CHAPITRE II
La Grande-Bretagne,
les Pays-Bas, l'Allemagne, l'Italie
et l'Espagne au XVIIP siècle.
Sceau de Georges III (1760- 1820), conservé aux Archives nationales.
Caractère général des mœurs en Europe au XVIIP siècle. — Au retour de ses voyages sur le continent, l'Anglais A. Young écrivait en 1789 : « Il se trouve très peu de circonstances dans la table, le service, la maison ou la manière de vivre, qui diffèrent de celles d'un homme du môme rang et de la môme fortune en France ou en Angleterre. Néanmoins les usages français y dominent. Pour trouver des mœurs différentes, il faudrait sans doute aller chez les Turcs ou chez les Tartares, car eu
Guinée en or do
reine Anne (1702-1714), des Médailles.
1703 à refHgie de la , conservée au Cabinet
Espagne même, les gens de qualités ne vivent pas différemment. » Ainsi, de l'aveu même d'un contemporain , l'imitation des usages français reste au xviu® siècle comme au xvii" siècle le trait caractéristique de l'histoire des mœurs dans l'Europe
centrale, occidentale et méridionale. Cependant
chaque pays conservait des usages particuliers
qu'il convient d'exposer ici.
La cour et les grands en Angleterre. — De la
cour d'Angleterre au xviii® siècle, il y a peu de
Costumes anglais.
Gentilhomme en costume de cour; lo
duc d'Arpyle, piavuro à la inaiiioro noiro do Walson (174<)-179n), d'après un portrait peint par Gainsborough (1727-1788).
choses à dire ; du vivant des trois Georges, elle fit médiocre figure en Europe. Les peintures de Reynolds, de Gainsborough et des autres grands portraitistes du temps, nous renseignent sur le costume de cour à cette époque. La pièce la plus caractéristique était pour les hommes comme pour les femmes un ample manteau fourré à traîne. Les lords vivaient à Londres pendant rhiver, à la campagne pendant l'été ; ils y avaient de magnifiques résidences, dont beaucoup dataient de la Renaissance ; la principale innovation qu'ils y apportèrent au xviu' siècle consista dans le remaniement des vas-
Dame noble en manteau de cour ; Élizabcth, Speaker (orateur) de la Chambre dos coinma-
comtesse do Norlhumbcrland; gravure à la nos; John Cusl: gravure à la manière noiro do
manière noiro de R. Houston, datdo do 1759, d'à- Walson (1740-1790), datt^o do 1769, d'après un
près un portrait peint par J. Reynolds (1723-1792). portrait peint par J. Reynolds (1723-1792).
« c'est dans les forêts abandonnées à la nature » qu'ils allèrent chercher leurs modèles.
Londres. — Londres s'étendait alors surtout sur la rive gauche de la Tamise; le fleuve était bordé de fabriques; à la fin du siècle, deux ponts le franchissaient ; dès 1765, le vieux pont avait été débarrassé de ses maisons. La ville comprenait deux groupes de quartiers : le vieux Londres, composé de ruelles étroites où se trouvaient cependant les plus belles boutiques, et le nouveau Londres, percé de rues régulières, bordées de maisons en briques à deux ou trois étages.
Dedislanceen distance.
Dame élégante, fillette, homme et enfants du peuple vers 1780; gravure à la manière noire et au pointillt* de J.-R. Smith (17d2- 18 12), d'après une peinture do Wallon (1720-17î>jj représentant un marchand do cerises.
ies jardins qui entouraient ces demeures. Ils se lassèrent du jardin apprêté à la française, et
les rues éiaient coupées de places carrées dont quelques-unes étaient d'une grande étendue; ces
L'ANGLETERRE, LES PAYS-BAS, L'ALLEMAGNE, L'ITALIE ET L'ESPAGNE DE 1715 A 1789 21
Habitations anglaises.
Habitation riohe vers 1723; gravure en laille-dourc do Woollcll, d'après une pointure de W. Hannan. rcprëscnlant lo temple do Venus dans le jardin du chevalier Fr. Dushwood à West-Wycorab, dans le comt 3 d.i I3ucks.
