STEUBEN
Nous arrêlerons-nous longtemps devant le tableau de M. Steuben. {e Christ au Calvaire; non, il est peut-être de bon goût de glisser sur Îles erreurs des hommes de talent. Ainsi pourquoi vous dire que ce Christ a une figure de forçat (pardon pour cette association de mots); pourquoi vous dire qu'il louche et boite tout à la fois ; que la croix, étendue à terre, semble avoir été peinte de cette smitation noyer, qu'on retrouve sur les bois de lit de la classe pauvre; que les personnages du dernier plan sont en conversation avec ceux du premier? Ne vaut-il pas mieux vous parler de la tête de Madeleine , qui, toute bouffie, toute enflammée par la douleur, est vraiment belle et pleine d'expression. Oh’ les hommes habiles n'ont jamais complétement tort.
M. Steuben continue, sous prétexte d'Esméralda, à nous représenter diverses jeunes femmes plus ou moins décolletées et escortées d’une chèvre. La disposition de nos appartements à fait une fatale nécessité des pendants. Pour faire un pendant, un peintre est conduit à commettre une faute par récidive. L'Esméralda de cette année est une jeune fille trèsfolâtre , avec laquelle je suppose que Victor Hugo ne peut avoir eu aucune relation. Du reste, mettons qu'il s'agisse de tout autre sujet, et reconnaissons dans ce tableau de la grâce, de la mollesse et du velouté.
Napoléon avec le roi de Rome est un petit tableau estimable , qui plaira beaucoup aux promeneurs à l'âme tendre; mais voilà tout. L'empereur dicte une dépêche à son secrétaire ; l'enfant est endormi sur ses genoux : c'est très—attendrissant, très - paternel, très-filial et très-vulgaire.
Le meilleur tableau de M. Steuben est, à notre avis, sa Judith, qui est vraiment une belle femme, mise avec goût et bien résolue; seulement elle ressemble trop à la Judith d'Horace Vernet, et elle n'y ressemble pas assez.
LEULLIER.
M. Leullier a voulu représenter le vaisseau le Vengeur au moment où avec son équipage héroïque il s'enfonce dans la mer. Nous voyons bien des marins s’embrasser, se presser les uns contre les autres, et agiter leurs drapeaux en l'air comme pour dire à l’ennemi : morituri te salutant; mais au fond nous sommes bien tranquilles sur le sort de ces braves gens-là, et nous ne savons que trop qu'ils ne courent aucun danger. En effet, où est la mer ? Si ce navire s'enfonce, ne voyez-vous pas que le cadre va le retenir.
C'est là un grand défaut que M. Leullier aurait dù éviter. Si vous aviez à représenter un homme sur le point d'être dévoré par un lion, vous ne vous contenteriez pas de faire un malheureux qui se tord, et de peindre tout au bord du tableau le bout de formidables dents saisissant leur proie. M. Leullier a oublié la moitié de son sujet: ce lion dont la crinière est plus indomptable, dont les mugissements sont plus farouches encore et qu on appelle la mer. La moitié qui reste est énergiquement conçue, il faut le dire; tous les personnages enthousiastes ont bien été jetés là dans un moment d'enthousiasme; l'ivresse du désespoir et des dévouements sublimes enflamme et étourdit les regards, et si la mer gagnait sournoisement ce pont encombré d'hommes, ce serait sublime.