‹ Alcoolisme et Réforme SocialeChapitre 40 sur 69 · V. — QUELQUES PROCÉDÉS POUR FACILITER L'ACTION MORALE · texte numérisé non relu

V. — QUELQUES PROCÉDÉS POUR FACILITER L'ACTION MORALE

1° Les Sociétés de Tempérance. — Les quelques réformes indiquées ci-dessus sont, à notre avis, de première nécessité, car, sans leur secours, tous les efforts que tentera l'officier pour développer l’antialcoolisme sont stérilisés d'avance. Les plus belles théories sont vite oubliées devant la tentation permanente de la cantine.

L'action morale de l'officier doit s'exercer à tout instant, profiter de toutes les circonstances ; les fêtes de régiments fourniront l’occasion de montrer aux soldats comment on peut se distraire sans sacrifier à l'alcoolisme. Un exemple typique nous est fourni par la fête des écoles à feu du 22e d'artillerie, donnée à Fontainebleau. À côté des réjouissances traditionnelles : cavalcade, théâtre, cirque, jeux forains, les officiers ont installé un bar antialcoolique ; il ÿ eut même un char antlialcoolique dans la cavalcade. Le bar vendait des sirops, de la limonade, du chocolat, de la bière et du vin, et tout consommateur avait droit à des gâleaux secs. Le verre de sirop el la tasse de chocolat coûtaient 0 fr. 10, la bouteille de limonade (4 grands verres), 0 fr. 40 cent. ; le vin et la bière, 0 fr. 65. En un instant les 15 litres de chocolat ont été enlevés: il eût fallu en avoir 40, il eût fallu 100 bouteilles de limonade au lieu de 60. Et au lieu de 100 litres de vin, 10 auraient suffi; on a servi 950 consommations pour un millier d'hommes que comptait le régiment. On a ainsi montré aux hommes-qu'on pouvait se réunir autour de verres pleins sans absorber d'alcool et s'amuser ailleurs que chez le marchand de vin.

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Pour que celte action de l'officier s'exerce même en dehors de sa présence au quartier, rien ne lui sera plus utile que de constiluer une section de tempérance dans son unité. Il s’assurera tout d’abord du concours de2 ou 3 hommes, soldats, brigadiers ou caporaux, sur l'intelligence et le dévouement desquels il pourra compter; ils seront ses auxiliaires, Le mettront au courant de la vieinlime de la compagnie, le renseigneront sur l'effet produit par ses (héories; c’est ainsi qu’à Versailles un officier est arrivé à créer dans sa batterie une section de tempérance réunissant 32 adhérents sur 86 hommes : toutes les occasions sont bonnes pour glisser la parole antialcoolique : marche fatigante, manœuvres dans la neige, etc...; chez deux de ces hommes, on arriva à une conviction telle qu'ils firent de la propagande : l’un dans sa famille, où il convertit ses deux frères et s’inquiéta de moyens à employer pour guérir son père, un alcoolique endurci ; l’autre envoya à son frère,contrôleur des mines dans le Nord, un certain nombre de « tracts » ,et favorisa ainsi la création d'une sociélé de tempérance parmi les mineurs.

8° Les Cercles de Soldats. — Les cantines supprimées il faut les remplacer par une autre institution qui fournira à l’homme, repos, délassement, distractions, jeux, lecture, elc. Ce sera l’œuvre des cercles de soldats.

Il existe dans presque toutes les villes de garnison des fondations religieuses qui se sont préoccupées d'éviter au soldat les dangers de la promenade errante par les rues; mais la clientèle de ces maisons est forcément restreinte en raison de leur caractère religieux. Beaucoup d'officiers préièrent la création de cercles de soldats dans la caserne

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el ceci paraît Juste. Puisque nous demandons à l'officier de remplir unrôle d'éducateur, fournissons-lui les moyens de moraliser les hommes dans le milieu où son autorité s'exerce habituellement et ne laissons pas à l'initiative privée le monopole de ces fondations.

Quelques extraits d’un rapport d’un chef d’escadron et d’une lettre adressée à M. Georges Picor suffiront à nous montrer le but, l’organisation et le fonctionnement de ces cercles [1) :

«Notre but c’est de constiluer au quartier la distraction, à côté de l'instruction et de la corvée, d'y rendre vraiment une sorte de foyer aux enfants que nous avons maintenant entre les mains et de sortir de l’absurdité de l’état actuel où, à partir de 5 h. du soir, tout homme qui n’esl pas assez abruti pour se coucher est condamné au trottoir forcé avec toutes ses conséquences ou à la cantine.

« Constituer au centre de l’escadron une grande pièce, celle situation du local est essentielle, car il ne faut pas que l’homme ait à traverser des cours, mais une simple porte à ouvrir, en galoche, et en bourgeron, à portée de sa vie habituelle pour que ce lui soit vraiment un lieu de réunion usuel et facile.