Intérieur riche ; gravure en taille-douce do W. IIogarth( 1697- 1764), faisant partie de la suite connue sous lo nom do « Mariage à la mode », publiée en 1743.
Famille noble vers 1775; la famille do lord Marlborougb, d'après un tableau peint par J. Reynolds (1723-171)2)
places, auxquelles les Anglais donnaient le nom de squares^ étaient ornées de boulingrins ou de pièces d'eau, enfermés dans des grilles. Londres offrait peu d'agréments aux étrangers; Tair était constamment chargé d'une épaisse et grasse fumée qu'on attribuait à l'emploi général de la houille comme combustible; les rues, môme dans les quartiers élégants, étaient extrêmement boueuses. « En bâtiments publics et particuliers,
écrit le voyageur français Grosley en 1765, Londres n'a rien de comparable pour le brillant et la magnificence à Paris et aux villes d'Italie; » la seule beauté qu'elle pût revendiquer, c'était ses magnifiques promenades, Hyde-Park, Green- Park, St-James. Mais les étrangers appréciaient dans cette ville les commodités qu'ils y trouvaient : la présence de trottoirs dans les rues, Textréme propreté des habitations, l'ordre avec
Londres.
La Tamise et le pont de Londres vers 1750; gravuro ou taille-douco do T. Bowlcs. On distinguo à droile la Tour cl au fond lo dôme do Sainl-Paul.
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La procession du lord-maire à Londres, vers 1750; gravuro en taillc-douco de W. Hogarth (1697-1764).
lequel les voitures prenaient chacune leur rang sur deux files, la sécurité de la ville, où la tranquillité était assurée la nuit par des vieillards armés seulement d'une lanterne et d'un bâton. L'éclairage des rues était laissé aux soins des habitants qui devaient chaque soir placer deux lanternes à la porte de leur demeure.
La vie à Londres. — Voici comment Grosley décrit la vie de la haute bourgeoisie à Londres en 1765 : « On se lève assez tard ; on passe une heure chez soi à prendre le thé en famille; vers les dix heures, on va au café où l'on passe une autre heure; on retourne ensuite chez soi, ou l'on fait quelque visite d'affaires; à deux heures,
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Scènes de la vie anglaise
Ramoneur vers 1750; d'à- Maison de oommeroe; gravure on taillo-doucc do W. llos^arlh (1697- Café vers 1750; d'après uno caricaluro près une caricaluro grav^o 176i) datée do 1747, faisant partie de la suite connue sous le nom de gravée en laille-douco par Dighton.
en laillo-doucc par Dighlon. m Activité et Indolence ».
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Combat de coqs; gravure en taille-douce de W. Hogarth (1697-176i), datée de 1759.
on va à la bourse; la bourse fermée, on passe encore quelque temps au café, et de là on va dîner vers les quatre heures... Le dîner termine la journée, dont on donne le reste à ses amis; au lendemain, les affaires... Dans les grands jours d'été, ce reste de journée se passe soit à la promenade, soit à la campagne, si Ton a quelque maison à portée de Londres. Vers les dix heures du soir, chacun revient chez soi et se met au lit, après avoir pris un léger rafraîchissement. » Quelques usages anglais surprenaient les Français de passage à Londres ; dans les dîners, ils s'étonnaient de voir les dames quitter la table au dessert, et les hommes rester seuls causer entre eux, assis autour de la table et entremêlant leur conversation de rasades et de toasts. Fré-
latèrieur i>auTre; gravure en taille-douce do W. Hogarth (1697-1761), datée de 1740, représentant l'infortune du poète.
quemment les Anglais se réunissaient en petites sociétés dans les tavernes et dans les cafés ; chaque groupe élisait un président, qui prenait place au haut bout de la table, sur un siège orné : la bière, le thé, le café, des pipes et du tabac, les conversations politiques, religieuses et scientifiques aidaient « à y tuer le temps ». L'alimentation consistait surtout en viande rôtie ; les Anglais mangeaient fort peu de pain ; le thé et la bière étaient les boissons les plus ordinaires; leurs mets étaient servis dans de la porcelaine et ils se servaient de fourchettes à deux pointes, comme étant plus aisées à nettoyer. Dans le costume, ce qui distinguait les hommes, c'était le port de longues redingotes; en outre, personne à Londres, excepté les médecins, ne portait Tépée.
