TO
rule entre les abbayes cisterciennes de la Creuse, l'église de Bonlieu est debout. Formons le vœu de voir le propriétaire comprendre toujours T importance d'un monument qu'en notre siècle positif, un demi million n'élèverait pas. Que donnerait sa destruction? quelques pierres? Il nous semble que c'est ce qui manque le moins à la Creuse. Oui, nous l'espérons, la plus belle, la plus vaste , la mieux conservée des abbayes réunies dans notre pays sous l'obéissance de Saint Bernard ne périra pas. L'appel adressé à l'intelligent possesseur sera entendu ; des soins protecteurs retarderont la chute de l'abside. Et cette pensée nous console un peu; et nous nous estimons heureux de vivre en ces temps intermédiaires où le niveau d'une civilisation monotone laisse encore debout ces témoins d'une grandeur irrécusable, où le passé ne nous apparaît plus que purifié par ses malheurs.
Il faut le dire : bien des personnes poursuivent dans ces monuments un passé qu'elles détestent; bien des esprits, môme parmi les meilleurs, ne \ oient ces institutions pieuses qu'à travers le récit exagéré des fautes et des abus du dix-huitième siècle. Mais quelle institution française ne s'inclinait pas alors sous le poids de l'universelle décadence? Oublie-l-on que la rommende était venue enrichir des abbés non résidents et relâcher la discipline de maisons abandonnées , sans direction et sans autorité? Ce sera la faute à jamais reprochée de ce dix-septième siècle qui fit d'ailleurs de si grandes choses.
Soyons justes envers un passé qui pratiqua avec tant d'ardeur le dogme de la fraternité chrétienne, qui fertilisa les déserts, ouvrit des asiles à la faiblesse opprimée, aux lettres, et au repentir : s'il y a
encore un peu d'art dans notre province dédaignée, si la pierre s'est animée dans la solitude, si l'industrie n'a pas tout courbé sous le joug d'une plate uniformité, c'est encore aux abbayes que nous le devons. Or, qu'on n'oublie cet axiome de la sagesse éternelle : l'homme ne vit pas seulement de pain ; mais encore de bonnes pensées , de reconnaissance et de foi.
Qu'ils aient fleuri dans le vallon étroit près du torrent, comme fionlieu, ou sur la côte abrupte, au penchant des abîmes, comme Larligc, les monastères embellissent de leur présence des lieux ignorés sans elle et le charme du souvenir des vieux âges, du passage de l'homme, s'y unit aux beautés d'une solitude fertile. Pour nous, qui les voyons avec l'œil du Chrétien et du Français, toutes ces pierres sont éloquentes. Nous ne renions pas le passé qui éleva ces cathédrales, l'éternel désespoir de notre civilisation; au lieu donc de craindre ces temps, il vaudrait mieux les imiter.
Telles étaient les pensées à la fois douces et tristes qui remplissaient notre cœur en celte solitude de Bonlicu. Et aurait-il pu en être autrement? Sur les murs notre œil retrouvait la décoration peinte à l'occasion de la consécration de l'édifice, en H 41; et en 1843, l'église encore debout est condamnée à ne plus voir les saintes solennités. Dans la nef déserte et silencieuse dormait l'image de pierre d'un abl)é du XV e siècle; le passé n'est plus représenté ici que par un tombeau. Sur le mur se montrait à demi voilée par l'humidité une austère figure de saint. Le ciment qui soudait les claveaux de la voûte absidalc a élé emporté par la pluie. En mille endroits se montre le ciel au travers d'un réseau de pierres.
Cependant le calme majestueux du vaisseau trompait encore nos regards; il nous semblait qu'à chaque instant la porte du cloître allait s'ouvrir et livrer passage aux blanches robes cisterciennes.
Rien, en troublant la solitude de celte grande nef, ne vint nous arracher à ce triste retour. Seulement, sous le gémissement de la brise,
on entendait par moments l'éternel soupir des cascades; sur le chœur bruissaienl les feuilles agitées par le vent, et du haut de la voûte, tombaient , à intervalles , quelques gouttes d'eau , continuelles et lentes; on aurait dit les larmes du fondateur pleurant du haut des rida sur son église abandonnée!
l'abbé TEXIEK.
ans le Nord de la Haute-Marche, entre la petite ville de la Souterraine et les ruines féodales de Crozant, au milieu de vastes prairies arrosées par de limpides ruisseaux, s'élève le château de Saint-Germain-Beaupré. Le regard du voyageur s'y repose sur une de ces nobles demeures de la Renaissance trop rares dans nos contrées. L'aspect en est presque moderne. L'orangerie marchandée par le prince de Talleyrand est digne d'un château royal , la sombre verdure des maronniers tranche sur la toiture d'ardoise parsemée de fleurs de lys d'or, et rien ne rappelle que ce
château fut fondé vers la fin du VIII e siècle, par un officier de l'armée de Pcpin-le-Bref.
