciens soldats, au contraire, aiment les batailles à cause des souvenirs. Cela tient sans doute à ce que ceux-là qui ont contemplé la nature à loisir ne peuvent pas se contenter d'une reproduction resserrée en des bornes étroites. Les autres ont vu de terribles spectacles, et il leur plaît d'assister encore à ces sortes de drames, sans en risquer les dangers.

Or, M. Marilhat possède tout à la fois et talent et réputation ; aussi a-t-il l'immense avantage d'être recherché, d'avoir un public. En peinture comme en littérature, c'est là un grand point. Immense avantage que celui de pouvoir dire en exposant un tableau : « Il sera regardé ; » en publiant un livre : « Il sera lu. » M. Marilhat est donc, comme je le disais, un paysagiste qui a fait ses preuves. ■ Son envoi à

l'exposition est des plus remarquables, et parmi plusieurs magnifiques tableaux que nous n'avons pu nous lasser d'admirer, nous avons surtout distingué la Caravane.

Ce paysage est une vue des ruines de Balbek en Syrie, une de celles qui ont inspiré à Volney cette inimitable description qui commehce son ouvrage. Balbek, située clans la grande vallée du Liban, entre l'opulente Damas et la malsaine Tripoli de Syrie, fut jadis fort célèbre. C'était une ville de jardins et de monuments, parmi lesquels le temple du Soleil, dont on peut encore se faire une idée. «Une multitude vivante animait son enceinte ; une foule active circulait dans ces routes aujourd'hui solitaires. » Mais le temps et les commotions terrestres ont triomphé de ces merveilles. Les Turcs ont surtout fait sentir leur passage dans Balbek , et maintenant ce ne sont plus que des ruines. On y compte à peine douze cents habitants pauvres et découragés; seulement, il y passe parfois de nombreuses caravanes, voyageurs qui vont porter les raisins de Damas au pays de Motoualis, ou qui veulent visiter ces magnifiques ruines.

Nous comprenons bien la chaude atmosphère de la Syrie, les horizons infinis dans ces pays de vallées et de déserts, ces terrains pierreux, mais fertilisés par les rosées abondantes de chaque jour, cette nature embaumée qui fait de cette partie de l'Asie un séjour de délices, et qui valut à une contrée voisine le doux nom d'Arabie-Heureuse. M. Marilhat a eu le bonheur de parcourir ces lieux, qu'appellent si souvent nos vœux et notre imagination. Grâce à lui, nous connaissons la Syrie et l'Egypte, Balbek, Bosette, Thèbes et le Caire.

M. Prosper Marilhat est né en 1814. Il a étudié un hiver seulement chez M. Camille Roqneplan, et a voyagé ensuite en Grèce, en Egypte et en Italie.

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