Villes et campagnes anglaises.
Ville; Lecds; gravure en Uillc-doucc anonj^nie. dalc'o do 17il (Bibliothèque nalionalo; dëparlemenl des Estampes]
Plsge et bains de mer à Scarborough en 1741: celte gravure en taille-douce est extraite comme la précédente d'un recueil do vues do villes anglaises.
En général , les femmes n'avaient pas adopté les coiffures à la française et ne mettaient pas de rouge.
Les divertissements. — «En tout temps, écrit encore Grosley, Londres part le samedi pour la campagne, y passe le dimanche et ne revient que le lundi pour Theure de la bourse ou du Parlement ».
C'était évidemment la meilleure façon d'employer Tennuyeux dimanche anglais, où la religion anglicane interdit tout travail et tout plaisir. Ce jour-là (( on voit chaque habitant attendre sur la porte, les bras croisés, ou un nouvel office, ou la fin du jour, sans autre amusement que celui de regarder tristement les passants )>. En semaine, le beau monde se rendait au Ranelagh, ou bien au Vaux-hall, vastes établissements en forme de rotondes au milieu de jardins où Ton allait entendre de la musique en prenant des rafraîchissements; on y dansait aussi, mais peu cependant, car les Anglais « aiment mieux se promener circulairement jusqu'à ce que la tête leur tourne ». D'autres divertissements très goûtés de toutes les classes de la société étaient la boxe,
Habitation paysanne et route dans lo comté do Derby ; fragment d'une gravure en laille-douco do Boydcll (1719-1805),
les combats de coq et les courses.
La passion de ce sport était déjà générale en Angleterre; les courses d'Epsom attiraient un grand concours de spectateurs , toujours prêts à faire au vainqueur un éclatant triomphe.
Les villes. — La vie dans les villes du reste de l'Angleterre était beaucoup plus simple qu'à Londres. Un coup d'œil sur les gravures du xviii® siècle qui nous représentent les principales villes de la Grande- Bretagne , nous montre l'aspect paisible de ces petites cités, au milieu de leurs verdures et de leurs prairies, que la construction des usines modernes a fait disparaître. Dès la fin du xvni*' siècle, par suite du développement de l'industrie, la transformation commençait pour ces villes ; il s'y formait une population ouvrière fort misérable, où plus d'un enfant, mis au travail dès cinq heures du matin, rudoyé, battu, devait, comme le libraire Hutton qui nous a laissé ces détails dans ses mémoires, se contenter pour toute nourriture d'une épaisse bouillie.
Les campagnes. — La beauté des campagnes
LWNGLETIîRRK, LES PAYS-BAS, L'ALLEMAGNE, L'ITALIE ET L'ESPAGNE DE 1715 A 1789 25
L'industrie en Angleterre.
Forge dans la seconde moiliô du xvm« siècle; d'après une gravure à la manière noire do Wright.
anglaises, au moins dans lo sud de la Grande- Bretagne, provoquait Tadmiration des visiteurs étrangers. « Nous avons parcouru le plus beau pays de l'Europe par la variété des sites et de la verdure; la beauté et l'opulence de la campagne, la propreté et Télégance rurale de chaque propriété )>, écrit Mirabeau en 1784. Déjà en 1727, Voltaire s'étonnait de Theureux sort du paysan anglais, bien vcVtu, bien chaussé, bien logé, et (( qui mange du pain blanc w. En 1765, Grosley décrit ainsi les habitations campagnardes entre Douvres et Londres : « Les fermes et maisons des paysans qui bordent les chemins ou les avoisinent, bâties en briques et couvertes de tuiles, sont ouvertes par des croisées vitrées, très propiemenl tenues. Les granges soni aussi en tuiles ; on n'aperçoit que quelques halliers couverts de chaume. » Les paysans qu'il ren-
ÂLBUM IIISTOniQL'li. IV.
contre sont montés sur de petits bidets; ils ont aux pieds des bottines de cuir « très propres » et sur le dos une bonne redingote de drap. Les routes, fort médiocres au début du siècle, avaient été améliorées et étaient faites de silex concassé. Dans les villages, Tun des principaux personnages était Taubergiste, grand courtier électoral, dont la maison en général fort bien tenue servait aux réunions politiques.
