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Au reste, les défectuosités irrémédiables du dénoùment n'empêchèrent point VAlceste de taire son chemin dans la faveur du public parisien, qui, rebuté d'abord par la teinte uniformément sombre du poème, dut céder peu à peu au charme puissant de cette musique géniale. Il ne fut pas longtemps à s'apercevoir que le IIIe acte, primitivement condamné en bloc, contenait deux pages hors ligne : la scène d'Alceste aux portes des enfers, les supplications d'Admète. Les partisans de Gluck célébraient les beautés de l'œuvre en prose et en vers1. La foule accourait de plus en plus nombreuse aux représentations du nouvel opéra de L'auteur d'Orphée, au grand dépit de Marmontel qui, le lendemain, voyait la salle à moitié vide avec son Céphale et Procris :. Enfin, l'engoûment s'en mêla. et moins de cinq mois après la première représentation de YAlcesle française, un de ceux qui bavaient le plus malmenée à son apparition écrivait dans son journal : « M. le chevalier « Gluck, qui avait été extrêmement sensible au mépris affecté que les jaloux témoignaient « dans les commencements contre son Alceste, est bien dédommagé aujourd'hui par remit pressement général et soutenu à s'y rendre. 11 était hier à la 38 représentation. Jamais « musicien n'a produit autant d'argent au théâtre lyrique :;. Ce lut le moment que choisit le sieur Framery pour écrire au Mercure de France la lettre où il accusait Gluck d'avoir pris une des phrases les plus émouvantes de son opéra dans YOlimpiade de Sacchini '.
Le rôle d'Alceste révéla au public parisien de 177G le talent d'une chanteuse de l'Opéra. M,?e Levasseur, qui d'abord avait végété parmi les coryphées sous le nom de Rosalie. Un bout de phrase dans Iphigénie en Aulide'\ où elle jouait un rôle d'esclave grecque, avait suffi pour appeler sur elle l'attention bienveillante de Gluck, qui dans Orphée lui confia le rôle de l'Amour. Lorsqu'il s'était agi de la distribution d'Alceste, il avait désigné aux directeurs la demoiselle Rosalie, de préférence à Sophie Arnould, la première chanteuse en titre. L'événement justifia le choix du compositeur; M"e Levasseur, acclamée, se plaça d'emblée au premier rang dans l'opinion générale et devint, des ce moment, l'interprète constante du maître6. Ce fut elle qui créa Armide et Iphigénie en Tauride. Un demi-siècle plus tard, sous la Restauration, alors que VAlceste était toujours un des joyaux du répertoire de l'Académie royale de musique, l'exécution vocale et dramatique du rôle de l'héroïne mit le sceau à la réputation de la célèbre M""' Branchu. Le souvenir de cette tragédienne lyrique vécut longtemps, dans la mémoire des dillettantes
1 . Le Souper des enthousiastes dans les Mémoires, p. ùi et suiv. ,Vers sur l'opéra d'Alceste, ib. pp. 93-94.
2. Bibliothèque Je l'Opéra, catalogue de Lajarte, t. I, p. 28. (Mémoires \ p. 212J