‹ Album lyrique de la France moderneChapitre 40 sur 328 · AGAR ET ISMAEL · texte numérisé non relu

AGAR ET ISMAEL

«Le vent souffle au désert, mon fils, arrêtons-nous;

Ta bouche est presque sans haleine; Reposons-nous ici; tes yeux s'ouvrent à peine;

Tu dormiras sur mes genoux.

«Non, laisse-moi chercher un fruit qui te soutienne;

L'ombre de ce palmier du soleil te défend : En attendant que je revienne.

Dors, si tu peux, mon cher enfant. ^

Et la mère, tremblante, et cachant ses alarmes. Ne vit qu'un sable aride, et se prit à courir; Puis s'assit à l'écart, s'écriant tout en larmes: «Je ne veux pas le voir mourir!

6S^=^^ ALEXANDRE GUIRAUD ^^fï£â9

<' Il pleure, et, pour calmer la soif qui le dévore, Dans ce vaisseau d'argile il ne reste plus rien : Nous ne sommes pourtant qu'à la troisième aurore: La tente d'Abraham à Gessen brille encore. Et mon fils est aussi le sien!

« Lui qui fut si joyeux de ton premier sourire. Mon fils, tes derniers pleurs l'ont à peine attendri: Et moi, qui l'aime encor, dans mon fatal délire. Je maudis ma beauté, ce sein qui t'a nourri . . . Mais lui, je ne puis le maudire.

«Que me reproche-t-il? ai-je pris du repos, Lorsque ses moissonneurs descendaient des montagnes? Ai-je de la citerne écarté ses troupeaux? Ne l'ai-je pas aimé plutôt que mes compagnes?

« Debout, près de sa tente, où j'ai cru demeurer, «Fuyez, nous a-t-il dit.» J'ai fui sans murmurer:

Je sais que son cœur me regrette; Car, en obéissant, j'ai détourné la tête.

Et j'ai vu mon maître pleurer.

« De mes pleurs cependant ma rivale se vante, Et mon maître me chasse, et l'exil est cruel . . . Je n'étais, il est vrai, que son humble servante, Mais j'étais mère d'Ismaël.

«Un grand peuple, dit-on, est promis à sa race: Eh bien! mon Ismaël n'est-il pas jeune et beau? Mais à ses yeux, mon fils, tu n'as pu trouver grâce, Et tu vas, de mes bras, passer dans le tombeau!

« Bientôt, sous ce palmier je creuserai la terre ; Car, je l'espère au moins, tu mourras avant moi:

Puis, sur ta fosse solitaire.

Moi, je me coucherai pour dormir comme toi.

SI

88^^?=^ ALEXANDRE GUIRAUD ,â^f«8g

« Mes restes, je le sais, j'en suis presque contente.

Ne seront pas ensevelis.

Quand mon maître, du moins, sortira de sa tente, Mes os lui marqueront la tombe de son fils. »

Se levant à ces mots, inquiète, égarée, Elle court au palmier, dans son trouble mortel, Puis s'arrête et frémit, et sa voix altérée Appelle tout bas Ismaël.

Elle écoute, elle hésite; enfin elle s'élance: L'enfant était debout; son doigt mystérieux Semblait chercher sa mère et montrer à ses yeux L'eau pure d'un ruisseau qui coulait en silence . . . Puis le doigt de l'enfant se leva vers les cieux.

Page 1