Les Pays-Bas. — Les habitants des Pays-Bas, désormais peu môles aux grandes alTaires politiques qui agitaient l'Europe, continuaient à s'enrichir et employaient leurs revenus « à meubler très proprement leurs belles maisons, à cultiver des jardins admirables, à entretenir des maisons de plaisance qui, disposées sur les bords de leurs canaux, semblent former des rues et ne faire de toute la Hollande qu'une seule ville »
Les Pays-Bas.
Femmes du peuple ; d'apr<>s un tableau do C. Troost (1697-1730).
PayBans, d'après une peinture deC. Troost (16&7-nuO).
Intérieur riohe: chambre d'une accouchëc; Rravure en taille-douce do P. Tanjô (1706-1700?) datée de 17ii7, d"apr6s une peinture de C. Troost (16
( Brueys ) . Leur propreté restait proverbiale en Europe. « 11 règne dans leurs maisons, lit-on chez le môme écrivain, une propreté excessive , gênante et ridicule. » Les nobles et les riches avaient adopté le costume français; alors apparaissent, dans le vêtement des femmes du peuple, ces curieuses coiffures, résilles, casques métalliques, encore aujourd'hui portées par les paysannes hollandaises.
La cour de Prusse pendant le règne de Frédéric-Guillaume P. — Dans TAllemagne du xviii*^ siècle, l'intérêt se porte particulièrement sur la cour de Prusse. La cour de Saxe passait pour la plus riche; la cour autrichienne pour la plus rigoureuse en matière d'étiquette ; la cour de Prusse, sous le règne de Frédéric-Guillaume l'"" et de Frédéric 11 fut, sans contredit, la plus originale. La cour de Frédéric-Guillaume 1" était remplie de contrastes; la reine voulait un cérémonial minutieux et une étiquette correcte; le roi se laissait aller parfois à un débraillé d'étudiant. Cependant il tenait à faire figm-e ; mais
-IToO).
FamUle de bourgeois; gravure en tailleune peinture de C. Troost (1697-1730)
ses désirs de représentation étaient contrariés par sa sévère économie.
Au château de Vonsterhausen , « lit-on dans les Mémoires de la margrave de Baireuth , la table était toujours de vingt-quatre personnes, dont les trois quarts faisaient diète, parce que l'ordinaire n'était que de six plats, servis avec beaucoup d'économie. » Mais le même souverain voulant « posséder une nouveauté qu'aucun souverain de l'Europe n'avait encore eu », fit orner les chambres d'apparat du palais royal à Berlin d'une décoration où il entra « plus de deux millions d'argenterie en poids ». Naturellement, avec ce prince aux goûts militaires si développés, les revues tenaient une grande place dans les fêtes de la cour; les princes et les princesses de la famille royale avaient ordre d'y assister.
La cour de Prusse pendant le règne de Frédéric II. — 11 y a quelque impropriété à parler d'une cour de Prusse pendant le règne de Frédéric 11 ; jamais prince n'eut peut-être aussi peu de souci de l'étiquette ni du cérémonial. « Si vous
douce de J. Houbraken (1698-1780), d'après représentant la fête de Saint-Nicolas.
L'ANGLETERRE, LES PAYS-BAS, L'ALLEMAGNE, L'ITALIE ET L'ESPAGNE DE 1715 A 1789 27
Costumes allemands.
Patricien de Nuremberg : Jean Sigismond llolzschuher, magislial do cclto ville; gravure oa taille-douce de J.-M. Proisslor (i698-J77l), d'après le portrait peint par J. Kupozky, en 1"32.
