‹ Album du Salon de 1841Chapitre 21 sur 36 · WINTERHALTER · texte numérisé non relu

WINTERHALTER

Que ces peintres sont heureux! Vous, romancier, vous, poëte , que de peine vous avez à donner une forme quelconque à ces vagues apparitions qui passent dans vos rêves. Comme la dame Blanche, ces ombres restent toujours indécises, vaporeuses, et surtout fugitives. Combien vous coûtent de sueurs et de gestation, ces enfantements idéals que vous appelez des créations. Avant qu'une héroïne de roman naisse toute armée de ses charmes, et de ses vertus, et de ses caprices, et de ses amours , à nouveaux Jupiters ! combien de temps l’avez-vous portée dans votre cerveau douloureux! Le peintre, lui, peut marcher insouciant, le iront libre et le cœur léger ; qu'il

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sache imiter le satin blond ou noir des cheveux, le velouté doux et humide d'une peau fine; que l’étincelle d’un regard , par un échange magnétique , puisse, traversant son âme, venir se fixer à la pointe de son pinceau, tout est dit;il n'a pas besoin de se rompre la tête davantage. En un coin de ce monde, grandissent quelques belles jeunes filles qui lui sont secrètement promises. Depuis vingt ans, Dieu, le joyeux soleil, l'amour d’une mère, travaillent pour lui; c'est à qui apportera à la belle ignorée un charme, une élégance, une grâce de plus; chaque jour donne plus d'éclat à son teint, plus de fine souplesse à sa taille, plus d'expression à ses yeux; le Temps, de sa main lente et douce, lui met sur les joues un fard qui durera pendant toute sa jeunesse. Les joies de la famille, les mutineries de jeunes filles, les pres sentiments d'amour, ont tour à tour frappé ce frais visage de leur balancier insensible et délicat. Si bien qu'un jour , le peintre, pensant à toute autre chose, on lui présente cette héroïne, telle souvent que son imagination n’aurait osé la rêver. Elle est peut-être la fiancée ou la femme d’un autre, mais elle est aussi la fiancée de sa gloire.

Ces réflexions nous viennent à l'esprit à propos du portait de S. A. R. la duchesse de Nemours, peint par Winterhalter. N'est-ce pas une heureuse fortune (lemot bonne fortune est trop terrestre) que d’avoir de pareils modèles, qui viennent, vêtus de satin blanc et de dentelles, s'unir à vous pour cet ascétique et sublime mariage de la beauté et de l'art? L'auteur du Déraméron s'est montré digne d’être ainsi choisi entre tous. Je ne m'écrierai pas sur l'habileté prodigieuse avec laquelle il fait le satin et la dentelle; je garde cette ressource pour ces artistes qui, dans un portrait, ne font pas autre chose. La tête, dont le peintre a su comprendre le sentiment, est bien des-— sinée. Il y a peut-être trop de reflets brillants dans les cheveux. Cela miroite et écrase la physionomie. Les mains sont frappées de mille détails gracieux et délicats , et ont du ressort. Derrière la duchesse, il y a des roses ravissantes de fraîcheur. En vérité, M. Winterhalter, vous partiez peut-être pour l'Italie, quand une si belle surprise vous appela aux Tuileries; mais semblable occasion ne s'offre pas deux fois; et maintenant, n'allez-vous pas continuer votre voyage en songeant au Décaméron ?

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