La maison de Foucault posséda la terre de Saint-Germain durant l'espace de neuf siècles. Alliée aux Larochefoucault et aux Morlcmart , elle eut aussi sa propre illustration : elle partagea toujours la bonne et la mauvaise fortune des rois de France avec le plus chevaleresque dévoûment. Un Foucault figure à lu cour de Luzignan, roi de Jérusalem; un autre, frère d'armes de l'héroïque Jeanne d'Arc, accompagne Charles VII à Ucims; un troisième est blessé, à coté de Henri IV, aux journées d'Arqués et d'Ivry, et un de ses descendants, à la bataille de Lens, mérite les félicitations du grand Condé.
Lorsqu'éclata la grande Révolution religieuse du XVI e siècle, les Foucault embrassèrent les idées nouvelles. Catholiques zélés jusqu'à cette époque, la plupart des églises des paroisses voisines avaient été fondées ou restaurées par leur munificence : la magnifique église de Bénevent avait été bâtie presque en entier par un Foucault, abbé du monastère de cette ville; mais une fois entrés dans le parti de la Réforme, ils le servirent avec une impétuosité qui les mit tout d'abord à la tète des Calvinistes de la Province.
Gaspard Foucault fut le premier de sa famille qui abandonna la vieille foi. Par ses ordres, en <l>87, après la prise de Chàteauponsal , le prieuré de Larligc fut pillé et ses soldats couvrirent leurs chevaux des ornements sacrés. Après la mort tragique de Henri III, Henri de Navarre reconnu roi dans la Marche, le nomma Gouverneur de toutes les places de cette contrée qui tenaient son parti. Intrépide jusqu'à la témérité, il fut fait prisonner devant la place de Laurière, qu'il voulait enlever aux ligueurs et délivré par le vicomte de Chàteauneuf , qui s'empara de la place et la livra aux flammes. En 1591 , il fut tué d'un coup d'arquebuse sous les murs de l'abbaye d'Ahun qu'il assiégeait.
f.abricl Foucault, son fils, se hâta de le venger. On racontait que le seigneur de Saint -Germain avait été frappé de la propre main du
sieur de Toirac, qui était à la tète du parti de la ligue dans la Marche. Suivi de deux cents cavaliers, Gabriel alla attaquer le château du Maslaurent , près Felletin , appartenant à Toirac , où le ligueur s'était renfermé. Des pétards lancés contre les portes du chAleau ouvrirent la brèche par laquelle les soldats se précipitèrent dans l'intérieur. De Toirac, avec tous les siens, fut passé au ûl de Pépéc et son corps fut transporté comme trophée au château de Saint-Germain.
On était en 1 605 , l'année de la conspiration du comte d'Auvergne et du duc de Bouillon. Le midi de la France qui avait naguères regardé le roi de Navarre comme un compatriote, répudiait le roi de France comme un ennemi. Pour apaiser les ferments de troubles, Henri IV parcourut ces provinces avec une petite armée. Il convoqua, en Limousin, une chambro des grands jours et, d'après l'expression de Sully dans ses Mémoires : «Il y eut dix à douze tètes qui volèrent. » En passant à la Souterraine que désolait une terrible épidémie, le roi se ressouvint d'un de ses compagnons d' Arques et d'Ivry, et il se rendit à Saint-Germain. Tendant huit jours, avec sa suite grossie de toute la noblesse des environs, il se livra au plaisir de la chasse dans le parc et la vaste forêt qui l'entoure. La dépense extraordinaire, dit le journal de l'Intendant, occasionnée par les soixante personnes de la compagnie du roi, ne s'éleva pas à plus de soixante-dix livres tournois. Gabriel Foucault avait cependant à traiter avec le royal visiteur toute la noblesse de la cour, Sully, Delà noue Bras-de-Fer, le grand écuyer de Bellegardc, Lesdiguières, Latrimouillc, Montmorency, et Mesdames de Morel, de Vendôme, de Chàtillon et de Rohan. En souvenir de sa visite et pour récompenser d'anciens services, Henri IV ajouta une troisième fleur de lys à celles que l'on voyait déjà dans les armes des Foucault. Dès lors, ils portèrent d'azur semé de fleurs de lys sans nombre. On montre encore la salle où coucha Henri IV pendant son séjour à Saint-Germain , et elle conserve son nom.