Prince royal de Prusse ; Frédéric Henri- Louis, frère de Frédéric H ; gravure en taille -douce de Schmidt (17l2-l77o), d'après le UbUau point par Ainédde Vanloo, en 1765.
Dame noble vers 1745; la baronne de Hohcnlhal ; gravure en taille-douce de Bemigcrolh, d'après un portrait peint par La Fontaine.
Ricbe bourgeois, bourgeoise et domestiques vers iziili; d'après une gravure en tnille-douco anonyme, conservée au département dt*s Estampes do la lîihliolhèque nalionale. On remarquera à gauche le coureur.
Villes allemandes.
Monnaie en or do Frédéric II, roi do Prusse (ITiO-iISC).
Monnaie do la République de Liibcck (shilling d'argenl) frappée en 1732.
Monnaie do cuivre du landgrave do Hosso- Cassel Frédéric II, frappée on 177».
Ces monnaies sont conservées au Cabinet dos Médailles à Paris.
Place à Pirna (Saxe); d'après un tableau point par Gaualolto (101)7-1708) et conservé au Musée de Berlin.
Rue à Nuremberg ; la plupart des maisons de celte rue ont été construites au xviii« sicclo.
Ducat en or do l'électoral de Cologne, à l'efligie do l'empereur Charles VI, frappé eu 17i4.
Monnaie en argent de l'électeur ' palatin Charles-Théodore, frappée on 1703.
Revers de la monnaie du landgrave de Ilessc- Cassel Frédéric II.
voulez savoir, écrit Voltaire, les cérémonies royalesdu lever,quelles étaient les grandes et petites entrées, quelles étaient les fonctions de son grand aumônier, de son grand chambellan, de son premier gentilhomme de la chambre, de ses huissiers, je vous répondrai qu'un laquais venait allumer son feu, rhabiller et le raser; encore s'habiK lail-il presque seul. » Pour la récepfion d'u^
Habitation paysanne à Enzcnsdort. d'après une eau-forte de Brand (1733-1800).
ambassadeur turc, on avait préparé au prince un habit très riche et fort bi'illant. Le jour de la cérémonie , il tarda tant à s'habiller qu'il n'eut pas le temps de mettre le bel habit.
« Ainsi ce fut avec son vieux chapeau , ses vieilles bottes toutes déformées et son vieil uniforme tout usé qu'il alla occuper le trône qu'on lui avait élevé sous un dais antique. » Le prince vivait à Postdam la
L'ANGLETERRH:, LI:S pays-bas, LIALLEMAGNE, LITALIE et LESPAGNE de 1715 A 1789 29
Berlin.
Promenade à Berlin vers 1770; la place des tentes au parc; gravure en taille-douce do Ghodowiecki (t728-180lj.
plus grande partie de Tannée; levé tous les matins à quatre heures, il donnait la ,plus* grande partie ' de; la joui'née à'u tra-' vail, et ne s'en délassait que par la conversation et la musique. Le séjour auprès de' lui dans cette résidence sévère^ mettait au désespoir les princes et les officiers que leur, devoir retenait auprès de lui, et comme un jour le français Thiébaiit demandait au prince Guillaume, neveu du roi, ce que ses compagnons et lui faisaient à Postdam, le jeune homme répondit : « Nous passons notre vie à conjuguer tous le môme verbe : je m'ennuie, tu t'ennuies, il s'ennuie, etc. ». La véritable cour de Prusse était tenue par la reine Elisabeth Christine : « C'était chez elle que se
Famille bourgeoise ; gravure en taille représentant le cab
rendaient , aux jours et heures marquées, les mi nistres, généraux, envoyés et courtisans ; c'était u elle que se . faisaient les présentations d'étrangers et autres. »
Les petites cours allemandes.-^ En revanche, tenir une cour était l'objet de l'ambition des petits seigneurs allemands, qui se ruinaient h satisfaire ainsi leur vanité. La sœur de Frédéric II, la margrave de Baireuth, nous a laissé un tableau curieux, d'ailleurs fort satirique, de la vie qu'on menait dans les petites principautés allemandes. La vanité y avait une large place ; on en jugera par ce bref résumé d'un repas de cérémonie à la cour du margrave de Baireuth.
