‹ Album lyrique de la France moderneChapitre 79 sur 328 · LA BOUTEILLE A LA MER · texte numérisé non relu

LA BOUTEILLE A LA MER

Quand un grave marin voit que le vent l'emporte Et que les mâts brisés pendent tous sur le pont, Que dans son grand duel la mer est la plus forte Et que par des calculs l'esprit en vain répond; Que le courant l'écrase et le roule en sa course. Qu'il est sans gouvernail et, partant, sans ressource, Il se croise les bras dans un calme profond.

Dans les heures du soir, le jeune Capitaine A fait ce qu'il a pu pour le salut des siens.

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Nul vaisseau n'apparaît sur la vague lointaine, La nuit tombe, et le brick court aux rocs indiens. — Il se résigne, il prie; il se recueille, il pense A celui qui soutient les pôles et balance L'équateur hérisse des longs méridiens.

Son sacrifice est fait; mais il faut que la terre Recueille du travail le pieux monument.

C'est le journal savant, le calcul solitaire. Plus rare que la perle et que le diamant; C'est la carte des flots faite dans le tempête, La carte de l'écueil qui va briser sa tête : Aux voyageurs futurs sublime testament.

Il écrit : » Aujourd'hui, le courant nous entraîne,

Désemparés, perdus, sur la Terre de feu.

Le courant porte à l'est. Notre mort est certaine:

Il faut cingler au nord pour bien passer ce lieu.

— Ci-joint est mon journal, portant quelques études

Des constellations des hautes latitudes.

Qu'il aborde, si c'est la volonté de Dieu ! »

Puis, immobile et froid, comme le cap des brumes Qui sert de sentinelle au détroit Magellan, Sombre comme ces rocs au front chargé d'écumes, Ces pics noirs dont chacun porte un deuil castillan, 11 ouvre une bouteille et la choisit très forte. Tandis que son vaisseau que le courant emporte Tourne en un cercle étroit comme un vol de milan.

Le capitaine encor jette un regard au pôle

Dont il vient d'explorer les détroits inconnus.

L'eau monte à ses genoux et frappe son épaule ;

11 peut lever au ciel l'un de ses deux bras nus.

Son navire est coulé, sa vie est révolue:

Il lance la bouteille à la mer, et salue

Les jours de l'avenir qui pour lui sont venus.

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Il sourit en songeant que ce fragile verre Portera sa pensée et son nom jusqu'au port; Que d'une île inconnue il agrandit la terre ; Qu'il marque un nouvel astre et le confie au sort: Que Dieu peut bien permettre a des eaux insensées De perdre des vaisseaux, mais non pas des pensées; Et qu'avec un flacon il a vaincu la mort.

Tout est dit. A présent, que Dieu lui soit en aide! Sur le brick englouti l'onde a pris son niveau. Au large flot de l'est le flot de l'ouest succède. Et la bouteille y roule en son vaste berceau. Seule dans l'océan la frêle passagère N'a pas pour se guider une brise légère; Mais elle vient de l'arche et porte le rameau.

Seule dans l'océan, seule toujours ! — Perdue Comme un point invisible en un mouvant désert. L'aventurière passe errant dans l'étendue. Et voit tel cap secret qui n'est pas découvert. Tremblante voyageuse à flotter condamnée, Elle sent sur son col que, depuis une année. L'algue et les goémons lui font un manteau vert.

Un soir enfin, les vents qui soufflent des Florides L'entraînent vers la France et ses bords pluvieu.x. Un pêcheur accroupi sous des rochers arides Tire dans ses filets le flacon précieux. Il court, cherche un savant et lui montre sa prise. Et, sans l'oser ouvrir, demande qu'on lui dise Quel est cet élix noir et mystérieux.

Quel est cet élixir? Pêcheur, c'est la science. C'est l'élixir divin que boivent les esprits, Trésor de la pensée et de l'c-xpérience ; Et si tes lourds filets, ô pêcheur, avaient pris L'or qui toujours serpente aux veines du Mexique, Les diamants de l'Inde et les perles d'Afrique, Ton labeur de ce jour aurait eu moins de prix.

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Le vrai Dieu, le Dieu fort, est le Dieu des idées. Sur nos fronts où le germe est jeté par le sort. Répandons le Savoir en fécondes ondées; Puis, recueillant le fruit tel que de l'âme il sort, Tout empreint du parfum des saintes solitudes, Jetons l'œuvre à la mer, la mer des multitudes: — Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.

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