Malgré l'abjuration du roi, Gabriel Foucault était resté Calviniste.
Henri IV ne l'en avait pas moins toujours regardé comme un serviteur fidèle, et le couteau de Ravaillac, en enlevant à la France un grand monarque, priva le seigneur de Saint-Germain d'un protecteur et d'un ami. Gabriel épousa vers cette époque Jeanne Poussard, fille du seigneur du Vigcan.
Marie de Médicis était régente, un Italien remplaçait Sully : c'en était assez pour inquiéter les Prolestants et enhardir les Catholiques. Le maréchal d'Aulmont, gouverneur de Dun, était un des chefs du parti catholique de la Province. Poussé par une basse jalousie et une haine qui datait des guerres de la Ligue, exagérant quelques bruits de révolte des Calvinistes de la Marche , il désigna Foucault comme le chef d'une ténébreuse conspiration et surprit un ordre pour mettre garnison, au nom du roi, dans le château de Saint-Germain.
Gabriel était absent, ne prévoyant aucun danger, lorsque d'Aulmont vint signifier l'ordre royal, accompagné d'une partie de la garnison de Dun. Jeanne du Vigean ne voulut rien décider en rabsence de son mari, et elle Ht armer tous les gens de sa maison. La troupe des assiégeants campa alors dans le champ dit de la Faisanderie, le maréchal fit avancer quelques pièces de canon et commença à battre le château. Une partie des murailles de Foucst, fortement ébranlée par le boulet, s'écroula vers la fin du second jour du siège. Toute résistance était dès lors impossible, et Jeanne se rendit à discrétion. Le château fut livré à un pillage complet, démoli jusqu'au premier cordon , et quand l'œuvre de destruction fut accomplie, d'Aulmont se relira emmenant prisonniers la courageuse châtelaine et ses fidèles serviteurs.
Le maréchal d'Aulmont ne jouit pas longtemps de son triomphe. Ses odieuses calomnies furent découvertes, le gouvernement de Dun lui fut enlevé : il fui condamné à faire relever a ses frais le château de Saint- Germain et à faire amende honorable à son ennemi. Foucault obtint à la même époque le gouvernement de la Haute et Basse Marche en échange du gouvernement d'Argenton qu'il tenait pour les Calvinistes.
Ce retour de faveur fut peut-être le prix d'une promesse d'abjuration. Le cardinal de Richelieu, qui venait de prendre la Rochelle et de faire démolir le château d'Aubusson , vieux rempart des Calvinistes de la Haute-Marche, n'avait pas de telles faveurs à accorder à un ennemi • Foucault promit de se faire Catholique. L'archevêque de Bourges, Roland Hébert, vînt à Saint-Germain pour l'instruire cl recevoir son abjuration qui cul lieu en grande solennité à Magnac. Sa femme et ses enfants suivirent son exemple. En 1639, Louis XIII lui engagea les seigneuries de Du n et de Crozant, et trois ans après il mourut au château de Saint- Gcr main-Beau pré, peu regretté, dit un chroniqueur, des peuples de la Marche et des petits propriétaires ses voisins qu'il molesta pour former son grand parc. Son tils Henri lui succéda dans tous ses gouvernemens et obtinl l'érection de la seigneurie de Saint-Germain en marquisat.
On était au temps de la Fronde, qui ne fut pas seulement une guerre de chansons mai» une Révolution populaire dans son principe. On en a ri, peut-être seulement parce qu'elle a échoué. En effet, dès que le prince de Condé se fut jeté aux bras des Espagnols pour éviter les vengences royales, une rapide réaction contre la Fronde commença, et le retour du roi dans Paris marqua la fin des troubles. Mademoiselle de Montpcnsier, fille de Gaston d'Orléans» frère unique de Louis XIII, avait été la plus ardente et la plus romanesquo des nombreuses héroïnes de celte époque. Le 21 octobre 1652, un ordre royal qui exilait Gaston, Madame de Longueville, tous les seigneurs de la Fronde et douze conseillers , fixait pour résidence à Louise de Montpcnsier le château de Saint-Germain-Beaupré .