Après trois sonneries de timbales et de trompettes,
douce de Ghodowiecki, datdo de 1771 incl du peintre.
Résidences royales.
Cabinet do Frédéric II au château de Mon Bijou, près do Bcrlio (d'après une photographie).
le fils du. margrave suivi de toute la cour, alla chercher son père qu'il conduisit auprès de la princesse sa bellefille. « Tout le monde était en habit de gala fort propre. » Le maréchal de cour ayant averti qu'on avait servi, passa le premier avec son bâton de maréchaL Le margrave donna la main à la princesse, et tout le cortège gagna processionnellement la salle du festin. Une table de vingt couverts avait été placée sur une estrade sous un dais. La garde l'environnait. La cour resta derrière les convives jusqu'à ce que le
Chambre à coucher do Frédéric II au château do Potsdam, (d'après une photographie).
Sceau do Frédoric-Guillaunio, roi do Sceau de Joseph H Prusse (1713-1710). d'Allemagne (1765-
Ces deux sceaux sont conservés aux .Archives nationales à
Bibliothèque de Frédéric II au château de Saus-Souci, à Posldain, près (le Berlin (d'après une photographie).
premierservicefut levé. «On but plus de trente santés ail bruit des timbales, des trompettes et du canon. Cette insupportable cérémonie dura trois heures. »
Les villes. — La bourgeoisie des villes vivait au contraire très simplement. A peine trouvait-on dans les petites cités allemandes un café ou une maison de thé et de fortes amendes punissaient ceux qui, les jours de fêtes , allaient jouer dans les auberges entre deux sermons. Ces villes conservaient à peu près Taspect qu'elles avaient
rês do Berlin
nipcrour 171)0).
Paris.
L'ANGLETERRE, LES PAYS-BAS, L'ALLEMAGNE, L'ITALIE ET L'ESPAGNE DE 17IS A 1789 31
Rue à Vienne vers 1725; d'apr(>s une eau-lorte do Dolsonbach (1687-1765) empruntée à une suite reprëscDtant les édifices do Vienne.
Ces figuros sont empruntées à une suite d'eaux-fortes de Brand (1735- 1806), intitulée « Cris de Vienne »
au siècle précédent; en Prusse, les villes de garnison étaient toutes entourées de fortifications, ou au moins de palissades. Beaucoup d'entre elles étaient encore fort sales ; aux bains d'Ems, en 1737, il y avait une allée où « Ton n'était jamais seul : les cochons, accompagnés des autres animaux domestiques, y tenaient fidèle compagnie à chacun, de façon qu'on était obligé de les écarter à coups de canne à chaque tour qu'on faisait ». Cependant, beaucoup d'améliorations furent effectuées dans les capitales; Frédéric H fit construire un grand nombre de maisons à Berlin; beaucoup d'édifices à Munich et à Dresde datent de ce siècle ; et à Vienne, l'initiative privée suppléa à la négligence de Marie-Thérèse et de François qui ne firent rien pour leur capitale. Les campagnes. — Les campagnes eurent encore beaucoup h souffrir des guerres qui
ensanglantèrent le milieu du xviii* siècle. Les gravures de Brand et de quelques autres artistes nous montrent les habitations paysannes petites, basses, couvertes de chaume, n'ayant guère d'ouvertures. « Dans les États prussiens, écrit Thiébaud à la fin du règne de F'rédéric II, le peuple, celui des campagnes, ne vit presque que de café. Les paysans en font des gamelles pleines avec du lait et un peu de cassonade, et la famille tout entière dîne avec cette espèce de soupe, en y joignant un hareng sec. » Les chemins étaient fort mauvais, et, dans les mémoires du temps, le récit d'accidents de voitures revient à chaque instant.
L'Italie. — La décadence de l'Italie se poursuit au xviii*^ siècle. Dans les campagnes souvent incultes, aux chemins à peu près impraticables, les paysans habitaient de pauvres maisons dont
Rome.
