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LES TZIGANES

Un ordre fut donné par le chef à mi-voix. Et des bruits d'instruments dans l'ombre s'entendirent. Le silence se fit. Et, sur leurs clés de bois, Harmonieusement les cordes se tendirent.

ms^^^PT EDMOND ROSTAND ^^s^^ee

Ce ne furent d'abord, sous les arbres touffus, Que des fragments épars d'harmonie essayée, Par de vagues accords, des préludes confus. L'âme des violons voulant être éveillée.

Incertains un moment gémirent les altos,

Puis de leur gravité sonore ils s'assurèrent.

Et les Tziganes noirs, drapés dans leurs manteaux.

Brusquement, pour jouer, en cercle se levèrent . . .

Alors le chef, les yeux perdus, improvisant. Attaqua la mesure avec un geste large, Et, du son merveilleux lui-même se grisant, 11 partit, endiablé, comme dans une charge.

L'orchestre répandit un long bruit de sanglots, Et du même côté, tous, la tête penchée, Ils envoyaient l'archet, pâles, les yeux mi-clos. Ivres de l'harmonie en ondes épanchée.

Ils jouaient, balançant lentement leurs grands corps. Et toujours un sourire énigmatique aux lèvres. Et, par moments, c'étaient d'étranges désaccords, Ou, sous les doigts pinceurs, des pizzicati mièvres.

Agacés quelquefois par les archets frôleurs, Les instruments avaient des plaintes fantastiques. Comme les vents, la nuit, ou bien les chiens hurleurs Montant lugubrement leurs gammes chromatiques.

Tantôt sous un baiser de lune on croyait voir Quelque apparition vague en une clairière, Tantôt des cavaliers passer sous un ciel noir Quand le rythme prenait une fureur guerrière.

Et c'étaient, tout d'un coup, d'immenses désespoirs. Plaintes de trahison, mortes chères pleurées. Et puis des souvenirs attendris de beaux soirs: Et les cordes n'étaient plus qu'à peine effleurées . . .

SI

Edmoxd Rostand

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