Les appartements de Mademoiselle, occupant l'aile de l'est, étaient dignes d'une fille de France. La chambre à coucher conserve encore une partie de ses ornements. La cheminée sculptée dans le style de l'époque est en marbre blanc ; une table en marbre vert supportée par deux licornes est l'œuvre d'un ciseau habile, et de belles tapisseries représentent la mort de Cléopàlrc et le triomphe d'Auguste. Au milieu du grand
salon était un balcon donnant sur les fossés, où chaque matin, après son déjeuner, Mademoiselle se rendait. « A Saint-Germain-Beaupré, ditelle dans ses Mémoires, je fis la plus grande chère du monde, surtout en poissons d'une grosseur monstrueuse que Ton prend dans les fossés qui sont très-l)eaux. On leur donne à manger d'une manière extraordinaire : on sonne une cloche et ils viennent tous. » Du haut de son balcon, elle aimait à jeter du pain aux grosses carpes qui venaient régulièrement, averties par le son de la cloche, chercher leur nourriture.
Mademoiselle de Montpensier se résigna de bonne grâce à son exil. Il eut été sans doute bien difficile de reconnaître dans la rêveuse et oisive jeune femme, la fille de France qui avait marché à la tète d'une armée, pendant quo galopaient autour d'elle ses brillants aides-de-camp en jupons : les comtesses de Fiesque, de Frontenac et la duchesse de Sully. Mais les temps étaient changés. La Fronde était proscrite .jusque dans ses souvenirs, et Mademoiselle elle-même songeait peut-être qu'il est doux de remplir avec calme sa destinée et dangereux de sacrifier le bonheur aux jouissances inquiètes de la gloire. La tradition raconte qu'elle aimait les promenades longues et solitaires durant lesquelles elle pouvait évoquer à son gré le brillant fantôme du passé. Elle aimait surtout à diriger ses pas vers l'extrémité de la forêt, sur les bords du ruisseau de Loiroux et un hameau qui s'élève maintenant à cet endroit y perpétue par son nom le souvenir de la noble exilée.
Les portes crénelées qui furent élevées aux principales issues du parc datent de cette époque, la plus brillante de l'histoire de Saint-Germain- Ileaupré. Henri Foucault déployait une magnificence toute princière. (Juairc pages servaient à table et six musiciens jouaient pendant les repus. L'appartement de Henri IV éUiit transforme en une galerie de précieux tableaux. En souvenir de sa visite, le Béarnais avait envoyé à Suint-Germain son portrait et celui des principaux personnages de sa cour; les portraits des hommes remarquables du règne de Louis XIII complétèrent celte brillante collection.
Un frèro de Henri Foucault, Charles, comte de Crozant et du Dognon, fut d'abord page du cardinal de Richelieu, puis attaché à la personne du duc de Fronsac. Revêtu de la charge de vice-amiral, il servit sous le Duc au combat donné devant Cadix, en 1640. Mêlé aux troubles de la Fronde, il fut un des adversaires de la Cour jusqu'en 1653. 11 abandonna alors le parti du prince de Condé et eut pour récompense une forte somme d'argent et le titre de Maréchal de France. Il joignit aux armoiries de sa famille deux ancres croisées. N'ayant point eu d'enfants de son mariage avec Marie, Gllc du seigneur de Dompicrre, ses biens passèrent à Louis Foucault, son neveu, marquis de Saint - Germain , comte de Dun et Gouverneur de la Marche.
Louis, qui devait être le dernier des Foucault, avait été élevé à Versailles. Fatigué de bonne heure de l'éblouissant tumulte de la Cour, il se retira à Saint-Germain, où Louis XIV lui envoya, en témoignage de son souvenir, son portrait peint par Mignard. On le voit encore dans l'appartement voisin de la salle de Henri IV, avec celui de Mesdames de Saint Germain, de Montcspan, de la Tournelle et de Maintenon.