La place de la Rotonde à Romo au milieu du xviii* siècle ; d'après une eau-t'orlc de Pirancsi (1707-1778), empruntée à une suite représentant les vues et les édifices de Rome, publiée en 1755. On distinguo à droite le Panthéon d'Agrippa devenu 1 église de la Rotonde.
Homme du peuple.
Jeune femme en prière.
Mendiant.
Ces vignettes sont empruntées à une suite d'eaux-fortes do Pierre (1715-1 en 1756 sous le litre « Figures du bas peuple à Rome ».
89), publiées
les fenêtres étaient fei*mées par des carreaux de papier; ils se nourrissaient de châtaignes, de lèves, de millet et de maïs. Les villes étaient trop grandes pour leur population ; un tiers à
peine de la superficie de Rome élait habité ; les monuments s'y élevaient au milieu de masures. Le dénuement avait atteint les plus hautes classes de la société ; à Rome, écrit de Rrosses, « les
L'AMJLKTERRE, LES PAYS-BAS, L'ALLEMAGNE, L'ITALIE ET L'ESPAGNE DE ITlS A 1789 33
Venise.
Le Carnaval de Veiirise; gravure en laille-douco do Giacomo Lconardini, exécutée en ITGo d'après une peinture de J.-B. Ticpolo (1697-1770).
Le grand canal à Venise; d'après une pointure de Ganalello (1697-1768), conservée au Musée de Berlin.
Noble vénitien masqué; gens du peuple; fragment d'une peinture do J.-B. Tiepolo (1697-1770). Le noble porte le manteau. « Tout homme, qui par son état est au-dessus do l'artisan, est moins dispensé do lo porter, quand il sort, quelque chaud qu'il fasse, quo nous ne le sommes, de porter une culotte >' (do Brosses).
palais des grands seigneurs sont la plupart aussi déserts que le reste de la ville. » Il y avait cependant à cette misère générale des exceptions.
Turin plaisait aux étrangers par la régularité et la propreté de ses constructions neuves. La place
Saint-Marc, à Venise, conservait son aspect animé. « Les robes de palais, les manteaux, les robes de chambre, les Turcs, les Dalmates, les Levantins de toute espèce, hommes et femmes, les tréteaux des vendeurs d'orviétan, des baie-
Types et vues v^^
d'Italie.
Soeau do Gharles-Eoimanuel III, roi de SardaigDc (1730-1773).
Paysans et paysannes des environs do Naples, vers lo milieu du xviii» siècle : fragment duno aqualiulo do Saiidby (1723- 1805).
Revers du sceau de Charles- Kinmanuel. Ce sceau est conservé aux Archives nationales, Il Paris.
ECU d'argent do la république do Lucques, frappé en 174i, portant au revers l'imago de saint Martin, patron de la villo (Cabinet dos Médailles).
leurs, des moines qui prêchent et des marionnettes, tout cela, dis-je, qui y est tout ensemble à toute heure la rendent la plus belle et la plus curieuse place du monde » (de Brosses).
Les Florentins étaient célèbres pour (( leur magnificence outrée en équipages, meubles, livrées et habillements ». Dans toutes les villes italiennes, la bonne société avait coutume de se rendre en carrosse dans^ Taprès-midi ou à la tombée du jour dans la principale rue. De Brosses ne pouvait (( digérer cette plate manière italienne de se promener en carrosse, au milieu d'une ville, sull'oqué
Pont de bois sur le Po établi sur les piles d'un pont antique à Turin : d'après do Canalello (1697-1770), conservée au Musée royal de Turin.
Musiciens ambulants et gens du peuple ; d'après une peinltirc do Zoiraiii 'IT.'!3-17S8) conservée au Musée do Parme.
Monnaie d'or de la république do Venise, frappée eu 1738, quatrième année du doganat d'Aloys Pisano (Cabinet des Médailles).
de chaleur et de
une peinture pOUSsièrC ». Lc
soir, on se retrouvait au théâtre, extrêmement fréquenté ou dans les assemblées, ou conversations, réunions qui se tenaient à certains jours de la semaine chez une dame ou chez une autre ; on y causait, on y jouait, on y faisait de la musique et Ton se séparait vers onze heures ou minuit, après avoir pris une tasse de café ou de chocolat, un peu d'eau glacée, ou quelque fruit. Enfin le carnaval italien était Toccasion de réjouissances nombreuses; à Rome, il était accompagné de cavalcades et de courses de chevaux; à Venise, il durait six mois.
