DECAISNE
L'histoire touchante de Françoise de Rimini ne vous semble-t-elle pas, au milieu du sombre enfer du Dante, une rose fanée, tressée parmi des || immortelles noires? Comme ces immortelles, la pauvre fleur est triste et | inspire le deuit; mais elle a été rose et en a conservé le parfum. La scène que le peintre a voulu reproduire. Mais non, ce serait maladroit de vouloir vous la décrire, quand M. Charles Calemard de Lafayette, ce jeune et élégant poëte, l'a rendue avec tant de bonheur dans sa belle traduction | du Dante : | |
Donc, nous lisions un jour, par un charmant loisir, | Lancelot, qui d'amour subit la douce étreinte ;
Et nous étions tous seuls et nous étions sans crainte ;
Et maintes fois nos yeux se suspendaient aux yeux ; | | Maintes fois en lisant le roman gracieux |
Nos couleurs à tous deux fuyaient notre visage , | Mais pour nous perdre, hélas! 1] suffit d’un passage.
| (l Les deux amants en sont à ce passage-là. Le livre des amours du cheva- |; lier Tristan et de Ginèvre leur tombe des mains, et dans leur cœur s'ouvre
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un autre livre bien plus éloquent, et dont toutes les pages répètent pourtant un seul et même mot : Amour. Françoise de Rimini, dans le tableau de M. Decaisne, est ravissante de pudeur et de trouble, et chastement drapée dans une draperie très-magnifique; mais Paolo ne nous plaît pas autant. Sa figure, vue de profil, manque d'idéal. L'expression en est plutôt fade que passionnée. Ce peu de relief des figures se remarque également dans lAdoration des bergers, par le même peintre, où nous signalerons toutefois une tête de jeune pâtre d’un caractère vrai. M. Decaisne doit, ce nous semble, se tenir fort en garde contre certaine mollesse qui le gagne sournoisement.
BELLANGÉ.
N'est-ce pas quelque chose d’effrayant que cet instinct de carnage et de lutte que chacun porte en soi, et qui se retrouve dans les hommes les plus graves et les plus froids, comme l'étincelle dans le caillou ? Certes, nous sommes pour notre part très-paisible et très-pacifique ; ne voilà-t-il pas pourtant que l'ivresse du combat nous gagne aussi; que la voix du raisonnement est étouffée en nous par un grand cri féroce, et que nos narines se dilatent à cette odeur de guerre qui enivre. O homme! brute pour trois quarts et demi, et ange pour le reste! Aussi, le moyen de rester calme. Nous sommes en Afrique. Devant nous s'élève une montagne, dont la pente est d'une effrayante rapidité. La crête est couronnée par une redoute qu'il s’agit d'enlever. Oh! la fureur enflamme bien tous les regards. Vous comprenez : le premier jour, on se bat par amour du pays, ou peu s’en faut, le second Jour, on se bat par haine personnelle. La lutte amène lirritation. Deux amis qui essaient leur force en viennent souvent à se battre. Enfin, Arabes et Français s'en veulent : Dieu sait pourquoi. Rien ne saurait vous donner idee de l'élan, de la fougue de nos soldats, — zouaves et tirailleurs de Vincennes; — c'est un torrent qui tombe en montant. Il y en a que le feu ennemi renverse et fait rouler; d’autres qui, traversés par un coup de feu, se plient en deux comme une tige àäe blé qu'on casse; mais rien ne peut arrêter cet ouragan d'hommes, cette trombe bleue et rouge, qui porte le tonnerre dans son sein. Les clairons sonnent , les sabres reluisent, les yeux sont pleins de sombres étincelles. A droite et à gauche, deux autres colon— nes prennent à revers les retranchements arabes. Encore un moment, et ces
= 28 trois jets de lave enflammée se réuniront; encore un moment, etle pavillon tricolore flottera sur le piton et les crêtes du Téniah de Moujaïa Voilà donc une véritable bataille ; un mot qu'on lit couramment, et dont on comprend le sens, et non pas un épisode isolé, c'est-à-dire une syllabe sans commencement ni fin. Que vous dire de M Bellangé que vous ne sachiez déjà ? Si une partie de notre impression a passé dans ce que nous venons d'écrire, à quoi bon répéter que le peintre a du mouvement , de la couleur de l'énergie, et qu'il pourrait lui dire aussi :
J'aurais été soldat, si Je n'étais poëte.
Il nous semble que l'émotion est le seul raisonnement qui ne trompe jamais.