A la mort de Louis Foucault, la terre de Saint-Gerinain-Beaupré passa à Anne-Françoise, sa fille, femme du chevalier d'Auroy. Veuve et sans enfants, elle vendit, le 27 juin 1768, à Nancy, toutes ses propriétés de la Marche, du Berry et du Poitou, au marquis de Persan, pour la somme de 500 mille livres. Depuis 1789, Saint-Germain a plusieurs fois changé de propriétaires; le dernier a été M. le comte de Villcmottc.
Nous n'aurions peut-être pas eu le courage d'écrire ces lignes si nous n'eussions cherché a oublier un fait accompli maintenant : le château de Saint-Germain-Bcaupré n'existe plus. Son dernier propriétaire a cru à l'impossibilité de le réparer et il l'a , depuis quelques années, abandonné au marteau des démolisseurs. Adieu donc, nobles salles toutes pleines du souvenir du roi Ilenri et de la grande Mademoiselle; adieu allées sombres, terrasses embaumées, où le regard rêveur croyait voir apparaître derrière l'oranger quelqu'une des grandes dames du vieux temps,
Chevrcuse, Longucville ou de Théanges; adieu noble château, qu'une baguette magique semblait avoir transporté dans nos montagnes et qui nous fesait rêver de Chambord ou de Fontainebleau. Encore un vieux donjon qui tombe, encore une ruine qui se fait. Crozant n'est plus qu'un monceau de débris suspendu sur un gouffre : le château de Dun la catholique est entièrement rasé; Bridicrs ne possède plus qu'une tour croulante, retraite des oiseaux de proie. Dans cette partie de notre Province, comme dans toutes les autres, le temps et les hommes n'épargnent aucun des monuments du passé, et la vieille Marche n'aura bientôt, pour attirer le voyageur, que ses vertes vallées, ses frais ruisseaux et ses montagnes embaumées par les genêts et le chèvrefeuille
Paix RATIER.
i la vieille majesté des ruines du château royal deCrozant, si la grandeur sauvage du paysage qui les encadre, ne venaient frapper les regards, l'incertitude dans laquelle est enfouie son histoire suflirait seule pour attirer notre attention. Ce nom de Crozant a tant résonné à nos oreilles et grandi dans notre imagination, et, c'est a peine si, penchés vers le passé, nous pouvons découvrir pourquoi il fut grand !.. On dirait que les chroniqueurs de nos vieux livres, si riches souvent en détails sur les plus petites localités de notre France, ont craint de toucher à ce monument gigantesque, et, ont compris que, s'ils gardaient le silence, sa grande ombre se prolongerait plus imposante à travers l'oubli et le mystère d<>s âges. Si l'histoire nous apporte quelques récits, c'est seulement pour pous apprendre que la forteresse de Crozant existait sous les rois de la
1 rc cl de la 2 m * race; lorsquelle a ainsi établi sa vieille noblesse, — elfe se tait.
Sur les confins du département de la Creuse, vers le Nord-Ouest, la nature change brusquement d'aspect : ce n'est déjà plus ce ciel à teinte» tantôt grises et mi-pbscurcs, dans lesquelles le regard se plonge comme dans un brouillard, et tantôt d'un bleu vif et limpide, — contraste si frappant dans les pays de montagnes, — l'horizon semble s'agrandir, les flots de la lumière se balancent plus libres dans fes airs, les changements de température deviennent moins fréquents. Aux collines élevées, aux gorges profondes succèdent les vertes plaines arrosées par l'Indre. La campagne heureuse et fertile de la Tourainc commence, et, la terre inculte et sauvage de la vieille Marche vient présenter les dernières crêtes de montagnes qui la sillonnent dans tous les sens et dessinent des paysages si variés. — Sur ces derniers rochers s'élèvent les ruines du château royal de Crozanl. Comme le nid de l'aigle est posé pour déféndre l'entrée des montagnes sur la cime ïa plus escarpée, il semble que la vieille forteresse a été construite en ces lieux pour pro 1 téger, et le désert qui l'entoure et les- masses granitiques qui s'étendent derrière elle. Ses fondations sont assises sur le roc, et à plus de 60 mètres au-dessus du niveau de la Creuse et de la Sédelle qui viennent, à ses pieds, briser leurs (lots torrentueux, et les confondre en un gouffre profond. L'entrée de la forteresse était défendue par un pontlevis qui aboutissait à une vaste cour. De cette première enceinte l'on pénètre dans une seconde cour où l'on trouve un puits profond de forme conique; il descendait sans doute jusqu'au niveau des deux rivières, et servait, pensc-t-on encore, de passage souterrain pour opérer une sortie dans la campagne, lorsque le château était assiégé... Près de ce puits <st une vaste tour carrée de 24 mètres ; — plus loin on voit encore les ruines de cinq autres tours dont deux sont carrées et trois sont rondes. A la tour Nord-Est, la plus importante et la plus élevée (elle pouvait bien avoir 30 mètres de hauteur), est scellée une nouvelle tour, mais
bien moins large. Un escalier construit avec art dans cette tour, descendait jusqu'à la Creuse.