L'ANGLETERRE, LES PAYS-BAS, L'ALLEMAGNE, L'ITALIE ET L'ESPAGNE DE 1715 A 1789 35
rr^m Scènes de la vie espagnole.
Promenade en Andalousie.
Marchande de porcelaines.
Monnaie do Philippo V (1700-1746), fruppdo à Barcelone en 170λ (Cabinet des Mt^dailles).
LTspagne. — Iln'yapasfçrando différence entre la cour d'Espagne auxvii'etaiixviii*' siècle ; la rigueur de l'étiquette et la monotonie de l'existence y sont les mômes. La plus originale des cérémonies de cour était le baise-main, défilé de tous les grands devant les membres de la famille royale, dont on devait baiser la main, fussent-ils môme au maillot. Les grands contimiaient à me-
Noce de village.
Cette vignette ainsi que la Promenade en Andalousie et la Marchande de porcelaines sont reproduites d'après des cartons de tapisserie exécutes par Goya (17 {6-1828) et conservés au Musée du Prado, à Madrid.
Monnaie do Charles IV (1788-1808); quart do réal (Cabinet des Médailles).
ner une existence oisive au fond de leurs palais chaque jour plus délabrés. Il n'y avait guère d'animation que dans le peuple des villes, souvent fort misérable cependant.
La décadence des villes de l'intérieur s'était accélérée au xviii' siècle. Cependant quelques grandes villes commencèrent à se transformer; à Madrid, le marquis Esquilache, ministre de Charles III, fit nettoyer
Scènes de la vie espagnole
Querelle à laf porte d'une auberge,
los rues, placer cinq mille réverbères et organiser une police sérieuse. La vie dans ces villes était encore très simple ; les Madrilènes s'éclairaient avec des chandeliers de métal à tige creuse remplie d'huile où trempait une mèche, et se chauffaient avec des brasiers de cuivre posés sur des cercles de bois et remplis de braise ; le mobilierétaittrès sommaire; Talimenlation, très sobre ; les gens du peuple ne vivaient guère que de pain et de fruits, et ne buvaient que de l'eau additionnée de jus de citron. On apportait plus de recherche dans le vêtement; vers le milieu du siècle, l'ancien costume espagnol disparut, et tandis que les gens de cour et les fonctionnaires adoptaient peu h peu les modes françaises, bourgeois et gens du peuple s'enveloppaient dans la rffpe, serraient leurs cheveux dans une résille.
Gardes dcsUnc'S à enip»>chcr la conlrobandc du tobnc.
Ces quatre vij^ncllcs sont reproduites d'après des cartons do tapisserie exécutés par Goya (1740-1828) et conservés au Musée du Prado, ù Madrid.
Le jeu des èobasses.
plaçaient sur leur tète le chapeau à larges bords ; les femmespassaient par-dessus la robe la basquine, jupe unie de soie, de taffetas ou de velours, qui laissait voir le bas de soie, et couvraient leur tète de la mantille.
Le théâtre , les courses de taureaux, la danse, la promenade et le jeu étaient les distractions principales des habitants des villes.
Quant aux paysans, leur sort était très inégal, suivant le régime auquel ils étaient soumis. « Il n'y a d'aisance que dans les pays de petite ou de moyenne propriété, là où règne le grand propriétaire, règne aussi la misère. » Même dans les pays les plus fortunés, les mœurs étaient encore grossières ; les maisons des riches paysans de Navarre et de Biscaye n'avaient pas de vitres et la fumée du foyer s'échappaitpar un trou percé dans la toiture.
Dame noble et son cavalier.
Ck>penhague au XVui* siècle; la place du ChStcau royal; d'après une gravure en taille-douce do Corvinus (1(128-1738;.