« Pour l’ornementation, on utilise les ressources de l'escadron : peintres, dessinateurs, quelques tableaux rappelant l'histoire du régiment, les faits d'armes glorieux, — des cartes, des tableaux antialcooliques.

«€ Pour le mobilier, les 12 tables à manger recouvertes de Loile cirée, —une table spéciale pour les brigadiers ; —

(1) E. de Bovve. Rôle social de l’armée française, pp. 36 et suiv., et documents cités à l’appendice. +

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une table à écrire avec 2 encriers cloués; —papiers à lettres fournis sur les frais de bureau ; — 2 bibliothèques à rayonnages et grilles fermant à clef; — 8 lampes en cuivre à abat-jour au pétrole achetées sur l'ordinaire pour le réfectoire. |

« Pour les jeux, en intéressant à la chose des amis et des œuvres (on en trouve toujours quand il s’agit de l’armée), j'ai réuni 300 fr. et acheté pour ce prix un billard. d'occasion; on m'a donné 4 damiers, 4 jeux de dominos, un jacquel, un nain-jaune.

« Pour les livres : les uns ont été achetés à la maison P. D., qui a consenti les mêmes avantages qu'aux bibliothèques scolaires, les autres proviennent de dons, etc. Les préférences des hommes sont pour les romans (notamment J. Verne), les livres illustrés, les livres d'histoires patriotiques et militaires.

« Ces livres sont lus au cercle même, sauf pour ies malades à la chambre et les sous-officiers.

« Le cercle est chauffé en hiver de 7 h. du matin à 10 b. du soir.

« Lerapportdu chef d’escadron donne encore desdétails sur le mode de chauffage, d'éclairage, les dépenses d’entretien ; le tout fonctionne parfaitement sans grands frais.

« À cetle organisation, il faut une Commission de 8 membres, composée du brigadier le plus ancien de chaque peloton et d’un cavalier ancien désigné à l'élection par ses camarades. Elle se réunit chaque fois que le capitaine commandant juge qu’il y a lieu et lui transmet les propositions, demandes et réclamations.

« C’est du jour où la Commission à été inslituée que les hommes se sont sentis absolument chez eux ; ils ont

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bien compris que ce n'était pas là une souricière inventée pour contrôler el surveiller leur vie. L’officier et le sousofficier disparaissent en tant qu'intervention d'autorité, l'ordre et la tenue étant assurés par leurs pairs choisis par eux et par leurs brigadiers choisis par le capitaine,

qui vivent avec eux; ils ont perdu toute RIRE et les résultats sont excellents.

« Ils sont chaque soir de 25 à 60 et serenouvellent dans le cours de la soirée, c’est-à-dire que presque tous y viennent. [sjouent, lisent, causent'et fament. Je n’aipas besoin de dire que le billard est la première atiraction. Brefils s’y intéressent vraiment, s'y solidarisent. Officiers et sous-officiers vont à l’occasion y faire un petit tour. Et réellement c’est un foyer d'esprit d’escadron cordial, détendu et gai. »

Dans cette combinaison, leshommes n’ont rien à débourser; ilserait peut-être préférable qu'ils participassent à l'entretien et au perfectionnement de l'installation, à l'achat des livres par une légère rétribution; c’est un moyen de les attacher davantage à une institution qui prospère grâce à eux.

Dans la lettre adressée à M. G. Prcor, nouslisons : Le colonel du... créa dans chaque ‘compagnie un cercle dont le règlement était à peu près le suivant :

1° Sont membres du cercle tous les caporaux et soldats qui s'engageront à verser : les premiers, 1 sou par jour, les seconds 0 fr. 15 par mois;

2° Les versements sont remis 1/3 à la compagnie pour éclairage et ornement de la salle, renouvellement des jeux, achat du papier à leltres et des enveloppes : pour 2,3 àla caisse de la bibliothèque régimentaire des soldats:

3° Dans chaque compagnie, la caisse du cercle est administrée par une commission composée de 4 caporaux élus, de 2 anciens soldats et de 2 recrues élus. Le capitaine est président d'honneur ;

4 La caisse de la bibliothèque régimentaire des soldats est administrée par une commission analogue, chargée d'acheter les livres et de souscrire aux journaux. Un lieutenant la préside. La bibliothèque est alimentée par les versements des compagnies el par des dons volontaires en argent ; elle ne reçoit pas de dons en nature ;

5° La bibliothèque des soldats est divisée en 13 lots correspondant aux 12 compagnies et à la section hors rang ; chaque mois on change les lots. Les journaux à images sont gardés par chaque compagnie 1 à 2 jours seulement.

Les officiers ont contribué dans une certaine mesure à la première mise de fonds; les éditeurs ont consenti des rabais. Au bout d’un mois, tous les soldats étaient adhérents, les salles de réunion fonctionnaient et la bibliothèque comprenait près de 400 volumes.

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