On se fera peut-être une idée de la grandeur de ces ruines, du coup d'oeil imposant qu'elles présentent, lorsqu'on saura qu'il faut près d'un quart d'heure pour aller de la place où était le pont-levis a la tour de l'Ouest, à l'autre extrémité, sur le versant du rocher, vers la Sédelle.
Si nous sommes privés de documents précis sur l'origine et la fondation de Crozant, les commentaires ne manquent pas à ret égard. Les uns ont voulu voir dans cette masse gigantesque de pierres une œuvre des Romains. D'autres ont voulu remonter plus haut : les Romains n'auraient fait que fortifier la position ; — les murs de Crozant étaient de la même construction que ceux de Bourges. Or qui n'a entendu parler de l'antiquité de Bourges... On se rapproche du déluge...
Quelles que soient les probabilités sur lesquelles on peut établir la première de ces assertions, nous croyons qu'on approcherait plus do la vérité si l'on assignait pour époque de la fondation de Crozant le V m * ou VI"" siècle. Il est à présumer en effet que les rois Visigolhs l'auront fait construire, ainsi que plusieurs autres châteaux forts dans la mémo contrée, pour défendre les frontières de leurs États, soit contre les attaques des Romains qui essayaient de reprendre le terrain qui leur échappait chaque jour, soit contre les incursions des nations Germaniques. Dans les cartes de Géographie antérieures au VII* et VIII e siècle, et elles sont nombreuses, nul indice qui puisse faire reconnaître Crozant, tandis que l'on trouve, notamment dans un recueil publié par Guillaume Vaissctte, de Toulouse ou d'Alby, et très estimé pour ses recherches sur l'ancienne Gaule, non précisément l'indication du mol Crozant, dans le VIII e siècle, mais bien le signe qui indique une forteresse, et, ce signe est placé précisément vers la jonction de la Creu?»' (Crosa) et de la rivière aujourd'hui la Sédelle. Ce nom de Crozant n'est venu sans doute que plus tard; et, l'étymologie la plus simple ne serait elle pas aussi la plus probable?.. Crozant.. situé, posé, sur la Creuse,
Un passage d'Eginhard qui nous a laissé une histoire de Charlemagne pourrait nous faire croire que le grand empereur s'arrêta à Crozant. Belleforest, dans son histoire des Neuf Charles, n' hésite pas à le reconnaître.
Le même Eginhard, et un moine nommé Adelmc, dans leurs Annale* sur le règne et les actes de Louis le Pieux, nous parlent d'une forteresse sur les limites de l'Aquitaine, où se rendit ce roi, lorsque malheureux père il vint combattre son Dis Pépin révolté contre lui. Nous citons ce dernier historien :
» llicme jam priuctil \cnit Ludoticus vvx in fine* Aquitaniur, ad (lumen Crosain , et ili* aliqunudo in r.iMcll.mi stelil. »
Ce passage est plus explicite que celui qu'on pourrait donner d'après Eginhard, et qui a trait au grand empereur Charles : Venit ad flumen Crosam, la Creuse est nommée; la forteresse le serait si elle avait eu un nom. Des écrivains exacts, comme ceux dont nous parlons, contemporains (Eginhard vivait vers 840 et était, dit-on, le gendre de Charlemagne ) , n'auraient pas manqué de le faire. S'ils ne l'ont pas fait c'est que le nom n'existait pas, et d'après ce que nous avons déjà dit, on peut déduire qu'ils désignaient la forteresse, plus tard Crozant.
Sous Charles le Chauve et ses faibles successeurs , les Normands , dont l'apparition avait fait répandre des larmes à Charlemagne , font irruption sur le sol Français; ils pénètrent jusqu'au centre de la France, dans le Limousin , le Berry , et viennent se heurter contre un fort placé sur la Creuse.
(Mémoires mu les incursions «les Noniiainls , publiés dans la collection des historiens Fiançais.)
Aux temps des Croisades le nom de Crozant est connu!. Les bandes de Cottereaux , de routiers qui ont succédé aux Normands ravagent le pays et n'osent, en différentes occasions, approcher de la forteresse de Crozant qui les menace.
f Riigamhigr» et mt-fuil* de tous son.l.irxls duos la Murchc-Limousinc , depuis les temps les pin* reculés jusqu'à nos jours. — Limoges , Anonyme, toM.)
Ijcs fails et les événements se précipitent. Maintenant Crozanl sera nommé souvent dans les guerres, et les dissensions intestines de la France :
En 1356, cette môme année où le roi Jean perdit la bataille de Poitiers , Guillaume Foucault , capitaine du château de Crozant , le défend avec succès contre le célèbre prince de Galles. —
Charles VII, roi de Bourges, fait reconstruire une partie des murs qui menaçaient ruine. —
Les comtes de la Marche habitent Crozant durant une partie de Tannée. François I er , le roi chevalier, y vient rendre visite à la duchesse d'Angoulèmc. —
En 1 605 , Henri IV se rappelle un de ses anciens compagnons d'armes, Gabriel Foucault, Gouverneur de Saint-Germain -Beaupré , Crozant et autres lieux; il se rend à Saint- Germain , et le gouverneur pour fêter son hôte le conduit jusqu'à Crozanl «le plus beau joyau de sa couronne de comte. » —
En 1652, exilée à Saint-Germain-Bcaupré, Mademoiselle de Montpensier, l'héroïne de la Fronde qui avait elle-même mis le feu à la mèche des canons de la Bastille, qui tiraient sur les troupes royales, vient à Crozant et ne peut retenir un soupir à la vue de ses tours ruinées et toujours imposantes ! . —
Cest qu'en effet la terrible forteresse n'était déjà plus. Le 10 juin 1588, il se livra un combat sanglant dans la Haute-Marche, entre les Huguenots et les soldats de la Ligue. Les Huguenots furent mis en déroute, et plusieurs des seigneurs qui les commandaient restèrent sur le champ de bataille. Ceux qui échappèrent se réfugièrent dans le chuleau de Crozant, et s'ils soutinrent le siège avec succès, plusieurs parties des murs n'en furent pas moins détruites. Une tour fut démantelée.
En 1606 un tremblement de terre fit crouler une seconde tour. En 1628, après la prise de la Rochelle, le cardinal de Richelieu fit
: sa
ouvrir les murs, effondre les tours. La vieille forteresse ne put dès-lors se relever, et le temps acheva chaque jour l'œuvre de démolition.
Quels souvenirs sont éveillés par l'esquisse rapide que nous venons de tracer! Quels songes, quelles léfiendes ne s'élèvent pas de ce brillant passé!. Nous ne résistons pas au plaisir de rapporter le récit suivant, et nous sommes presque tenté de pardonner aux vieux historiens de no nous avoir rien laissé de précis sur cette noble demeure, puisqu'ils nous ont donné quelques paroles pour nous ramener plus heureusement à ces jours loin de nous... Histoire, roman, c'est toute la vie! l'histoire, c'est la réalité sévère... la souffrance! Le roman, la douce fiction qui aide à notre cœur!..
r Fn l'urinée 1191 le sire Hugues <te Crownl quitta sa vieille forteresse ot suivit on Palestine
» Rirliard (lorur «le Lion. Il était digne de combattre aux cotés du héros le sire Hugues. Il fit de»
« prodiges de videur , panni les plus vaillants , puis un jour qu'il fut emporté par son courage ,
» «vide du danger , « s'éloigner de ses gens , il tomba dans une embuscade , et , enveloppé dans
- un réseau de fer , fut fait prisonnier. Richard ne voyant plus son fidèle Croxant envoya quérir » dr toute* jwnis et »'infoimer de lui. Lorsqu'il apprit qu'il était au pouvoir de» inti'lclc* : Par la » sainte pensée de ma dame, s'écria-t-il d'une voix folie, il aura la vie mitre chevalier, ou la .. sépulture en lenc Sainte , et il monta à cheval , son terrible lévrier Rumal courut devant lui. ■< A quelque distance du camp parut le sire île Croxant; sa démarche était lente , Son regard fixé « vers la terre . cl il fesail grande iloulcur de le voir en cet abattement.
» Regardez maintenant cette grande ombre qui se projette sous les voûtes des salles obscures ■i du château de Crozaut; c'est celle du sire Hugues! il fuit la clarté du jour, il va solitaire sous le » |>oiiL> qui l'accable; rirltesse, jeunesse, tout est oublié. Le maître de tant de vaillants hommes . d'arme» , le noble preux qui commandait l'amour aux cœurs des châtelaines , n'a plus l'orgueil » dr la puissance. Il uc veut voir personne; pages et varlcts respectent son silence, mais les plus « » ii ux d'cnli 'eux roulent de» larmes dans leur» \ eux ... On dit encore que la nuit , le sire Hugues . monte sur la plu» liante tour et regarde ver» l'Orient !..
> Or il arriva qu'un jour , au malin il ne descendit pas > cl on le vit debout comme une statue .. immobile . depuis le lever du soleil jusqu'au couchant. Le lendemain il était à la méine place, u Son plu» vieux serviteur osa monter sur la tour : le seigneur de Crutant était sans vie , et tenait
- dans sa main sa valeureuse épéc rouge du sang des Surrazins. Ses yeux étaient tournés vers » l'Orient !.
. Prisonnier en Palestine, sa chevelure ondoyante avait été coupée; une «le se* moustache* • avait été arrachée par la main d'une esclave, et le suc d'une licrbe avait empêché qu'elle ne » rev iul . Il n'avait pu survivre à cet opprobre le sire de Croxant. Il était mort sans postérité !.. »
Nous pourrions encore rappeler l'histoire ou plutôt le miracle de la
bonne Sainte-Vierge portant son divin enfant dans les bras. L'espace nous manque, et nous laissons à une main plus heureuse que la nôtre le soin d'entourer ce nom royal de Crozant de tout le merveilleux que l'imagination a pu lui donner.
Si les légendes gracieuses viennent effleurer ces masses imposantes, les récits sombres et terribles se présenteront également. Rien ne manquera. Qu'on fouille dans les Annales de ce passé. Dans ces vieux murs qui avaient plus de 20 pieds d'épaisseur étaient pratiqués des cachots, des oubliettes. Ici se dresse la figure sinistre de Tristan -l'Hermile, originaire de la Marche, et, le compère de Louis XI!..
Des souvenirs de larmes et de sang revivent dans la haine du paysan qui entoure ces lieux, et ce n'est point la haine, brutale pour ainsi dire, du pauvre contre le riche, mais comme l'écho d'une longue plainte transmise de générations en générations. Le père a entendu des soupirs et il l'a dit à son fils qui l'a répété à ses enfants ; ils se prolongeront longtemps encore, jusqu'à ce qu'il ne reste trace de ces sombres demeures!.. Interrogez-le ce paysan, demandez lui ce qu'il sait sur le vieux château féodal, il ne vous répondra que par quelque rude malédiction.
Pourtant, quand vient le soir, lorsque l'Engoulevent pousse son cri sinistre à travers les meurtrières, il détourne son regard et n'ose plus approcher. Car, ce sont les heures mystérieuses et fatales où les mauvaises fades tiennent Cour plénière, au milieu des ruines, et les oiseaux de nuit tournent et décrivent des cercles au-dessus d'elles. Malheur à qui viendrait les surprendre. Peut-être devons-nous ce qui nous reste de ces ruines à celte puissance occulte qui les protège contre des mains sacrilèges.
Nous avons vu toutefois un vieux maître d'école qui, persuadé qu'un trésor est caché sous la plus forte tour, vient toutes les nuits armé d'un marteau ébranler quelques pierres. Le malheureux, il finira par
rouler dans le gouffre entraîné avec elles. Les Fades auront vengé cette violation de leur domicile!.. Mais, la tour n'en sera pas moins détruite.
Saluons donc pendant qu'elles s'élèvent encore ces ruines séculaires; demain peut-être elles ne seront plus, et on ne les reconnaîtra pas dans la vallée de pierres qui s'étend devant elle; — puis l'oubli viendra. L'oubli, ah! non! les rêveurs et les poètes garderont le souvenir!... Lisez les vers charmants que nousdevons à la bienveillance d'un écrivain bien distingué, d'un poète ;